Rencontre avec Marine Pointillart, gagnante du concours de nouvelles 2026
- il y a 21 heures
- 15 min de lecture
Chaque année, notre concours de nouvelles rassemble des auteurs de toute la francophonie autour d’un défi littéraire : écrire une nouvelle longue (3 000 à 5 000 mots), répondant à un thème imposé, et capable de marquer durablement l’esprit du lecteur.
Pour cette édition 2026, le thème proposé aux participants était « la banalité du mal ». Un sujet riche, ouvert à de multiples interprétations, qui a donné lieu à des textes aussi variés qu’audacieux.

Cette année, le jury a reçu un total de 125 candidatures. Après plusieurs semaines de lecture et de délibération, une nouvelle s’est distinguée par la pertinence de son sujet, la voix saisissante de son narrateur, et l'intransigeance de sa prise de position.
Avec « L'effacement », Marine Pointillart a proposé une histoire troublante, dérangeante, résolument contemporaine, qui met en lumière les dangers des réseaux sociaux et l’hypocrisie de l’émotion collective numérique.
Je suis allée à la rencontre de Marine, la gagnante du concours de nouvelles, pour qu’elle nous raconte la genèse de son texte et son rapport à l’écriture.
Qui est Marine, gagnante du concours de nouvelles 2026 ?
Marine, peux-tu te présenter à nos lecteurs s'il te plaît ?
J'ai 43 ans et je suis mère de deux filles. Après quinze ans au Maroc, je suis revenue habiter dans le sud-ouest de la France, où je travaille dans le secteur associatif dans le domaine de la lutte contre l'exclusion et les précarités.

J'avais envie de me plonger dans un univers que je ne connaissais pas personnellement.
Participer à un concours de nouvelles
Comment as-tu eu connaissance de notre concours de nouvelles ?
J'en ai eu connaissance via la newsletter de L'atelier d'écriture by Christine. Je me souviens avoir lu la publication sur l'édition de l'année dernière et m'être dit que j'aimerais y participer la prochaine fois.
Qu'est-ce qui t'a poussé à participer à cette édition ?
Cette édition est arrivée à un moment où je n'arrivais plus à avancer sur mon projet actuel (un roman). J'avais besoin de changer de registre, d'histoire, de personnage, de m'essayer à un autre style. C'était donc l'occasion de me lancer dans un nouveau projet, qui me paraissait être un investissement assez court dans le temps.
Avais-tu déjà participé à d'autres concours d'écriture auparavant ?
C'était ma première participation à un concours d'écriture.
Les coulisses de l'écriture
Comment t'est venue l'idée de départ de ta nouvelle « L'effacement » ?
J'avais envie de me plonger dans un univers que je ne connaissais pas personnellement. Il m'a semblé que le mal que l'on peut se faire à soi-même, jusqu'à se nier, s'effacer, est terrible. J'avais écouté un podcast sur l'anorexie et l'impact des réseaux sociaux peu de temps auparavant, c'est ainsi que l'idée a germé. Il se trouve que pendant l'écriture de la nouvelle, j'ai rencontré plusieurs personnes qui m'ont fait part de leur histoire, sans savoir que j'écrivais sur le sujet. J'ai également fait quelques recherches afin d'être au plus proche de la réalité, et ne pas dire de bêtises à propos d'un sujet si grave.
Comment as-tu procédé pour l'écrire ? Combien de temps as-tu mis ?
Je me suis sentie très libre, j'avais envie de garder mon style d'écriture sans réfléchir à ce que des lecteurs pourraient en penser. J'ai beaucoup aimé me glisser dans la peau de ce personnage. C'était comme une expérience physique. J'y ai passé plusieurs semaines, sans y travailler tous les jours.
Quelle place occupe l'écriture dans ta vie ? As-tu un projet d'écriture en cours ?
J'aime écrire depuis que je suis toute petite, mais ça ne fait que quelques années que j'y consacre du temps - temps qui n'est toujours facile à trouver dans l'organisation de la vie quotidienne. Mais en participant à des ateliers et des formations, cela m'a permis de donner à l'écriture une place "officielle" et sacralisée. J'ai un projet de roman en cours, que j'ai pu développer en suivant tes formations. Le fait d'avoir participé au concours, et de gagner, me redonne l'énergie d'écrire et d'aller jusqu'au bout de ce projet.
