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Les écrivains au travail : Italo Calvino

Dernière mise à jour : 14 mai

Nous fêtons cette année le centenaire de la naissance d'Italo Calvino. J'ai donc choisi de continuer la série « les écrivains au travail » avec cet immense auteur italien du XXème siècle. L'auteur de l'ovni littéraire Si par une nuit d'hiver un voyageur était lui aussi un grand procrastinateur !


L'auteur Italo Calvino au milieu de papiers
Italo Calvino au travail

Ce mois-ci, au club de lecture by Christine, nous lisons Le Baron perché d'Italo Calvino. Si vous voulez rejoindre un club de lecture à distance, inscrivez-vous gratuitement :




Réflexions avant une interview : un texte d'Italo Calvino


Chaque matin, je me dis : « Aujourd'hui doit être productif », et puis il se passe quelque chose qui m'empêche d'écrire. Qu'y a-t-il que je doive faire aujourd'hui ? Ah oui, ils sont censés venir m'interviewer. J'ai peur que mon roman n’avance pas d’un pas. Chaque matin, je sais déjà que je peux perdre toute une journée. Il y a toujours quelque chose à faire : aller à la banque, à la poste, payer quelques factures… toujours un enchevêtrement bureaucratique auquel je dois faire face. Pendant que je suis dehors, je fais aussi les courses : j'achète du pain, de la viande ou des fruits. Et puis j'achète les journaux. Une fois que je les ai achetés, je me sens obligé de les lire dès que je suis rentré chez moi, ou du moins d’en regarder les gros titres pour me persuader qu'il n'y a rien qui vaille la peine d'être lu. Chaque jour, je me dis que lire les journaux est une perte de temps, mais je ne peux pas m'en passer. Ils sont comme une drogue. Bref, ce n'est que l'après-midi que je suis assis à mon bureau, qui est toujours submergé de lettres qui attendent des réponses, et c'est là un autre obstacle à surmonter.


Italo Calvino lit un journal
Italo Calvino lisant les journaux

Enfin, je me mets à écrire et c’est là que les vrais problèmes arrivent. Ce n'est qu'en fin d'après-midi que je commence à écrire des phrases, à les corriger, à les recouvrir de ratures, à les remplir d'incisives et à les réécrire. À ce moment précis, le téléphone ou la sonnette retentit. Généralement, c’est un ami, un traducteur ou un intervieweur qui débarque. En parlant de ça, cet après-midi, les intervieweurs, je ne sais pas si j'aurai le temps de me préparer. Je pourrais essayer d'improviser, mais je pense qu'une interview doit être préparée à l'avance pour avoir l'air spontanée. Il est rare qu'un intervieweur pose des questions auxquelles vous ne vous attendez pas. J'ai donné beaucoup d'interviews et j'en ai conclu que les questions se ressemblent toujours. Je pourrais toujours donner les mêmes réponses. Mais je crois que je dois changer mes réponses car à chaque entretien quelque chose a changé, soit en moi soit dans le monde. Une réponse qui était bonne la première fois peut ne plus être bonne la seconde fois. Cela pourrait être la base d'un livre. On me donne une liste de questions, toujours la même ; chaque chapitre contiendrait les réponses que je donnerais à des moments différents. Les changements deviendraient alors l'itinéraire, l'histoire que vit le protagoniste. Peut-être pourrais-je ainsi découvrir quelques vérités sur moi-même.


Mais je dois rentrer chez moi ; les intervieweurs sont sur le point d'arriver. Mon Dieu !


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Une interview d'Italo Calvino pour The Paris Review (par William Weaver & Damien Pettigrew, 1983)


Intervieweur : Comment écrivez-vous ? Comment se passe l'acte physique d'écrire chez vous ?


Calvino : J'écris à la main, en faisant beaucoup, beaucoup de corrections. Je dirais que je raye plus que j'écris. Je dois chercher les mots quand je parle, et j'ai la même difficulté quand j'écris. Ensuite, je fais un certain nombre d'ajouts, d'interpolations, que j'écris d'une toute petite écriture. Il arrive un moment où moi-même je ne peux pas lire mon écriture. Alors j'utilise une loupe pour comprendre ce que j'ai écrit. J'ai deux écritures différentes : l'une est grande, avec des lettres assez grosses : Les « o » et les « a » ont un gros trou au centre. C'est la main que j'utilise quand je copie ou quand je suis assez sûr de ce que j'écris. Mon autre main correspond à un état mental moins confiant et produit une écriture très petite : les « o » sont comme des points. C'est très difficile à déchiffrer, même pour moi. Mes pages sont toujours couvertes de lignes barrées et de corrections. Il fut un temps où je faisais plusieurs brouillons manuscrits. Maintenant, après le premier brouillon, écrit à la main et entièrement griffonné, je commence à le dactylographier, à le déchiffrer au fur et à mesure. Quand je relis enfin le tapuscrit, je découvre un tout autre texte. Ensuite, je fais d'autres corrections. Souvent, la page devient tellement illisible que je la tape une deuxième fois.


