Interview de Louis Ronsin, gagnant du concours de nouvelles 2024
- 11 sept. 2024
- 17 min de lecture
Nous sommes allés à la rencontre du grand gagnant de notre concours de nouvelles 2024 : Louis Ronsin. Qui est-il ? Comment s'y est-il pris pour écrire le texte lauréat ? Que signifie l'écriture pour lui ? Il nous répond dans cette interview.
Louis Ronsin, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs en quelques mots ?

Je suis né dans la banlieue pavillonnaire des Yvelines (à Vernouillet, précisément). J’habite aujourd’hui à Gentilly, ville périphérique de Paris qui mériterait selon moi de devenir la nouvelle capitale de l’île de France. Mais enfin, je ne souhaite convaincre personne…
J’ai ce qu’on peut appeler un parcours en dents de scie, avec des tas de reconversions professionnelles, et ça continue ! J’ai commencé dans la communication pour un promoteur immobilier, puis j’ai fait un tour par le coaching en développement personnel que j’ai abandonné après deux séances de formation. De là, j’ai repris la FAC en traduction et analyse du discours, puis en sciences de l’information et de la communication. J’ai fait ça en enchaînant des boulots de serveur, commis de cuisine, barman, bibliothécaire… Un projet de thèse avorté plus tard, je m’apprête à tenter ma chance en tant que contractuel de l’Education nationale pour enseigner aux rejetons de notre belle nation - ce qui a quelque chose d’assez ironique pour un ancien dernier de la classe.
Dans l’absolu, tout ça me sert surtout à soutenir mon activité d’écriture dont j’aimerais vivre à terme (original, pas vrai ?).
Depuis combien de temps écrivez-vous ? Quels types d'écrits ?
J’écris sérieusement depuis cinq ans, date approximative à laquelle j’ai quitté le monde de l’entreprise. Sinon je compose depuis tout jeune des petites histoires dans ma tête. En termes de genre et de style, je me cherche encore. J’ai commencé par le fantastique qui a l’avantage de créer aisément des situations poétiques, horrifiques, sur lesquelles bâtir de la tension narrative. Cela m’a permis de décomplexer mon geste d’écriture sans trop me prendre la tête. Par la suite, je me suis mis à alterner entre des écrits horrifiques et d’autres plus réalistes, tirant vers la littérature générale.
J’aime aussi écrire de la critique cinéma et de la poésie contemporaine, mais plus comme une manière d’expérimenter des choses et de travailler mon muscle de l’écriture. La poésie, lorsque j’ai la possibilité de la déclamer sur des scènes ouvertes, permet aussi d’aller rencontrer du monde et de casser l’aspect solitaire de l’écriture. On ne va donc pas s’en priver. 😊

La thématique « vocations brisées » vous a-t-elle immédiatement inspiré ?
Le thème m’a tout de suite attiré, certains amis (taquins ?) n’ont d’ailleurs pas manqué de me faire remarquer que ce thème semblait taillé sur mesure pour moi !
Blague à part, j’aime les récits qui font étalage d’une incapacité, d’une barrière, ou plus généralement d’un échec. Je trouve ce thème d’autant plus intéressant dans une époque où nous sommes régulièrement amenés à nous définir positivement par nos réussites (diplôme, travail, salaires…). En tant que sportif ou artiste, se définir par notre simple activité me parait très compliqué : on demandera rapidement à un judoka sa ceinture ou son score en compétition, plus rarement ce qui lui plait dans la pratique de sa discipline. Comment rendre compte de l’expérience sensible d’un individu qui se débat entre des injonctions intérieures et extérieures, entre sa volonté d’accomplir et sa frustration de n’être qu’une goutte emportée par le courant de sa propre vie ? Je ne prétends pas répondre à tout cela ici, bien sûr. Je veux tout simplement dire que le thème du concours répondait naturellement à mes thématiques d’écriture.
Comment avez-vous procédé pour écrire la nouvelle que vous avez proposée à notre concours ?