Merci Marine de m'avoir accordé cette interview. Je me réjouis de te remettre ton prix : un mois d'accompagnement personnalisé pour avancer sur ton projet d'écriture.
Découvrez le texte lauréat de notre concours de nouvelles 2026 :
« L'effacement »
de Marine Pointillart
Ma mère s’imagine que je mange les pistaches. C’est pour ça qu’elle accepte d’en acheter des paquets énormes. Mais je ne fais que sucer les coques. Je crache le fruit. Discrètement, dans la rue. Depuis le balcon du quatrième étage d’un immeuble du 16ème arrondissement parisien. Je m’ennuie. Je mate les passants pour faire passer le temps. Cela fait plusieurs semaines que je ne vais plus au lycée. Assise sur mon pliant, j’ai la jambe qui s’agite toute seule. Mon téléphone ne veut pas réagir. Je patiente pourtant depuis des heures. Ça augmente, oui, mais trop doucement. Je devrais déjà avoir atteint les dix mille. Mes ongles rongés ne suffisent plus. Les coques des pistaches non plus. J’aurais dû commencer à fumer, ça me calmerait. Mais ça pue trop et ça me rappelle ma mère. Toujours à crapoter pour se donner un style devant les gars qu’elle drague. Je vérifie ma connexion. J’éteins et rallume le téléphone. Rien n’a bougé. J’attends que le petit rond rouge s’affiche sur l’icône de l’appli. Celui qui annonce une notification. Une alerte disant qu’on a dépassé le nombre fatidique. Mais toujours rien.
Alors j’observe les gens d’en bas.
Les pistaches tombent une à une dans la rue. Sur le trottoir. Sur ces pauvres passants qui font la gueule, rentrent chez eux l’air niais et dépité. Retrouver une famille, des gosses, une vie qu’ils ne supportent plus. Sérieux, on n’a pas idée d’être fringué comme ça. Certaines coques tombent directement sur la tête des gens en bas. Tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à pas être là. Ils sont déjà moches. Tellement bêtes qu’ils ne s’en rendent pas compte. Un jeune homme, chauve, a quand même levé la tête vers mon balcon. Loin de me cacher, je lui renvoie mon plus beau sourire. Son air incrédule ne le rend que plus débile. Il continue son chemin. Il est encore tôt dans l’après-midi. Qu’est-ce qu’ils foutent tous dans la rue à se balader ? Je parie qu’ils ne travaillent pas. Le jeune là, avec sa tête de travers, sûrement au chômage, ou au RSA plutôt, parce qu’il faudrait qu’il ait déjà bossé pour être au chômage. Tous des fainéants. C’est ce que disait l’autre vieux dégarni, à la télé, en parlant de tous ces assistés qui nous coutent un bras. Des parias. C’est comme le gars assis par terre toute la journée. Celui-là, il ne dit pas un mot. Il pue en plus. Avec sa grosse couverture dégueulasse. J’aperçois la mamie du second, ridicule avec son clebs et son rouge à lèvres grossier qui déborde. Cette idiote donne encore une pièce au gars par terre. Il va en profiter pour picoler.
Mon chat, Pistache, passe par le balcon. Dédaigneux et hautain, comme je l’aime. Mais il a encore grossi. Je suis sûre qu’il va se servir chez la voisine. Dommage, je ne pourrais plus le mettre sur mes photos à mes côtés, il va faire tâche s’il s’arrondit.
J’envoie un message à une copine, pour m’assurer qu’elle a bien partagé ce que je lui avais demandé ; elle non plus ne répond pas. J’ai l’impression qu’elle m’évite.
Et puis ça me prend d’un coup. Je bondis et file aux toilettes. Il suffit de quelques minutes et ça va mieux. Cette légèreté soudaine ne dure pas. Le reflet dans le miroir me rappelle la cause de mon malheur. Ces joues de gamine de huit ans. D’énormes boules rondes et toutes roses, qui m’obsèdent depuis que je suis petite. Je n’arrive pas à les dissimuler, même en essayant de les avaler avant chaque photo.
Dépitée, je repars à mon balcon.
