Concours d'incipit 2026 : le texte lauréat d'Anna Souillac
Sommaire de l'article :
Cette année, en plus de notre concours de nouvelles annuel, j'ai lancé un concours d'incipit pour repérer des romans en cours d'écriture et encourager leurs auteurs à aller au bout de leur manuscrit.

Du 4 juin au 15 août 2026, nous avons reçu 170 candidatures pour cette première édition. Après plusieurs semaines de lecture et de délibération par un jury composé de deux relecteurs professionnels et de moi-même, un texte s'est détaché : celui d'Anna Souillac, traductrice littéraire, qui travaille à son premier roman.
Découvrez ci-dessous l'incipit lauréat, suivi de l'analyse du jury et de l'interview d'Anna.
« Le problème n'a jamais été de démarrer, mais plutôt de tenir au-delà des vingt premières pages. » — Anna Souillac
Le texte lauréat : l'incipit d'Anna Souillac
On s'était promis qu'on ne vieillirait jamais. On avait dit d'accord pour les seins qui tombent jusqu'au nombril, pour la voix qui n'est plus qu'un filet ténu, à peine un souffle, pour les marches des escaliers qu'on monte une par une en s'agrippant à la rampe, pour les rides jusqu'à ne plus se reconnaître mais par pitié que le cerveau ne flanche pas, que l'esprit reste acerbe. Toujours. Jusqu'au bout. On refusait de ressembler à nos parents. On avait bien vu sur eux les ravages de l'âge : les discours politiques qui partent en vrille, les angoisses pour des trucs anodins, le radotage, l'abdication progressive. Pas nous. Nous, on s'élèverait au-dessus de la masse, on ne connaitrait pas le déclin. Techniquement, tu as tenu ta promesse. Tu es partie avec toutes tes facultés mentales. Mais en crevant à 36 ans, tu admettras que c'est un peu de la triche.
Ils ont dit que tu n'étais pas morte sur le coup. Que tu avais mis quelques minutes à succomber à tes blessures. J'ai passé les trente derniers jours à essayer de ne pas t'imaginer prise au piège dans cette voiture, en train de te vider de ton sang. J'essaie de me convaincre, de me dire que tu t'es forcément évanouie au moment du choc, que tu n'as pas eu conscience de ce qu'il se passait, que tu es partie dans une douce torpeur, comme on dérive dans le sommeil. Une sieste sur un vieux canapé après un repas trop gras. Mais te connaissant, je sais que c'est impossible. Toi, tu es le genre de meuf qui regarde L'Exorciste à treize ans sans cligner une seule fois des yeux (moi, je me souviens vaguement d'une tête de gamine qui tourne, d'un prêtre avec des cheveux blancs et c'est tout, vu que j'ai passé l'entièreté du film avec la couette sur la tête). Je sais au fond de moi que tu es restée jusqu'à la dernière seconde, que tu étais complètement là. Je te vois en train de taper la tôle, d'actionner la poignée de la portière, de tirer sur ta ceinture coincée, d'essayer de trouver une façon de te libérer. Je me demande à quel moment tu as renoncé. Je me demande si tu as crié. Et j'ai envie de te serrer dans mes bras. L'idée que tu sois partie toute seule me plie en deux.
