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Les écrivains au travail : Françoise Sagan

Dernière mise à jour : il y a 7 jours

Nous continuons la série de billets de blog « Les écrivains au travail ». Aujourd'hui, nous nous intéressons à une femme de lettres française : Françoise Sagan.



The Paris Review : quand sincérité rime avec solidarité


logo de la revue The Paris Review

Dans mon précédent billet, je vous présentais The Paris Review, publication lancée en 1953, devenue véritable institution dans le monde littéraire et aujourd’hui toujours sous presse. Les fondateurs de The Paris Review étaient une bande de jeunes Américains passionnés d’écriture qui vivaient à Paris (d’où le titre de leur revue). Ces écrivains en herbe possédaient peu de moyens, mais démontraient un intérêt sincère pour le travail de leurs confrères. Leur approche de l’exercice de l’interview, inédite car éloignée de la pratique journalistique souvent jugée superficielle et expéditive par les personnalités interviewées, leur ont fait gagner le respect de nombreux écrivains. Aussi, les fondateurs de The Paris Review se sont vu ouvrir les portes de grands noms de la littérature, quand d’autres publications de bien plus grande envergure essuyaient des refus.



Françoise Sagan : prodige littéraire


C’est ainsi que Blair Fuller et Robert Silvers interviewèrent Françoise Sagan chez elle au printemps 1956, deux ans après la parution de son premier roman Bonjour tristesse. La jeune prodige n’était alors âgée que de vingt ans.


Je dois bien l’admettre, la lecture de Bonjour tristesse n’a pas été, pour ma part, mémorable comme elle le fut pour beaucoup d’autres lecteurs. Sans doute parce que Cécile, la protagoniste du livre, est tout l’opposé de ce que j’étais à son âge. Cependant, mon manque d’intérêt pour l’œuvre de Françoise Sagan ne m’empêche pas de m’intéresser à son travail de jeune romancière et au phénomène littéraire qu’elle fut. C’est pour cette raison que j’ai décidé de partager ici les meilleurs extraits de son interview. Les voici.


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photo de Françoise Sagan prise en 1960
Françoise Sagan en 1960
Au lieu de partir au Chili avec une bande de gangsters, je suis restée à Paris et j’ai écrit un roman. C’est cela la grande aventure pour moi.

Françoise Sagan vit désormais dans un petit appartement moderne au rez-de-chaussée de la rue de Grenelle, où elle s'affaire à écrire un scénario de film et quelques paroles de chansons ainsi qu'un nouveau roman. Mais lorsqu'elle fut interviewée au début du printemps dernier, juste avant la parution d'Un certain sourire, elle vivait de l'autre côté de la ville dans l'appartement de ses parents, boulevard Malesherbes, dans un quartier fief de la bourgeoisie française aisée. Elle rencontra les intervieweurs de The Paris Review dans le salon confortablement meublé, les fit s'asseoir dans de grandes chaises dressées devant une cheminée en marbre et leur offrit du scotch. Ses manières étaient timides, mais décontractées et amicales, et son visage de gamine se plissait facilement en un sourire attrayant et plutôt secret. Elle portait un simple pull noir et une jupe grise ; si c'était une fille vaniteuse, la seule indication en était ses chaussures à talons hauts, en cuir gris clair élégamment travaillé. Elle parlait d'une voix aiguë mais calme, et n'aimait clairement pas être interrogée de manière formelle sur ses opinions concernant sa propre écriture. Elle fut sincère et serviable, mais les questions pompeuses ou élaborées, ou celles sur sa vie personnelle, ne suscitèrent qu'un simple « oui » ou « non », ou « je ne sais pas », « je ne sais pas du tout » — puis un sourire amusé et déconcertant.


L’écrivain à ses débuts : le premier roman


Intervieweur : Comment avez-vous écrit Bonjour tristesse à l'âge de dix-huit ans ? Vous attendiez-vous à ce qu'il soit publié ?


Sagan : Je l'ai simplement commencé. J'avais une forte envie d'écrire et du temps libre. Je me suis dit : c'est le genre d'entreprise à laquelle très, très peu de filles de mon âge se livrent. Je ne pensais pas à la « littérature » et aux problèmes littéraires, mais à moi-même et si je possédais la volonté nécessaire pour le finir.


Intervieweur : L'avez-vous laissé tomber, et ensuite repris ?