Le silence de mon téléphone me désespère. C’est trop lent. Jamais je n’arriverais à la hauteur de Valou33. Pourtant les filles de la commu m’ont dit ce qu’il fallait faire pour dépasser les dix mille abonnés. Les photos prises sous un nouvel angle n’ont pas reçu les commentaires que j’espérais. C’est de ma faute aussi, j’avoue avoir craqué il y a deux jours : j’ai mangé la pistache. C’est pour me montrer digne de la commu que j’ai proposé de participer à ce défi : perdre douze kilos le plus rapidement possible. L’objectif étant de dépasser le dernier record. Ma personne est devenue un enjeu de pari mais mon corps refuse d’obéir. Cet idiot ne supporte pas de ne pas être nourri régulièrement. J’aimerais l’anéantir s’il n’était pas mon support. Si je m’évanouie, je suis bonne pour l’hôpital psy. Et on sait toutes que c’est le pire endroit où atterrir. Etre traitée comme une folle. Plus de contacts avec les copines. Plus de téléphone. Plus de liens avec la commu. Plusieurs filles sont tombées ainsi dans l’oubli. Tout va très vite. Quelques jours suffisent pour qu’on vous efface. Vous ne postez rien pendant plus de vingt-quatre heures et vous appartenez au passé.
Ma mère m’oblige à voir une psy une fois par semaine. Elle m’a aussi envoyée chez une diététicienne. La pauvre a tenté de me convaincre d’inclure des glucides dans mon alimentation. Elle n’a pas souhaité donner suite. Il ne faut pas croire que je veuille que ma mère tombe en dépression, mais elle n’y est peut-être pas pour rien dans ce qui arrive aujourd’hui.
Ma mère. Je ne sais pas ce qui m’étonne ou me peine le plus. La pitié dans ses yeux ou la surprise dans son regard. L’étonnement de me voir, comme un monstre qu’elle n’aurait pu engendrer. De l’amour profond, puis parfois du dégout. Ma mère qui court les associations, les mères de mes copines, affole la planète entière jusqu’à être passée à la radio. Pour témoigner. Je suis même partie une semaine en vacances chez des amis à elle, soi-disant pour prendre l’air. J’ai vite compris que le père était médecin et qu’il était là pour garder un œil sur moi. A table, j’avais beau décliner poliment à chaque fois qu’on souhaitait me servir, j’ai quand même été obligée d’avaler quelques bouchées.
Ma mère dit que je suis malade, qu’il faut que j’accepte de voir un médecin, qu’on me soigne et que j’irais mieux après. Elle ne comprend rien. La seule chose qui m’importe aujourd’hui est le nombre d’abonnés qui me suit. S’il augmente, je vais bien. S’il baisse, c’est la fin. J’ai beau lui expliquer, elle ne semble pas percuter. Je me demande parfois si ce n’est pas elle qui est malade. Ce serait peut-être à moi d’appeler les services sociaux. A la voir arriver toujours à la bourre, fringuée comme un sac, le cheveu hirsute et la clope au bec, l’air hagard et débordé.
Un regard vers mon téléphone, toujours rien de plus.
Je sens que je commence à paniquer. Mes crises d’angoisse sont plus fréquentes ces derniers jours. Je ne veux pas ressembler à ma mère. Un oisillon tombé du nid qui cherche à échapper aux griffes du matou d’à côté. C’est elle qui tente de se dépatouiller de son marasme. Moi, je suis sereine. Je sais ce que je veux, et où je vais. Je veux tourner le dos au doute.
Elle me dit que je suis dure, et je lui retourne un regard froid et condescendant. Elle s’embrouille. N’arrive pas à aligner deux phrases qui ont du sens. Je la revois à table, l’autre soir. Me dire qu’elle s’en veut, qu’elle n’avait rien vu, elle parle de regrets terribles, de culpabilité, d’excuses. Qu’elle n’a pas su me protéger. Un mélange inaudible de paroles et de sanglots. Je ne sais pas réellement de quoi elle parle et je lui en veux de ne pas savoir cracher le morceau. Elle ne dit rien. Rien de concret. Rien de précis. Mais le malheur est dans sa bouche. Je voudrais qu’elle les vomisse, ces mots crus, qu’elle les gueule et les dégueule et qu’enfin le mal qui a été fait soit dit, sans ambiguïté. Alors je la laisse se noyer dans son flot d’excuses qui n’en sont pas. Cet oisillon ne survivrait pas quelques heures. Ma mère est complètement tarée.