Avant-hier, en sortant du bureau, je n'ai pas pu monter dans le métro. Ou plus précisément, je n'ai pas pu y descendre. Je suis restée en haut des marches, avenue Parmentier, à côté du McDo. Figée, impossible de faire un pas de plus. Un mec m'a dit « Bouge, connasse » et je ne lui en ai même pas voulu. J'étais vraiment en plein milieu du chemin à l'heure de pointe. J'ai cherché un truc sur lequel me concentrer le temps de me reprendre et j'ai trouvé deux employés du McDo qui fumaient une clope, adossés à la porte cochère collée au restaurant. Ils n'avaient pas vingt ans. Je les ai tellement enviés que je les ai aussitôt détestés. Il la regardait avec des yeux de merlan frit, elle l'ignorait. Elle avait ces ongles immenses qu'ont les filles aujourd'hui avec leurs vernis indestructible. Le sien était d'un bleu si pastel qu'on aurait dit du fluo. Un trait d'eye-liner digne de Maria Callas. Un chignon impeccable et deux mèches bouclées qui encadrent savamment le visage. Ça n'avait aucun sens tout ce soin avec son uniforme terne et informe et pourtant elle était sublime. J'ai repensé à nous à son âge, en train d'essayer d'assortir nos sacs à nos pompes pour aller en boîte et je nous ai trouvées un peu nulles. J'ai commencé à avoir du mal à respirer. Vraiment cette fois. J'ai réussi à me traîner jusqu'au banc d'à côté et à m'asseoir. J'ai mis la tête entre les jambes comme dans les séries américaines. J'ai hésité à entrer au McDo pour demander un sac en papier et souffler dedans mais j'avais pas la force et je ne suis pas convaincue que cette technique marche de toute façon. C'est juste que c'est théâtral. Je me suis calmée. Un peu. Suffisamment pour laisser un vocal à Elise. Elle m'a dit de ne pas bouger. J'ai défait mon écharpe et ouvert mon manteau en grand. J'avais besoin d'air. La fille du McDo et son acolyte se sont mis en branle. Elle a balancé son mégot en direction du caniveau, sans regarder. Il a roulé le long du trottoir jusqu'à cogner ma chaussure. Quand Elise est arrivée vingt minutes plus tard, je dormais sur le banc, ma chemise déboutonnée.
Je ne suis pas retournée bosser depuis. Le métro, impossible. J'essaie de récupérer un vélo. Mon boss n'a rien dit. Encore heureux vu qu'il me doit cinq jours de RTT. Ma mère et ma cousine ont voulu passer hier soir mais j'ai menti en disant que je voulais me coucher tôt. Elles sont pleines de bonnes intentions (mon frigo est gavé de tupperwares de chackchoucka, la plupart pleines de moisissures), mais tu les connais. On étouffe vite.
Ton enterrement était très beau, comme tous les enterrements tragiques. Quand j'ai dit ça au collègue qui m'a demandé comment ça c'était passé le lendemain (celui qui est fan de Richard Donner), il m'a répondu avec son ton de faux beau-gosse : « Mais Anna, tous les enterrements sont tragiques ». J'ai rien dit sur le coup mais en y repensant, je trouve ça complètement con. Bien sûr qu'il existe une hiérarchie de la tragédie. Bien sûr qu'une grand-mère de quatre-vingt douze ans qui meurt dans son lit entourée des siens c'est moins déchirant qu'un enfant de cinq ans qui crève d'une leucémie à l'hôpital le soir de Noël. La grand-mère, elle a eu le temps de tout. Elle a eu le temps de rire, de prendre du plaisir, de se tromper, de faire ce qu'elle avait à faire (et si elle ne l'a pas fait, sa faute à elle). Le gamin, il a eu le temps de rien à part de souffrir et de faire souffrir ses proches. Je regardais une vidéo sur Youtube l'autre jour où un psy catholique expliquait que la plupart des gens ne comprenait rien à la foi parce qu'ils attendaient des preuves avant de s'y abandonner ; alors que tout le principe de la foi, c'était justement de l'éprouver sans savoir. De croire dans l'incertitude. J'ai trouvé ça aussi beau qu'exact. J'étais ces gens ! Et l'espace d'un instant, j'ai eu envie de ne plus l'être. Mais j'en suis parfaitement incapable. A cause de l'enfant de cinq ans. Et de toi.