Intervieweur : Travaillez-vous tous les jours ou seulement certains jours et à certaines heures ?


Calvino : En théorie, je voudrais travailler tous les jours. Mais le matin, j'invente toutes les excuses possibles pour ne pas travailler : je dois sortir, faire quelques courses, acheter le journal. En règle générale, je perds la matinée. Donc je finis par m'asseoir pour écrire l'après-midi. Je suis un écrivain de jour, mais depuis que je perds mes matinées, je suis devenu un écrivain de l'après-midi. Je pourrais écrire la nuit, mais quand je le fais, je ne dors pas. Alors j'essaie d'éviter ça.


Intervieweur : Avez-vous toujours une tâche définie, une chose de spécifique sur laquelle vous décidez de travailler ? Ou avez-vous plusieurs projets en cours à la fois ?


Calvino : J'ai toujours plusieurs projets. J'ai une liste d'une vingtaine de livres que j'aimerais écrire. Mais vient toujours le moment où je décide que je vais écrire ce livre en particulier. Je suis très lent à démarrer. Si j'ai une idée de roman, je trouve tous les prétextes imaginables pour ne pas m’y mettre. Une fois que j'ai commencé, je peux être assez rapide. En d'autres termes, j'écris vite, mais j'ai d'énormes périodes creuses. C'est un peu comme l'histoire du grand artiste chinois : l'Empereur lui demande de dessiner un crabe, et l'artiste répond : « J'ai besoin de dix ans, d'une grande maison et de vingt serviteurs. » Les dix années passent et l'Empereur lui demande le dessin du crabe. « J'ai besoin de deux ans de plus ». Puis il demande une semaine supplémentaire. Et enfin il prend sa plume et dessine le crabe en un instant, d'un seul geste rapide.


Intervieweur : Tourgueniev a dit : « Je préférerais ne pas avoir assez de structure que d'en avoir trop, car la structure pourrait interférer avec la vérité de ce que je dis. » Pourriez-vous commenter cette citation en vous référant à votre écriture ?


Calvino : Il est vrai que durant ces dix dernières années, la structure de mes livres a eu une place très importante, peut-être trop importante. Ce n'est que lorsque j'ai atteint une structure rigoureuse que j’ai quelque chose qui tient debout, une œuvre complète. Par exemple, quand j'ai commencé à écrire Les Villes invisibles, je n'avais qu'une vague idée de ce que serait le cadre, la structure du livre. Mais ensuite, petit à petit, la structure est devenue si importante qu'elle a emporté tout le livre ; elle est devenue l'intrigue d'un livre qui n'avait pas d'intrigue. Avec Le Château des destins croisés, on peut dire la même chose : la structure est le livre lui-même. À ce moment-là, j'avais atteint un tel niveau d'obsession pour la structure que j'en devenais presque fou. On peut dire de Si par une nuit d'hiver un voyageur qu'il n'aurait pas pu exister sans une structure très précise, très articulée. Bien sûr, tous ces efforts ne doivent en aucun cas devenir la préoccupation du lecteur. L'important est de faire en sorte que le lecteur prenne plaisir à lire le livre, indépendamment du travail de l’auteur.


Intervieweur : Pourriez-vous écrire dans une chambre d'hôtel ?


Calvino : Une chambre d'hôtel est l'espace idéal : vide, anonyme. Il n'y a pas de pile de lettres à laquelle il faut répondre. Il y a très peu de tâches à accomplir. En ce sens, une chambre d'hôtel est vraiment idéale. Mais je trouve que j'ai besoin d'un espace à moi, un repaire. Mais j'imagine que si quelque chose est vraiment clair dans mon esprit, alors je pourrais l'écrire de n’importe où, même d’une chambre d'hôtel.


Intervieweur : Quand avez-vous commencé à écrire ?