C’est ce que j’ai dit à la psy. Les premières séances étaient intéressantes. Il me semblait déceler une certaine admiration de sa part. Peut-être même de la fascination à propos de la commu. Mais son insistance à vouloir voir des liens de causalité entre mon enfance et mon projet d’aujourd’hui me fatigue. Elle me parle de problème quand je lui parle de chance, d’opportunités et de célébrité. Je veux simplement avoir un joli corps, être bien avec moi-même. Lui ressembler. Non. Faire mieux qu’Elle.
C’est une copine de classe qui m’a éveillé. Je lui ai dit avoir un crush, mais que le gars en question ne me calculait pas. Je me sentais grosse. Mes fesses raclaient le sol alors que toutes les filles du lycée portaient des jeans blancs moulant sans complexe. Même le noir ne m’allait pas. Elle m’a d’abord dit de faire attention à mon alimentation, qu’en plus du gars qui ne voudrait pas de moi, je ne rentrerais bientôt plus dans mes pantalons. Puis elle m’a conseillé un coupe faim. J’ai suivi plusieurs méthodes d’amincissement trouvées sur Internet. Mais ça n’a jamais vraiment fonctionné.
La découverte de la communauté sur les réseaux sociaux a été une révélation. La « Commu », c’est ainsi qu’on la nomme. Les posts, les vidéos et les commentaires m’ont aidé, j’y ai trouvé des conseils pour mieux me comprendre. Et pour ne pas me faire engueuler par ma mère. Je mets de gros pulls, et il m’arrive d’en superposer plusieurs à la fois. Pour qu’elle me foute la paix. Toutes ces personnes avec les mêmes préoccupations que moi, ça me rassure. C’est une nouvelle famille, bienveillante, qui me comprend tellement bien. Comme un gros pilou-pilou tout doux et réconfortant.
Parmi les membres, une certaine Valou33 revenait souvent dans les discussions. Son avis comptait. Elle était sans cesse remerciée par les membres. Toujours modeste et compatissante, son attitude m’a encouragée à poster une photo de moi. J’ai partagé ce qui me préoccupait, notamment mes énormes joues. Les dizaines de commentaires encourageants, disant qu’il ne fallait pas abandonner, que j’étais sur la bonne voie, m’ont donné le premier élan. Et m’ont permis de ne pas me laisser influencer par mon entourage. Moi seule sait ce qui est bien pour moi. Mon corps n’appartient qu’à moi. Je fais ce qu’il me plait. C’est mon choix, mon mode de vie. Maigrir me rend heureuse. J’ai commencé à perdre des kilos mais je dois faire plus d’effort. Je ne suis pas encore assez rigoureuse. Lorsque je ne me sens pas à la hauteur, la peur de décevoir les membres de la commu me redonne du courage. Le dernier commentaire de Valou33 « Si elle est plus maigre que toi, c’est qu’elle est plus forte que toi » résonne en moi et me donne envie de me battre. C’est pour cette raison que je participe au défi, le « skinny tok ». Je l’ai largement dépassé mais les abonnés ne suivent pas. Pas encore. Valou33 n’a pas daigné aimer mon post. La panique revient. Je me sens nulle.
Alors je suce des pistaches, assise sur mon pliant de camping.
L’indifférence de la commu m’exaspère. Certains encensent aujourd’hui les personnes qu’ils critiquaient hier. Et ne prêtent pas attention à ceux qu’ils soutenaient auparavant. La masse décide des gagnants et pointe du doigt, comme César dans l’arène, ceux qui vont mourir pour le plaisir des spectateurs. Sentence infernale, qui peut durer une heure ou toute la vie. La partialité est de mise. Et c’est ce qui attire les badauds des réseaux. Le mal a ceci d’extraordinaire qu’il est facile à répandre et se faufile avec une aisance déconcertante.