J’ai immédiatement entamé le travail d’une nouvelle inspirée de mes propres expériences avant de réaliser qu’elle ne convenait pas aux consignes du concours. J’avais cependant une nouvelle déjà écrite, jamais envoyée et répondant au thème. Je l’ai simplement retravaillée pour affuter sa forme, évincer certains passages trop lyriques à mon goût. J’ai également rajouté un paragraphe au début et à la fin. Le premier visant à placer un cadre général pour ensuite resserrer l’histoire sur le drame du personnage principal. Ainsi, de la beauté de la nature, nous arrivons à la prédation, puis à la guerre, puis à ceux qui la font, etc. J’ai pensé l’intro en termes de réalisation visuelle, avec l’avion qui entre dans le cadre et embarque le spectateur dans les enjeux du récit. J’ai également retravaillé légèrement la fin en ajoutant un bref passage sur les négociations des dirigeants politiques et la fin de la guerre. Je souhaitais ajouter une dimension absurde au récit. Pour le reste, j’ai surtout élagué, cherché à supprimer le superflu.
« Le ton est secondaire au message, et c’est en produisant qu’on prend conscience de ce qui nous anime. »
Pourquoi avoir choisi d'écrire sur ce sujet-là en particulier ?
Le sujet de la guerre s’est présenté assez naturellement. J’ai d’abord pensé à un bombardier, et le reste est venu en tirant le fil. Il me semble parfois que nos sentiments moraux sont liés à notre capacité à voir l’impact de nos actions. Je suis toujours surpris de voir tant de mecs rêver de devenir pilotes de chasse ou conducteurs d’hélico de combat. Bien sûr, j’ai vu Top Gun, et j’ai trouvé Tom Cruise super classe, avec sa veste et ses Raybans. Mais derrière, un pilote, c’est quand même quelqu’un qu’on paye très bien pour tuer des gens qui, a priori, ne peuvent pas se défendre. Je voulais donc mettre mon personnage face à ses propres contradictions.
En n’intellectualisant jamais ce qui lui arrive, le pilote est happé par ses affects. Il ne peut pas se réfugier dans le déni et doit affronter les conséquences de ses actes. Finalement, il préfère arrêter de sentir et de penser, devenir une machine, pour échapper aux contradictions de sa propre humanité. Peut-on lui en vouloir ? Se regarder dans une glace, se dire qu’on est un salop, un meurtrier, ce n’est pas franchement à la portée de tout le monde. J’espère ainsi poser la question du libre arbitre et de la difficulté de son exercice.
Qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez appris que vous étiez le grand gagnant du concours de nouvelles 2024 ?
De la joie, bien sûr. J’ai crié « Yes » plusieurs fois ! Puis j’ai repris mon souffle, et j’ai aussi boxé l’air de mon appartement en guise de célébration. Merci encore à Christine Leang, au jury et à L’atelier d’écriture by Christine de permettre aux jeunes auteurs de faire connaitre leurs textes en organisant ce genre d’évènements qui font vivre la littérature.

Comment définiriez-vous votre style d'écriture ? Dans quel registre littéraire souhaitez-vous évoluer ?
Il est compliqué de définir son écriture, d’autant qu’il me semble chercher une voix à travers elle, et que cette recherche même modifie cette voix. Vous avez qualifié mon style d’écriture blanche, ce qui m’a flatté, car je ne me suis jamais présenté mon écriture de la sorte. Il me semble pour autant que cette description me rapproche du type d’écriture que je souhaite proposer. J’essaie de faire quelque chose de poétique, fluide, simple et profond. J’aime aussi insuffler du vulgaire dans mes textes, aller chercher du moche pour faire du beau avec. L’oralité me parait aussi intéressante et nécessaire, histoire de s’éloigner des règles que nous a imposées l’école.
Mes références principales sont autant des néo-romantiques comme Hermann Hesse, Yukio Mishima et John Steinbeck, que des auteurs plus trash comme John Fante. J’aime aussi certains textes de Bégaudeau, notamment pour leur humour. J’aimerais pouvoir faire le grand écart entre le condensé d’humanité violent, brut et ambigu qu’on trouve chez John Fante, et l’ésotérisme spiritualisant d’un Hermann Hesse.