Sagan : Non, je voulais ardemment le finir. Je n'ai jamais rien voulu aussi ardemment. Pendant que j'écrivais, je pensais qu'il y avait une chance qu'il soit publié. Finalement, quand il fut terminé, je l'ai trouvé désastreux.


Intervieweur : Vouliez-vous écrire depuis longtemps ?


Sagan : Oui. J'avais lu beaucoup de livres. Il me semblait impossible de ne pas vouloir en écrire un. Au lieu de partir au Chili avec une bande de gangsters, je suis restée à Paris et j’ai écrit un roman. C’est cela la grande aventure pour moi.


Lorsque vous prenez la décision d'écrire selon un calendrier défini et que vous vous y tenez vraiment, vous vous retrouvez à écrire très rapidement.

Intervieweur : À quelle vitesse l’avez-vous écrit ? Avez-vous pensé à l'histoire à l'avance ?


Sagan : Pour Bonjour tristesse, je n'ai commencé qu'avec l'idée d'un personnage, la fille, mais rien n'en est vraiment sorti tant que ma plume n'était pas en main. Je dois commencer à écrire pour avoir des idées. J'ai écrit Bonjour tristesse en deux ou trois mois, en travaillant deux ou trois heures par jour. Un certain sourire était différent. J'ai pris beaucoup de petites notes, puis j'ai pensé au livre pendant deux ans. Quand j'ai commencé à écrire, encore deux heures par jour, c’est allé très vite. Lorsque vous prenez la décision d'écrire selon un calendrier défini et que vous vous y tenez vraiment, vous vous retrouvez à écrire très rapidement. En tout cas, cela fonctionne pour moi.


Intervieweur : Passez-vous beaucoup de temps à retravailler le style de vos textes ?


Sagan : Très peu.


Intervieweur : Cela signifie-t-il qu’il ne vous a fallu que six mois en tout pour écrire vos deux premiers romans ?


Sagan : Oui. (Elle sourit) C’est un bon moyen de gagner sa vie.



L’écrivain et son processus créatif : les personnages


Quand le livre est terminé, je me désintéresse tout de suite des personnages.

Intervieweur : Vous dites que l'important, au départ, c'est d’avoir un personnage ?


Sagan : Un personnage, ou quelques personnages, et peut-être une idée des scènes jusqu'au milieu du livre. Mais tout change avec l'écriture. Pour moi, écrire, c'est trouver un certain rythme. Je compare l’écriture aux rythmes du jazz. La plupart du temps, la vie est une sorte de progression rythmique de trois personnages. Si on se dit que la vie fonctionne comme ça, elle devient moins arbitraire.


Intervieweur : Vous inspirez-vous des personnes que vous connaissez pour vos personnages ?


Sagan : Cela m'ennuierait à mourir de mettre dans mes romans les gens que je connais.


Intervieweur : Alors vous pensez que c'est une forme de tricherie de s’inspirer directement de la réalité ?


Sagan : Certainement. L'art doit surprendre la réalité. Il prend ces moments qui ne sont pour nous qu'un moment, plus un moment, plus un autre moment, et les transforme arbitrairement en une série de moments liés par une émotion majeure. L'art ne doit pas, me semble-t-il, poser le « réel » comme une préoccupation. Rien n'est plus irréel que certains romans dits "réalistes". Un roman peut atteindre une certaine vérité sensible — le vrai sentiment d'un personnage — c'est tout. Bien sûr l'illusion de l'art est de faire croire que la grande littérature est très proche de la vie, mais c'est exactement le contraire. La vie est amorphe, la littérature est formelle.


Intervieweur : Est-ce que vos personnages restent dans votre esprit une fois le livre terminé ? Quel genre de jugement portez-vous sur eux ?


Sagan : Quand le livre est terminé, je me désintéresse tout de suite des personnages. Et je ne porte jamais de jugements moraux. Juger pour ou contre mes personnages m'ennuie énormément ; ça ne m'intéresse pas du tout. La seule morale pour un romancier est la morale de son esthétique. J'écris les livres, ils se terminent, et c'est tout ce qui me concerne.


photo de Françoise Sagan prise en 1985 par Robert Doisneau
Françoise Sagan en 1985 par Robert Doisneau

L’écrivain et ses propres œuvres : un œil critique


Intervieweur : Lorsque vous avez terminé Bonjour tristesse, a-t-il subi beaucoup de révisions par l’éditeur ?