Mon téléphone se met à vibrer. Un bip, puis un autre. Et encore un. J’ai failli avaler la coque de pistache de travers. J’ouvre l’appli, la commu est en émoi. Tout le monde y va de son commentaire, de sa flamme, donne son avis, envoie des tas d’émojis. Je me dis qu’enfin, j’ai dû dépasser un nombre incroyable d’abonnés, Valou33 va être tellement dégoutée. Je cherche fébrilement, toute excitée, les commentaires élogieux à mon égard, les trombes de félicitations. Enfin j’ai réussi. Mais ce n’est pas pour moi. Ce n’est pas pour m’applaudir. Il pleut des émojis en larmes, des RIP, des « tu vas nous manquer ». J’ai envie de crier que je suis bien en vie. Je mets un moment à comprendre de qui ils parlent. Des flots de commentaires au sujet d’une certaine Lydie. Qui a eu la mauvaise idée de décéder dans la nuit. Quelle conne celle-là. Elle aurait pu attendre encore quelques jours. Encore une qui n’a pas su gérer. Je lis quand même, par curiosité. Hier soir, nous avons retrouvé Lydie sans connaissance, et l’avons transportée d’urgence à l’hôpital. Elle y est décédée dans la nuit. Le post vient des parents eux-mêmes. Demandant une pensée pour leur fille. Se permettant ensuite de donner des conseils désobligeants : notre fille était malade, vous êtes tous malades, soignez-vous, prenez soin de vous. De quoi se mêlent-ils ? Les commentaires suivants sont gentillets et impersonnels. Elle va nous manquer, toutes mes condoléances, mes pensées à la famille et à ses proches. Un post questionne le fait que son choix ait été bien accepté par son entourage. Et critique de façon virulente la non liberté de chacun à disposer de son corps. Quand un autre commentaire remet en cause sa volonté, disant qu’elle était peut-être fragile, alors la parole se libère. Les commentaires deviennent intéressants. Gratuits. Cette fille ne méritait pas d’appartenir à la commu. Un mauvais exemple. Trop fragile. Pas assez de volonté. Encore un oisillon facile à croquer. Au fil de la déferlante, Lydie devient égoïste. Elle est même un danger car elle va attirer l’attention sur nous tous. La commu sera critiquée. On pourrait l’interdire. Rendre encore plus difficile l’accès à nos posts. Il faudra encore ruser pour trouver des hashtags autorisés. L’idée que la commu puisse disparaitre me tétanise. J’ai envie d’écrire un commentaire moi aussi, mais je ne sais pas comment sera pris mon post. Je dois ramener l’attention à moi.
Mes mains moites sur le téléphone, je tremble, cela fait des jours que je publie sur mon défi, cette conne meurt et on ne parle plus que d’elle. Cette réflexion me donne une idée… mais qui ne donnera plus à manger à Pistache après ?
Je dois prendre une nouvelle photo.
Je file devant le miroir. Il y a une jeune fille dans la pièce. Je la regarde. Sans la reconnaitre. Je la scrute. Elle me dévisage. Nos regards se suivent. Un visage anguleux. Des cernes noirs sous des yeux exorbités. Des bras trop maigres. Trop frêles. Je m’attarde sur ses doigts. Crochus. Un corps sans chair. Un corps sans vie. Je vais pour lui parler, pour lui tendre la main. C’est alors que je reconnais le fauteuil du salon, en double, dans le miroir.
Le choc est violent. Le voile que j’avais devant les yeux s’est estompé d’un coup. Je me vois telle que je suis réellement : maigre et moche. Affreuse. Je voudrais crier mais je n’ai plus de voix. Je voudrais pleurer mais je suis asséchée. Depuis quand est ce que je perds mes cheveux ?
Je comprends alors le mensonge. Omniscient. Ces membres de la commu qui doivent ricaner comme des hyènes affamées. Sont-ils seulement réels ? Lapidée en place publique par un groupe informe et sournois, qui jamais ne se montre ou qui s’en fout royalement. Je ne mérite aucune attention. Ils m’ont déjà oublié. Leur indifférence me retourne les tripes. J’ai envie de vomir. Et je vomis. Une bile amère. Submergée par le désespoir et la colère. J’ai envie de disparaitre mais rien ne se passe. Rien ne s’écroule autour de moi. Je vais leur donner du sensationnel. De quoi nourrir leur boulimie névrosée de photos abjectes. Cette masse gloutonne qui anéantit tout sur son passage. Qu’ils se goinfrent du malheur des autres. Pauvres voyeuristes cachés dans l’ombre de l’anonymat. Je prends une photo de face. J’enlève mon pull ; Je prends une autre photo. J’enlève mon pantalon. Une photo. J’enlève mon t-shirt. Une photo. Ce torse qui ne sait plus ce que sont des seins. Je suis en culotte devant le miroir. Des angles. Un tableau de Picasso. Décharnée. Je me déshabille, me retourne. Nue. Une dernière photo de dos. Je les publie toutes. Sans filtre. Pas besoin de commentaire.