Cela étant dit, je souhaite surtout développer mon artisanat littéraire pour raconter un maximum d’histoires. Il me semble que le ton est secondaire au message, et que c’est en produisant qu’on prend conscience de ce qui nous anime.
Pourquoi l'écriture ?
Question difficile. Déjà, parce que la guitare fait mal au doigt, et le dessin au poignet ! Ne me parlez pas de peinture : je déteste me salir. J’aimerais faire des films, mais je n’ai pas assez de potes ou d’argent. Pour l’écriture en revanche, le temps suffit ! Écrire, c’est un moyen de créer, de laisser une trace de notre passage en plongeant dans les imaginaires de notre époque, quitte à contribuer à leurs développements et propagations.
En bouddhiste du dimanche, il me semble qu’on n’existe jamais vraiment, ou du moins seulement suite à une multitude d’accidents qui nous donnent l’impression d’être une entité spéciale, un être vivant, bref… une illusion qui mérite qu’on la prenne au sérieux.
Quand on écrit, quand on remplit des pages blanches, on fait naitre quelque chose, et cette chose existe. Elle peut être lue, vivre dans l’esprit des autres. Elle offre un monde dans le monde, une illusion dans l’illusion qui embellit et donne un sens à la farce de l’humanité. Et la pratique même de l’écriture permet aux illusions que nous sommes de créer quelque chose qui nous dépasse.
Des projets à venir ?
J’ai envie de me frotter à plusieurs types d’écriture et de raconter un maximum d’histoires. Pour l’instant, je crois que la forme courte me permet cela, mais je ne m’interdis pas de faire naitre ainsi un nouveau projet de roman.
Merci, Louis, de nous avoir accordé cette interview. Nous vous souhaitons bonne chance pour la suite et aurons un grand plaisir à vous retrouver dans le prochain recueil de nouvelles de la collection Élan !

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Découvrez le texte de notre gagnant :
La Terre, le ciel et la belle orpheline
de Louis Ronsin
Le silence n’existe pas. Même au large des côtes, il y a toujours le souffle du vent et le remous des flots. La journée débute seulement et le soleil se pose sur les vagues. Elles s’illuminent sous le ciel orange qui s’étend à perte de vue, calme, immaculé. Un albatros plonge dans la mer. Quand il en ressort, son bec tient un large poisson qui se débat. Ciel, mer, mort. La paix est un mythe. Mort sur la mer comme au ciel, la guerre est un mode de vie pour certains.
Un point distant se détache dans l’azur. On le discerne à peine, mais le vacarme de ses réacteurs recouvre bientôt les bruits de l’océan. C’est un bombardier lancé à vive allure, traçant derrière lui une longue cicatrice nuageuse. Du cockpit, le pilote n’admire pas le paysage. Il se concentre, c’est tout. La cabine est suspendue dans un espace à part dominé par le vrombissement des machines. À travers la vitre, l’horizon écrase toute perspective et la guerre prend des allures de détail. La mer a disparu, la terre et ses montagnes paraissent à peine. Des cubes gris se démarquent difficilement de la plate étendue. Objectif à dix heures. Il est temps, le tableau de bord commence à biper. OK. Le pilote lève le capuchon de protection, attend un peu. Un… deux… Maintenant ! Il appuie sur le bouton rouge… Ça y est, l’avion ballote. Libéré du poids des missiles, il gagne en altitude. Opération terminée. Le soldat discerne les explosions qui poussent comme des tumeurs. Une frappe chirurgicale…
Une voix grésillante se fait entendre dans son casque. Roger, rentrez à la base ! Le bombardier tremblote encore. Le pilote tire sur le manche de l’appareil qui fait demi-tour et trace un arc de cercle blanc dans le ciel. En sortant de la zone de conflit, l’homme prend une grande inspiration puis souffle un bon coup. Ses épaules se détendent, l’horizon bleu se dévoile comme une promesse. Tandis que l’océan défile à des kilomètres sous ses pieds, il laisse son esprit vagabonder.