Sagan : Un certain nombre de suggestions générales ont été faites. Par exemple, il y avait plusieurs versions de la fin et dans l'une d'elles, Anne ne mourait pas. Finalement, il a été décidé que le livre serait plus fort dans la version dans laquelle elle meurt.


Intervieweur : Que pensez-vous maintenant de Bonjour tristesse ?


Sagan : J'aime mieux Un certain sourire, parce qu'il était plus difficile à écrire. Mais je trouve Bonjour tristesse amusant parce qu'il me rappelle une certaine étape de ma vie. Et je n’en changerais pas un mot. Ce qui est fait est fait.


Intervieweur : Pourquoi dites-vous qu'Un certain sourire était un livre plus difficile ?


Sagan : Je n'avais pas les mêmes avantages en écrivant le deuxième roman : pas d'ambiance de vacances balnéaires, pas d'intrigue montant naïvement à son paroxysme, pas du cynisme gai de Cécile. Et puis c'était difficile simplement parce que c'était le deuxième roman.


Intervieweur : Avez-vous eu du mal à passer de la première personne de Bonjour tristesse au récit à la troisième personne d'Un certain sourire ?


Sagan : Oui, c'est plus dur, plus contraignant et disciplinant.



L’écrivain et ses prédécesseurs : les grands maîtres


Intervieweur : Quels écrivains français admirez-vous ou qui sont importants pour vous ?


Sagan : Je ne sais pas. Sans doute Stendhal et Proust. J’admire leur maîtrise de la narration et, dans un sens, j’ai besoin d’eux. Par exemple, après Proust, il y a des choses qu’on ne peut plus refaire. Il a posé des règles qui définissent les limites de votre talent. Il a montré les possibilités qui résident dans le traitement des personnages.


Intervieweur : Dans quelle mesure reconnaissez-vous vos limites et maintenez-vous un contrôle sur vos ambitions ?


Sagan : Eh bien, en voilà une question assez désagréable. Je me reconnais des limites dans le sens où j'ai lu Tolstoï et Dostoïevski et Shakespeare. C'est la meilleure réponse, je pense. A part ça, je ne pense pas me limiter.



L’écrivain et le succès : quel impact sur l’écriture ?


La perspective de gagner plus ou moins d'argent n'affectera jamais ma façon d'écrire.

Intervieweur : Vous avez très vite gagné beaucoup d'argent. Cela a-t-il changé votre vie ? Faites-vous une distinction entre écrire des romans pour de l'argent et écrire sérieusement, comme le font certains écrivains américains et français ?


Sagan : Bien sûr, le succès des livres a quelque peu changé ma vie car j'ai beaucoup d'argent à dépenser, si je le souhaite. Mais en ce qui concerne ma position dans la vie, cela n'a pas beaucoup changé. Maintenant, j'ai une voiture mais je continue à manger des steaks. Vous savez, avoir beaucoup d'argent dans sa poche, c'est bien, mais c'est tout. La perspective de gagner plus ou moins d'argent n'affectera jamais ma façon d'écrire. J'écris les livres, et si l'argent apparaît après, tant mieux.


Mlle Sagan a interrompu l'interview en disant qu'elle devait partir travailler sur une émission de radio. Elle s'est excusée et s’est levée pour partir. Une fois qu'elle avait cessé de parler, il était difficile de croire que cette jeune fille mince et attachante avait, avec un seul livre, atteint plus de lecteurs que la plupart des romanciers ne le font dans une vie. Elle ressemblait plutôt à une étudiante se précipitant vers la Sorbonne, alors qu'elle appelait sa mère à travers l'appartement : « Au revoir, maman. Je sors travailler, mais je rentre de bonne heure. »


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Interview publiée dans le magazineThe Paris Review à l’automne 1956.

Traduction par Christine Leang.

Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici.


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Françoise Sagan est née en 1935. Elle devient célèbre dès son premier roman, Bonjour tristesse, publié en 1954, alors qu'elle n'a que dix-huit ans. Par la suite, elle devient l’auteure de vingt romans, de nombreuses nouvelles et pièces de théâtre. Elle a écrit également pour le cinéma et la chanson. Elle meurt en 2004.



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