Ma mère rentre et je m’évanouis enfin.
Depuis cet évènement il y a quelques semaines, ma psy a testé une nouvelle méthode. Une sorte d’hypnose. Il parait que j’ai tremblé, violemment, crié, pleuré. Lorsque j’ai rouvert les yeux, une lame transperçait mon cœur. Je me souvenais de tout. La porte qui grince. Son odeur. Sa main sur ma bouche. Une haleine âcre et vinaigrée qui m’ordonnait de me taire. Il parait que, en moyenne, deux gamins dans chaque classe sont victimes de violences sexuelles. Je n’ai jamais deviné qui était l’autre.
Mes photos ont rencontré un certain succès.
Le projet n’est pas remis en cause. Au contraire. Il prend une autre dimension. Rien n’a changé si ce n’est que je comprends mieux ma mère. Je réalise aussi qu’au-delà de la communauté, les réseaux sociaux sont une vitrine infinie pour partager ma situation qui est loin d’être unique. Mon corps décharné est désormais une arme qui attire les curieux. Je sais que, pour moi, c’est trop tard. Mon estomac n’accepte plus rien. Mon corps est las. Alors je me donne. Je m’efface pour qu’on ne m’oublie pas. Un anéantissement long mais certain, suivi par des dizaines de milliers d’internautes. Le seul appétit que je retrouve est celui de la vengeance. Je publie mes chroniques, textes et photos à l’appui. Mon seul credo : tout dire. Je profite de ce nouvel écho pour balancer.
Ce cousin d’abord. Son indifférence face à mes non insistants. Ses mains serrées sur mes poignets. Ses allers et venues entre mes cuisses. Le déchirement. La honte. Le silence. Il suffit d’un tag, et sa vie bascule. Il peut se défiler, dénigrer, crier à la diffamation, ses potes et sa femme lui tournent le dos.
La déflagration est immédiate. Je dépasse les cent mille abonnés. Je repense à Lydie et c’est à la commu que j’en veux. Pas à chacun d’entre eux mais à tout le système de cette famille dysfonctionnelle qui n’a que faire de vous. Je reçois beaucoup d’insultes, qui rebondissent sur moi sans m’atteindre. Et plus encore de remerciements et de témoignages similaires. Je me sens utilisée par un fantôme. Par des personnes qui n’existent que derrière leurs écrans, quand elles sont bien réelles. Mise à nue pour vendre. Pour consommer. Un produit. Une crème miraculeuse. Pour le simple plaisir de nuire.
Souillée, encore une fois.
Je me rends compte de toute l’ironie à utiliser l’arme qui m’a blessée mais je n’en connais pas d’autres. Les réseaux vont payer. Je les nomme, les accuse, les dénonce publiquement. Je plains chacun des membres de cette communauté infernale mais les forcer à ouvrir les yeux ne fonctionne pas. Alors je tente de faire interdire leurs groupes sur les réseaux sociaux. Chaque jour, un nom apparait. Je révèle leur identité aux yeux de tous. J’alerte les médias, friands de ces faits divers.
Mais la vengeance est semblable à mes coques de pistache. Sans saveur. J’ai beau tenter de me nourrir, je suis vide.
Alors que l’audience ne cesse d’augmenter, le but néanmoins s’éloigne et devient dérisoire. Ce n’est plus qu’un moyen au service de ma fin. Une pointe d’égo me traverse, je l’avoue. Mon corps faiblit et j’aimerais que l’on se souvienne de moi.
J’ai programmé ma dernière publication, la photo que l’on verra quand je serai partie : debout face au miroir, le balcon en fond, brandissant un magistral doigt d’honneur. Pistache git, inerte, à mes pieds. Sa dernière gamelle aura eu raison de lui.
Le succès de ce post ne consolera pas ma mère. Elle préférerait trouver des pistaches devant sa porte d’entrée.


Commentaires