Un visage de femme tendre et paisible se matérialise dans ses pensées ; il se remémore le grain de sa peau mate contre la sienne. Le vrombissement du moteur se fait caressant. Elle est douce, sent la palmarosa et la lessive. Ses joues sont rondes, généreuses, comme ses pommettes saillantes qui l’ont charmé à leur première rencontre. C’est aussi pour elle qu’il fait ce métier. Toutes les morts du monde ne valent pas un seul de ses sourires. Ses yeux en amandes traduisent des origines lointaines. Une orpheline soustraite à sa patrie de naissance. Une fleur déracinée, pense-t-il, non sans tendresse. Une fleur qui a trouvé dans mon pays le terreau idéal. Le plus beau des pays, pour la plus belle des femmes.
***
L’avion glisse sur la piste d’atterrissage. Il fait encore jour de ce côté du globe ! Le pilote change de tenue, enfile ses habits civils et saute dans sa jeep. La route est déserte, il arrive chez lui en un peu moins d’une heure. Je t’ai manqué, demande-t-elle en le voyant ? Et comment, pas arrêté de penser à toi. Elle marche vers lui, l’entoure de ses bras. En retour, il laisse ses mains couler sur ses hanches, elle se rapproche. Son souffle lui chauffe le visage, il baisse la tête, des effluves de parfum viennent lui caresser le nez. Les grands yeux noirs braqués sur lui paraissent d’une hallucinante profondeur. Un abîme de douceur. Il frémit en l’embrassant. L’amour a déjà commencé, leurs corps se rencontrent, se saisissent et se séparent pour mieux se retrouver ensuite. Ils s’effleurent, se palpent et se mordent pour enfin se détendre, calmes et oisifs, rassasiés l’un de l’autre. Ils restent blottis pendant de longues minutes. Elle rit devant l’air sérieux de son chéri. Le soleil décline à l’horizon, le ciel rose et doré s’assombrit et prend une teinte marine avant de se cribler d’étoiles.
Il fait nuit dans la chambre aux volets fermés. Le lit défait laisse reposer sa couverture froissée au pied des amants. Elle propose un film qui lui donne envie depuis longtemps. Il l’a déjà vu mais c’est tant mieux, il n’a pas la tête à se concentrer. Ils le regardent sur le matelas que l’écran éclaire d’une onde bleutée. Le divertissement est honnête, mais l’homme préfère contempler sa petite amie. Un carré de lumière blanche se reflète dans chacun de ses grands yeux noirs. Elle frémit à chaque retournement de situation, laissant s’échapper de rapides exclamations par sa bouche entrouverte. Par moment, elle presse légèrement l’avant-bras du pilote de sa douce main. D’heureux vertiges le submergent alors. Il pose la tête contre la sienne, savoure le temps qui passe. Elle est là, blottie contre lui, belle et brune, à la fois chaude et fraîche comme le printemps. Il se dit qu’il a une chance inouïe. Tout va pour le mieux. Ses paupières tombent calmement, il ne lutte pas. Elle entend son souffle qui s’intensifie, devient rauque. Elle se dégage gentiment de ses bras et va éteindre la télévision. Puis elle retourne se lover contre son torse pour dormir. La nuit passe sans rêve dans la douceur du foyer.
***
Le lendemain, il retourne à la caserne. D'épais nuages obscurcissent le ciel, pas moyen de voler. Alors, attendant qu’on l’appelle, il va dans la salle de repos et regarde la télévision. Une envoyée spéciale parle, micro à la main. Derrière elle, la terre carbonisée et la ville en ruine. Le teint de l’image semble gris, comme envahi par un brouillard de poussière stagnante. Le pilote ne change pas de chaîne. Il écoute, reconnait le nom d’une cité, d’un pays. Peut-être cette journaliste se tient-elle aux coordonnées mêmes qu’il a canardées la veille. Son regard est happé par l’écran. Il pense aux explosions, se dit que les meurtres paraissent toujours plus beaux vus d’en haut. L'envoyée spéciale sort du cadre. À la place, un hôpital de fortune où s’amoncellent les blessés. Dans une pulsion pornographique et violente, la caméra capture la souffrance, elle zoome sur les enfants, met en scène l’horreur. Les mains du pilote tremblent, il sert le manche de la télécommande. Plus ça dure, plus la mauvaise foi des commentateurs devient évidente pour lui. Il rit nerveusement et traite la journaliste de salope. Les images défilent toujours. L’objectif se rapproche des visages ; une enfant à la peau de brune telle le sol brûlé apparait. À la place de ses jambes se trouvent deux moignons. Le docteur décrit, le traducteur explique : restée bloquée sous les décombres, comme ses parents. Il avait fallu faire un choix… Elle pleure, ignore la journaliste qui mène sa propre guerre.