Bref, ton enterrement. Il y avait beaucoup de monde pour l'asociale que tu étais. Je suppose que le drame a ses adeptes. On était près de cent cinquante, entassés dans la salle de la coupole du crematorium du Père Lachaise. Les gens portaient des lunettes noires et se saluaient solennellement de la tête. On se serait cru aux funérailles d'une célébrité. Ça m'a agacé tout ce glamour. C'était pas vraiment toi. J'ai vu Tristan, ton pote de la fac avec qui tu as couché au début de ta relation avec Romain même si tu t'obstines à dire le contraire. T'obstinais. Il a pris un coup de vieux, en quinze ans c'est normal, mais ça lui va presque bien. Ça lui donne une sorte de gravitas. Les physiques angéliques, contrairement à toi, ça n'a jamais été mon truc. J'ai besoin d'aspérités auxquelles me raccrocher, de me dire « regarde ce type, tout ce qu'il a vécu ». Le lisse, ça me stresse. Toi, tu aurais vendu père et mère pour une nuit avec Leonardo Di Caprio. Le cauchemar. Parfois, je me dis que c'est grâce à nos goûts diamétralement opposés en matière de mecs que nous sommes amies. Que nous étions. Soit, nous sommes devenues copines avant de nous intéresser aux garçons mais si nous avions jeté notre dévolu sur les mêmes, aurions-nous survécu à notre adolescence ? J'ai envie de croire que oui mais je n'en suis pas convaincue.
Ton enterrement, putain. Bon, en vrai je n'ai aucune envie d'épiloguer dessus, donc je te résume : le discours de ta mère était beau et très digne mais c'est celui de ton frère qui nous a mis par terre quand il a cité cette phrase d'Hugo que tu adorais « Dieu nous aime non pas parce que nous y arrivons, mais parce que nous essayons ». Elise a parlé pour nous deux, moi je n'avais pas la force. J'avais écrit le discours et j'ai trouvé qu'elle ne l'a pas très bien lu (les intonations n'étaient jamais placées au bon endroit) et ça m'a doublement agacée. D'abord parce que ça a un peu gâché mes mots (et que d'entrée de jeu elle avait bien annoncé à tout le monde que c'était moi qui avais écrit le texte), ensuite parce que je me suis sentie un peu connasse de me focaliser sur ce genre de trivialités dans un contexte pareil. Fin de la parenthèse nombriliste. Après le cimetière, on s'est tous retrouvé chez tes parents à Vavin. On a bu, mangé, ri et évité de parler de toi. La vie a presque semblé reprendre ses droits. Jusqu'à ce ton père décide de jouer la suite de Bach sur son violoncelle, celle de tes vingt-cinq ans. Franchement, c'était pas nécessaire. Je crois que ça a poussé les gens à leurs limites. Les trois-quarts sont partis juste après. On s'est caché dans la salle de bains avec ton frère et Tristan pour fumer un joint à la fenêtre. J'ai eu une quinte de toux en me demandant si je devais coucher avec Tristan. M'en veux pas, l'idée m'a juste traversé l'esprit une seconde. J'avais envie d'être consolée par quelqu'un à qui je n'aurais pas eu besoin d'expliquer pourquoi il fallait me consoler. Mais t'inquiète, il ne s'est rien passé. D'abord parce que j'étais toujours avec Jonathan à ce moment-là (débrief imminent), ensuite parce que j'aurais été incapable de me déshabiller de toute façon. Ce n'est pas une métaphore. Encore moins une coquetterie. Non. Depuis que tu es partie, enlever mes vêtements est une lutte concrète. Il fait trop froid. Si ça ne tenait qu'à moi, je porterais encore les habits que je portais le jour de ta mort. Mais les gens refusent de me laisser seule. Donc, j'ai fini par faire un compromis avec l'hygiène. Je me lave tous les trois jours. C'est tout un show. Il me faut bien trois-quarts d'heure de circonvolutions devant le bac à douche avant de me décider à y entrer. Je me désape le plus vite possible et me rue sous le jet d'eau brûlante. Je frotte jusqu'à ce que la peau soit rouge, ressors, me sèche pour le principe et enfile des habits propres. Que je garde jusqu'à la douche d'après. Oui, tu as bien entendu. Je dors dans ces vêtements-là. Impossible de me redéshabiller pour passer un pyjama. La nuit est trop noire. Pour compenser, je lave mes draps à la même fréquence que mon corps. Il y a toujours une housse de couette en train de sécher sur le tanquarville du salon. Ma mère et ma cousine sont persuadées que c'est la même depuis trois semaines, une que je n'aurais pas eu la force de plier et de ranger. Je ne les contredis pas. Mieux vaut passer pour une feignasse que pour une folle.