Calvino : Adolescent, je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire plus tard. J'ai commencé à écrire assez tôt. Mais avant que je n'écrive, ma passion était le dessin : je dessinais des caricatures de mes camarades de classe, de mes professeurs, des dessins fantaisistes, mais sans formation. Quand j'étais petit, ma mère m'a inscrit à un cours de dessin par correspondance. La première chose que j'aie jamais publiée était un dessin. J'avais onze ans. Il est paru dans un magazine publié par cette école par correspondance. J'étais leur plus jeune élève. Puis, j'ai écrit des poèmes. Vers l'âge de seize ans, j'ai essayé d'écrire des pièces de théâtre. Pour mes pièces de théâtre, j'étais à la fois l'illustrateur et l'auteur. Mais quand j'ai commencé à écrire sérieusement, j'ai senti que mon dessin manquait de style. Alors j'ai donc abandonné le dessin.


« Calvino était un écrivain génial et brillant. Il a emmené la fiction dans de nouveaux endroits où elle n'avait jamais été auparavant » - John Updike.

Intervieweur : Quels sont les écrivains que vous avez lus avec le plus de plaisir et ceux qui vous ont le plus marqué ?


Calvino : De temps en temps, quand je relis des livres de mon adolescence et de ma jeunesse, je suis surpris de retrouver une part de moi-même que j’avais oubliée, alors qu'elle a continué à agir en moi. Il y a quelque temps, par exemple, j'ai relu « Saint Julien l'Hospitalier » de Flaubert, et je me suis souvenu combien celui-ci, avec sa vision du monde animalier comme une tapisserie gothique, a influencé mes premières fictions. Certains écrivains que j'ai lus enfant, comme Stevenson, sont restés pour moi des modèles de style, de légèreté, d'élan narratif et d'énergie. Les auteurs de mes lectures d'enfance, comme Kipling et Stevenson, restent mes modèles. A côté d'eux je placerais La Chartreuse de Parme de Stendhal.


Intervieweur : Les romanciers sont-ils des menteurs ? Et s'ils ne le sont pas, quel genre de vérité écrivent-ils ?


Calvino : Les romanciers racontent cette part de vérité cachée au fond de chaque mensonge. Pour un psychanalyste, il importe peu que vous disiez la vérité ou que vous mentiez, car les mensonges sont aussi intéressants, éloquents et révélateurs que n'importe quelle prétendue vérité. Je me méfie des écrivains qui prétendent dire toute la vérité sur eux-mêmes, sur la vie ou sur le monde. Je préfère m'en tenir aux vérités que je trouve chez les écrivains qui se présentent comme les menteurs les plus audacieux. Mon but en écrivant Si par une nuit d'hiver un voyageur, roman entièrement basé sur le fantastique, était de trouver ainsi une vérité que je n'aurais pas pu trouver autrement.

couverture du livre si par une nuit d'hiver un voyageur d'italo calvino
publié en 1979

Intervieweur : Croyez-vous que les écrivains écrivent ce qu'ils peuvent ou plutôt ce qu'ils doivent écrire ?


Calvino : Les écrivains écrivent ce qu'ils peuvent. L'acte d'écrire est une fonction qui ne devient effective que si elle permet d'exprimer son intériorité. Un écrivain ressent plusieurs sortes de contraintes. Des contraintes littéraires, comme le nombre de vers dans un sonnet ou les règles de la tragédie classique ; celles-ci font partie de la structure de l'œuvre au sein de laquelle la personnalité de l'écrivain est libre de s'exprimer. Mais il y a aussi les contraintes sociales, telles que les devoirs religieux, éthiques, philosophiques et politiques ; celles-ci ne peuvent être imposées directement à l'œuvre, mais doivent être filtrées à travers l'intériorité de l'écrivain.


Intervieweur : Vous êtes-vous déjà ennuyé ?


Calvino : Oui, dans mon enfance. Mais l'ennui de l'enfance est un ennui particulier. C'est un ennui plein de rêves, une sorte de projection dans un autre lieu, dans une autre réalité. A l'âge adulte, l'ennui est fait de répétitions ; c'est la continuation de quelque chose dont on n'attend plus aucune surprise. Si seulement j'avais le temps de m'ennuyer aujourd'hui ! Ce que j'ai, c'est la peur de me répéter dans mon travail littéraire. C'est la raison pour laquelle je dois à chaque fois me lancer un nouveau défi à relever. Je dois trouver quelque chose qui ressemblera à une nouveauté, quelque chose qui dépasse un peu mes capacités.


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Interview publiée dans le magazineThe Paris Review à l’automne 1983.

Traduction par Christine Leang.

Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici.


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Italo Calvino est né en 1923 à Santiago de Las Vegas, Cuba. Il est l’auteur, entre autres, de Le Vicomte pourfendu (1952), Le Baron perché (1957), Marcovaldo (1963), Le Château des destins croisés (1969), Les villes invisibles (1972).



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