Le pilote éteint le poste, sort, allume une cigarette. Devant lui, une piste de l’aérodrome s’élance vers l’horizon. Il avait toujours voulu voler. La voie de décollage agit sur lui comme une berceuse, il s’oublie en elle. En suivant les lignes blanches en son centre, il laisse son esprit divaguer, décoller lui aussi. Il regarde en l’air. Même grisonnant, le ciel est toujours beau vu d’en bas ! À l’inverse, la terre vue des airs semble plate et sans relief. Il crache sur le sol, pense aux nuages, voudrait s’emmitoufler dans leur spectre cotonneux. Tout devrait aller pour le mieux, mais un malaise s’installe ; quelque chose élance sa poitrine de l’intérieur. Il songe à son amante, mais cela ne lui procure pas la sensation habituelle. L’imagination prend le pas sur les souvenirs. Il visualise son aimée allongée dans une chambre d’hôpital, les yeux rougis fixés sur deux moignons de tailles inégales. Un léger tremblement le gagne. Il serre les dents. Sa vision n’a duré qu’une seconde. Les nuages semblent se dissiper. Pourquoi fait-il si froid ? Le soleil se couche déjà, il remet sa veste.
***
De retour chez lui, sa douce l’invite avec tendresse. Il la regarde, avance vers elle, veut la prendre dans ses bras, mais n’y parvient pas. Alors elle le fait à sa place. Il tombe presque sur elle qui a du mal à soutenir son poids. Elle en rirait volontiers, mais se ravise. Il pose la tête sur son épaule. Elle l’accueille comme le sable accueille la mer. Elle sent la palmarosa et la lessive, ça lui caresse les narines. Alors pourquoi ses jambes le grattent ? Comme si une colonie de fourmis marchait en file indienne dans ses veines… Il l’observe à nouveau. Son visage est rond comme un fruit, les yeux plissés dans un sourire repu. Un flash ! Il la voit, les traits tordus de douleur. Il a beau savoir qu’elle n’a rien, l’idée qu’elle souffre lui donne des haut-le-cœur. Elle le regarde, inquisitrice. Quelque chose ne va pas ? Il répond qu’il veut prendre un verre.
Tous deux s’installent à la terrasse d’un bar non loin. La mer en fond berce leurs oreilles. Doux murmure. La belle orpheline signale comme il fait bon. Mais dans le crissement des mouettes, le pilote entend les cris d’enfants estropiés. Oui, oui, belle journée. Dans le clapotis de l’eau sur les digues, il devine le crépitement de la chaire qui brûle. Tu es sûr ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette. Sa tête lui fait mal, il dit qu’il préfère aller se coucher. Elle l’accompagne, se vexe, insiste pour savoir ce qu’il a. Il ne répond pas.
Malgré les volets fermés, les lumières artificielles de la rue s’insufflent dans la chambre. Impossible de dormir. Le lit est à la fois trop chaud et trop humide. Il fixe le plafond avec obstination. Elle vient blottir son corps moite contre lui. Il sue, la repousse. Elle grommelle quelque chose d’incompréhensible. Ses yeux sont clos, à l’inverse de sa bouche entrouverte d’où coule un léger filet de bave. Il passe une jambe en dehors de la couette dans l’espoir d’un peu de fraîcheur.