On a fini le pétard en silence. Tristan était assis sur le meuble du lavabo, moi sur le rebord de la fenêtre et ton frère était allongé dans la baignoire. Je t'y ai revue toi, en train de te raser les poils du gros orteil avec le MACH3 de ton père dont tu niais te servir quand il te posait la question, toi qui sous mon regard perplexe me disait en riant : « Bientôt la moustache, Anna. Bientôt la moustache ». Je me concentrais à viser le toit de la loge de la concierge pour y balancer le carton d'une pichenette de l'index quand ton frère s'est énervé. Je le voyais bien ruminer tout seul depuis deux ou trois minutes à fixer ses pieds contre l'émail. Je pensais que c'était le pétard (je sais que j'y connais rien, mais même au lycée, ton frère a toujours eu la meilleure weed). Il a commencé à marmonner un « non » en ne s'adressant à personne en particulier. « Non, non, non, non, non ». Puis il s'est levé, un peu bizarrement, en s'asseyant d'abord en tailleur et en poussant sur ses jambes sans jamais s'aider de ses mains (il est chelou parfois quand même). Il est sorti de la baignoire et a quitté la pièce en trombe. On s'est empressé de le suivre avec Tristan, ça sentait l'esclandre de mec foncedé à plein nez, il fallait qu'on contienne l'explosion. Il est entré dans le salon deux secondes avant nous. Il s'est planté devant ta mère et tes tantes, toutes en rang d'oignons sur le canapé. Elles ont levé les yeux vers lui. Il a posé les poings sur ses hanches. Et la logorrhée a commencé. Que tu n'étais pas un trophée, que c'était hors de question que tu restes dans une urne sur la cheminée, que tu aurais détesté ça, qu'il comprenait la douleur de ta mère, qu'il comprenait qu'elle veuille te garder près d'elle, qu'il n'osait pas imaginer ce que ça faisait de survivre à son enfant, mais qu'aucun chagrin au monde ne pouvait justifier de trahir ta mémoire, de trahir qui tu étais, qu'il fallait que tu sois dans la mort comme dans la vie, à l'air libre, au moins une partie de toi, pas enfermée au sixième étage d'un immeuble haussmannien. Il a terminé son monologue à bout de souffle, comme s'il venait de courir après son bus. Il s'exprime bien le bougre quand il fait un effort. Ta mère est restée calme, elle s'est contentée de lui demander d'une voix neutre : « Qu'est-ce que tu suggères ? » Ce à quoi il a répondu : « Papa et toi vous gardez la moitié des cendres et vous en faites ce que vous voulez. Quant à l'autre moitié, Elise, Anna et moi, on se charge d'aller la disperser à Sagone ». « Et Vivien », me suis-je empressée d'ajouter. « Et Vivien », a confirmé ton frère. Ta mère s'est tournée vers ses sœurs, comme un parrain vers ses consiglieri. Elles ont toutes acquiescé. L'affaire était conclue. Je n'ai pas pu m'empêcher d'imaginer ton corps coupé en deux comme dans Le vicomte pourfendu et j'ai eu un nœud à l'estomac.