Son cerveau fonctionne à plein régime. Il ressasse les derniers jours, pense à la journaliste, au cameraman et à leur foutue guerre de l’image. Quelle salope, elle et tous ses collègues ! Il éructe un mollard pour le cracher au pied du lit. Drôle d’idée, il se ravise. Quelle foutue nuit ! Un ronflement se fait entendre. Il tourne les yeux vers sa bien-aimée. Elle a les sourcils froncés, comme en proie d’un mauvais rêve. Ses lèvres pleines évoquent la douceur et la soie. Il voudrait la serrer contre lui, mais a peur de la réveiller. Non, ce n’est pas la seule raison. Plus il observe son visage endormi, plus elle lui parait distante.
Dans la teinte de sa peau, il voit la terre brûlée. Elle leur ressemble et cette ressemblance l’ennuie. Il renonce pour de bon à l’étreindre. Il n’en est pas capable, ou bien n’en a pas envie. Alors il reste seul à côté d’elle, près et loin à la fois, comme si une frontière intangible les séparait. Entre eux, il y a le ciel, la mer et la mort. Paralysé dans sa propre insomnie, il scrute des heures le plafond de son appartement.
***
L’alarme sonne dans la caserne, le pilote met son casque, monte dans l’avion. Il traverse la route, sent le sol disparaître sous lui. Ça y est, il vole. Le silence l’accueille dans son royaume de nuages. Les cumulonimbus se dressent au-dessus du Pacifique, parfois ils s’écartent, laissant entrevoir l’immensité de l’océan. Les coordonnées sont en vue, le bombardier s’y dirige. La terre apparait. Sous ses ailes, une ville, pareille à celle d’il y a deux jours. Il ouvre la capsule, appuie sur le bouton. L’avion se soulève légèrement, déchargé du poids des missiles. Ils tombent, éclosent au sol tels des champignons de feu. Le pilote se dit qu’il est comme un jardinier qui sème la mort et fait grandir les explosions. Pourquoi fait-il cela ? Il ne sait plus, se fait machine. La voix grésillante résonne dans le casque. Roger, retour à la base ! Il tire sur le manche, le bombardier fend le ciel d’une parenthèse blanche, il rentre à l’aérodrome.
***
Les trains atterrissage s'extraient de l’oiseau de fer, puis un crissement de pneu se fait entendre. L’avion retourne au sol et le pilote redevient homme. Il observe l’horizon de la piste. Ses oreilles bourdonnent. Il ne veut pas quitter l’appareil, reste assis jusqu’à ce qu’on le somme de descendre. En sortant du cockpit, il imagine la terre qui brule ; ça lui fait comme des araignées dans le ventre. Il voit son amie, la belle orpheline, éclatée en morceaux sur le sol, le regard blanc et vitreux.
Ses tripes se serrent. C’est animal. Faut courir, rentrer. Il sait pas pourquoi. Il saute, se précipite chez elle, chez lui, chez eux. La voiture dévale la route à toute allure, l’heure s’étire à la folie. Il appuie sur l’accélérateur, double une camionnette en passant par la bande d’arrêt d’urgence, n'a que faire des klaxonnes dans son dos. L’immeuble est en vue ! Ça y est, il rentre… Merde ! L’appartement est vide. Pire moment ! Il brandit son téléphone. Appelle une fois, tombe sur le répondeur. Rappelle, laisse un deuxième message. Au troisième, toujours pas de réponse. Il demande ce qu’elle peut bien foutre et raccroche. Inutile. Il balance le téléphone qui s’éclate contre le mur d’en face. Ses jambes ramollissent. Il s’assoit et puis attend les bras pendus le long du corps. Sa tête repose vers l’arrière. Le plafond s’étend à perte de vue. Ses yeux se ferment.
C’est noir. La piste est toute proche. Il entend le vrombissement d’un avion au décollage. Ça excite son imagination. Il est là-bas, de l’autre côté de la mer. Il n’y a jamais mis les pieds, mais il reconnait la fumée. Il aperçoit sa belle, estropiée par les bombes. Elle marche sur ses moignons, tombe, se traine lentement, comme une limace de chaire sanguinolente. Elle a le visage crispé, comme si la douleur l’affublait d’un sourire grotesque. Ses yeux implorent. Quoi ? Il l’ignore, mais sûr qu’ils supplient. Il entend le bruit pathétique de ses pas, serre les dents à s’en faire péter la mâchoire. Pas moyen de fuir, son corps est paralysé. Il doit regarder, regarder jusqu’au bout… Un sifflement, quelque chose lui tombe dessus ! Le temps se fige. Tout finit bientôt. Tout explose.
Un éclat sonore et violent le sort de sa torpeur. Simple fracas de tôle… Le vent frappe aux murs de la maison. Ça rappelle le souffle des missiles, mais en moins fort. Il est trempé, prend la télécommande, allume la chaîne info. À l’écran, c’est le défilé. Nouveaux bombardements, nouveaux journalistes. Comment font-ils pour être si rapides ? Ils capturent tout, font remonter les images en moins de deux. Le pilote pense à sa belle orpheline, se dit qu’il a pu tuer son père ou sa mère, pose les mains sur son front, cache ses yeux. Mais dans ses oreilles, la voix de l’envoyé spécial résonne : zone non stratégique, punition des populations, civils touchés, tires à l’aveugle… Il n’en peut plus, veut qu’ils se taisent ! Ce type raconte n’importe quoi, l’armée ne massacre pas par plaisir et certainement pas pour rien ! Ça, c’est plutôt le rôle des autres, ceux qui nous font la guerre…
Une vibration. Le téléphone sonne. C’est elle. Tout va bien. Il s’apprête à répondre, mais à proximité du combiné, son bras perd toute force. Il repense à son rêve, aux jambes coupées. L’appareil lui paraît si loin… Plus il approche son bras, plus son bras devient lourd ! Il se ravise, amène sa main devant ses yeux. Elle est crispée, elle tremble. Il tremble tout entier. La photo de son amie repose sur la table basse. Il s’imagine la tuer, a un haut-le-cœur. Il tape du pied, se lève et part pour la caserne.
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Voilà une semaine qu’il n’est pas rentré chez lui. Son téléphone sonne fréquemment, mais il ne répond pas. Après chaque mission, il pense à la belle orpheline. Parfois, elle lui apparait sous les traits d’une déesse masochiste. Ces images ont quelque chose de grotesque, mais l’idée de la douceur le plonge dans un désarroi plus grand encore. Il a des nœuds dans la tête, tout se mélange.
Le temps passe, les semaines deviennent des mois. Au retour de chaque mission, il regarde les infos et peste sur les envoyés spéciaux. Le ciel semble se rapprocher de son crâne, parait toujours plus lourd et oppressant. La chaleur de son pays l’étouffe, il est plein de sueurs froides. Pas moyen de faire le vide. Quand il décolle seulement, son esprit retrouve son calme, mais à l’atterrissage, la réalité le rattrape et l’engouffre dans un goudron noir.
***
Finalement, une réunion au sommet à lieu. En son cours, un homme en costume serre la main d’un autre homme en costume. Une demi-heure plus tard, la guerre est finie. Nul ne sait pourquoi, mais il fallait bien que ça s’arrête un jour. Le pilote peut se réjouir, il est dans le camp des vainqueurs. On le sacre héros et on lui remet une médaille en or massif de deux centimètres de diamètre. Son avion ne vole désormais plus que pour intimider l’ennemi, qui n’en est d’ailleurs plus un pour l’instant. Le reste du temps, le héros passe de longues heures à fumer des cigarettes sur la terrasse de l’aérodrome. Son téléphone ne sonne plus. Ne sachant trop que faire, il décide de rentrer chez lui.
Les vêtements de la belle orpheline ont disparu. Il pense apercevoir son ombre à la fenêtre, mais ce n’est qu’un mirage. La maison est vide. Une note est inscrite sur le frigo : Adieu. Ce mot, il l’avait depuis longtemps ancrée dans son âme, bien avant de pouvoir se l’avouer. Une part de lui veut la rappeler, mais sans y croire vraiment. Il se sent calme, anesthésié. Adieu, pense-t-il. La maison n’a jamais été si silencieuse. Il envisage de pleurer, mais ses yeux sont plus secs que jamais. Après tout, il n’est déjà plus qu’une extension de son avion. Alors, seul dans la cuisine, il attend la prochaine guerre.



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