Après ça, chacun est rentré chez soi. J'avais déjà une tonne de questions à propos de ce qui venait de se décider (la logistique c'est ma façon de dompter l'angoisse) : Quand irait-on à Sagone ? D'où précisément disperserions-nous tes cendres ? J'ai pensé à la plage du Santana, au niveau du filet de volley-ball, ou bien au port. Je me suis dit qu'il faudrait peut-être pousser jusqu'à la rivière, qu'au fond c'était là-bas ton endroit préféré. Tu mériterais qu'on te jette du rocher de quatre mètres depuis lequel tu as plongé sans savoir s'il y avait suffisamment de fond en-dessous parce que c'était la seule issue possible, qu'on s'était perdu, que le soleil se couchait et qu'on s'engueulait tous depuis un quart d'heure pour savoir quoi faire, convaincus qu'on allait mourir là, de froid, dans nos trikinis trempés et nos godillots Décathlon. J'étais en train de m'étriper avec Vivien qui avait fini la bouteille d'eau qu'on était censés partager quand nous avons entendu un plouf. La peur nous a fait taire. Et puis tu es réapparue à la surface de l'eau, hilare, avant de nous balancer la vanne de Karine Viard dans Les randonneurs d'une voix faussement geignarde : « J'aurais pu aller au Club Med, j'aurais rencontré quelqu'un ».
J'ai trouvé un taxi rue de Rennes. Je lui ai dit de rouler vers le boulevard Saint-Germain le temps d'appeler Jonathan. J'avais beau être incapable de me déshabiller, je ne voulais pas dormir seule. Il était 23h. Il a répondu à la première sonnerie avec une voix étonnamment claire. Il m'a dit qu'il me retrouvait chez moi dans une demi-heure. J'ai compris avant même de raccrocher. J'ai compris à son ton qui n'avait pas tout à fait sa teinte habituelle. J'ai compris mais j'ai refusé de laisser l'information atteindre le cerveau. Je me suis contentée de donner mon adresse au chauffeur en lui disant de passer par Bastille et pas Châtelet (ils veulent toujours passer par Châtelet). Mon déni était rationnel, au fond. Un jour comme celui-ci, qui oserait faire une chose pareille ? Mais quand on s'est fait larguer aussi souvent que moi, on finit par connaître toutes les nuances de la voix d'un homme qui s'apprête à quitter une femme.
Pourquoi ce texte a remporté le concours
Le jury a retenu cet incipit pour quatre raisons :
L'accroche inattendue et percutante
On s'était promis qu'on ne vieillirait jamais.
Cette première phrase interpelle et intrigue, puisque nul n’est censé échapper à la vieillesse.
Son rythme (une phrase courte composée de mots simples) contribue également à la rendre percutante.
Par ailleurs, l'emploi du pronom « on », peu recommandé en général dans un récit de fiction en raison de son manque de précision, fonctionne ici. Il permet de créer un certain suspense ; le lecteur se demande : « Qui se cache derrière ce "on" ? »
Une voix narrative affirmée, tenue de bout en bout
Mais en crevant à 36 ans, tu admettras que c'est un peu de la triche.
Bref, ton enterrement. Il y avait beaucoup de monde pour l'asociale que tu étais. Je suppose que le drame a ses adeptes.
Mieux vaut passer pour une feignasse que pour une folle.
Ces extraits choisis montrent à quel point la voix narrative est affirmée. L'auteure s'éloigne d'une écriture littéraire pour oser une forme d'oralité qui fonctionne très bien ici. Ce franc-parler rend la narratrice (le personnage principal) proche du lecteur et, de fait, elle devient rapidement attachante.
L'art de distiller les informations au bon moment pour créer la surprise
Pendant plus d'une page, nous ne savons rien du personnage principal qui raconte l’histoire et qui s’adresse à la défunte. Son genre n'étant mentionné nulle part, nous pensons, par défaut, à un narrateur.
Je suis restée en haut des marches, avenue Parmentier, à côté du McDo.
C'est avec cette phrase, située en haut de la deuxième page, que discrètement, un indice est planté sur l'identité du personnage principal.
Parfois, je me dis que c'est grâce à nos goûts diamétralement opposés en matière de mecs que nous sommes amies.
Ce n'est qu'à la quatrième page que la nature de la relation qui lie la narratrice au personnage défunt est confirmée.
La réelle prouesse ici, c'est d'avoir su retenir des informations capitales au sujet de l'histoire (qui raconte l'histoire et ce qui lie ce personnage à la défunte) sans que cela crée un frein dans la lecture. Le suspense est parfaitement ménagé ; l'information est livrée au bon moment.
Une question narrative, soulevée en fin d'extrait, qui ne laisse pas le choix : il faut lire la suite
Mais quand on s'est fait larguer aussi souvent que moi, on finit par connaître toutes les nuances de la voix d'un homme qui s'apprête à quitter une femme.
L'incipit se termine sur cette phrase qui soulève une question : l'héroïne va-t-elle se faire quitter et devoir gérer une rupture amoureuse en plus de la mission qu'elle s'est donnée d'aller disperser les cendres de son amie ? Cette question incite le lecteur à tourner la page.
Les critères de sélection du jury
Dans les 170 textes reçus pour cette première édition du concours, la qualité littéraire était au rendez-vous : une langue maîtrisée, un style soigné, une syntaxe sans faute. Ce n'est donc pas là que les candidatures se sont départagées. En revanche, un incipit doit être bâti autour d’une promesse : celle de donner au lecteur une raison de tourner la page. C'est l'absence de cette promesse qui a permis au jury d’écarter la majorité des textes.
Concrètement, quatre faiblesses revenaient le plus souvent :
une accroche qui n'interpelle pas dès la première phrase, et ne retient donc pas immédiatement l’attention du lecteur ;
une voix narrative trop neutre, qui ne laisse transparaître aucune personnalité particulière. Un texte peut être irréprochable sur la forme sans pour autant donner à entendre une personne derrière les mots ;
un personnage principal tenu à distance, dont on peine à cerner les enjeux ou les failles ;
une question narrative absente, floue, ou peu engageante, qui n’incite pas le lecteur à lire la suite.
Vous l’avez compris, ces quatre faiblesses sont exactement l’inverse des forces du texte d’Anna Souillac, notre lauréate.
Si votre texte n'a pas été retenu cette année, considérez ces quatre points comme une grille de lecture et d’analyse pour reprendre votre incipit : une accroche forte, une voix incarnée, un personnage qu'on a envie de suivre, une question qui appelle une réponse. Ces quatre points se retravaillent grâce à une maîtrise technique qui doit s’apprendre ; ils n’ont rien à voir avec le talent.
Interview d'Anna Souillac, lauréate du concours d'incipit 2026
Le roman d'Anna Souillac raconte l'histoire d'une amitié entre trentenaires et s'ouvre sur un deuil. Elle a accepté de répondre à mes questions pour les lecteurs de ce blog.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Je m'appelle Anna Souillac, je suis traductrice littéraire et je vis entre le Mexique et la France. J'ai toujours aimé écrire, mais sans prendre la chose très au sérieux pendant des années. Il y a cinq ans, j'ai décidé de m'obliger plus, de trouver un rythme, en tout cas une discipline. Depuis, je participe à des concours, m'inscris à des ateliers, pour me forcer à produire et m'aider à ancrer mon rapport à l'écriture. Je travaille depuis un an et demi à un premier roman. J'oscille entre euphorie et découragement. C'est un peu le grand huit des émotions.
Quelle était votre intention de départ pour cette scène d'ouverture ?
J'aime les textes qui rentrent directement dans le vif du sujet – je trouve qu'on s'embarrasse souvent de fioritures sous prétexte de vouloir planter un décor. J'ai toujours peur d'ennuyer le lecteur. J'allais parler d'un deuil donc pas de suspense, on règle la question dès la première page.
Je voulais également que la voix du personnage, si possible, nous embarque au plus vite. C'est souvent la voix qui me marque dans un livre, bien plus que la trame finalement. Holden Caulfield aurait pu faire tout autre chose de sa journée dans L'Attrape-cœurs, je l'aurais suivi pareil. Évidemment, le risque, lorsqu'on instaure un rythme soutenu d'entrée de jeu, c'est de s'essouffler ensuite. Ça, c'est le défi à relever pour le reste du texte.
Comment écrire un incipit qui embarque dès la première page ? Quel choix technique a été déterminant ?
Je voulais une adresse. Que le personnage parle directement à quelqu'un. J'ai opté pour le « je » parce que j'ai toujours l'impression d'être plus sincère à la première personne – même si le livre est une pure fiction. Et je voulais une langue qui soit naturelle, afin de ne pas m'embarrasser des carcans de la forme écrite (ce dont je ne suis pas sûre d'être capable de toute façon). Mon ambition, c'était une sorte d'oralité intelligente, un truc qui insuffle un dynamisme. Ça me semblait coller à mon projet. D'abord, parce que j'ai toujours cette angoisse viscérale d'ennuyer ceux qui daignent me lire. Ensuite, parce que je raconte l'histoire d'une amitié entre trentenaires. Je voulais donc parler comme j'aurais parlé à ma meilleure amie – familiarité, fautes de syntaxe et gros mots inclus.
Combien de versions de l'incipit avez-vous écrites avant l'envoi au concours ?
Le premier jet de mon incipit est substantiellement le même que la version envoyée pour le concours. Quelques corrections ici et là pour des questions de cohérence avec le reste du texte, rien de plus. Le problème n'a jamais été de démarrer mais plutôt de tenir au-delà des vingt premières pages.
Que conseillez-vous à quelqu'un qui bloque sur son premier chapitre ?
Je crois que quand on commence, il faut vraiment avoir un peu la folie des grandeurs. Pas de censure, on se lance. Il faut devenir une version un peu outrancière de soi. Le résultat sera peut-être moche et emberlificoté, mais il aura le mérite d'exister. Le matériau sera là. La correction viendra plus tard (et elle n'aura rien de plaisant).
Mon autre conseil, et celui-ci ne fait pas l'unanimité, c'est de rentrer tout de suite dans le vif du sujet. Au lieu d'introduire sur cinq chapitres le cœur du livre, on y plonge dès le début. Je ne saurais pas précisément dire pourquoi mais j'ai l'impression que ça donne un élan à l'écriture. Le premier chapitre devient alors une sorte de point de référence auquel on peut revenir quand on bloque. Tout y est, même si c'est parfois caché sous la surface.
Où en est le roman dont cet incipit est extrait ?
J'ai 85 % d'un premier jet – il me manque la fin. Je l'ai relu il y a quatre mois et il y a un gros travail de correction : des incohérences importantes, des scènes un peu mauvaises, d'autres qui manquent. Je bloque un peu depuis. J'ai l'impression d'être face à une masse monstrueuse dont je n'arrive pas à me dépatouiller. C'est d'ailleurs la raison première pour laquelle j'ai participé au concours, afin d'avoir une chance de gagner ma place pour l'atelier « Retravailler un roman ». J'ai hâte de commencer.
Merci Anna de m'avoir accordé cette interview. Je me réjouis de travailler avec vous lors de la formation « Retravailler un roman » qui aura lieu en novembre 2026.
Le concours d'incipit en bref
Dates : ouverture le 4 juin 2026, date limite le 15 août 2026, résultats le 20 septembre 2026
Candidatures : 170 textes reçus pour cette première édition
Récompense : un pack d'accompagnement d'une valeur de 550 €, avec le diagnostic éditorial de l'incipit commenté ligne par ligne, une place offerte dans l'une des formations de L'atelier d'écriture by Christine et la publication du texte sur ce blog
Règlement : consulter le règlement du concours
Prochaine édition du concours
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