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Faut-il quitter son emploi pour devenir écrivain ?

Que l’écriture tienne une place importante dans votre vie, c’est une évidence ou une envie. Vous avez un projet de livre voire plusieurs dans la tête depuis des années, mais vous peinez à avancer et à mettre le point final à votre manuscrit. Alors comme beaucoup, vous vous posez cette question : dois-je tout arrêter, et notamment de travailler, pour écrire à temps plein ? C’est la fameuse idée du congé sabbatique qu’on hésite à prendre, voire de la démission qu’on hésite à donner, pour finir (ou commencer) d’écrire son livre.


Dans ce blog, mais aussi dans les ateliers d’écriture que j’anime, je mets un point d’honneur à déconstruire les mythes qui perdurent autour de l’écriture. L’idée n’est évidemment pas de vous décourager, mais plutôt de vous mettre face à la réalité, pour que vous sachiez ce qui vous attend, et ensuite mieux vous guider dans la fascinante aventure de l’écriture et le travail exigeant qu’elle demande.


Aujourd’hui, je vais démontrer pourquoi quitter son travail, dans la plupart des cas, n’est pas une bonne idée !



Réalité #1 : Arrêter de travailler est un luxe que peu de personnes peuvent (réellement) s’offrir.


La question peut paraître bête, mais avez-vous bien fait vos calculs et pouvez-vous vraiment vous permettre d’arrêter de travailler pour vous consacrer à l’écriture ? Il peut être utile de rappeler ici que l’écriture, même si vous l’envisagez comme votre activité principale, ne remplacera (certainement jamais) les revenus que vous perceviez grâce à un boulot alimentaire. C’est la dure réalité : en France, les chances de percevoir un à-valoir sont nulles, si vous n’êtes pas déjà un écrivain reconnu. Cela signifie que pendant tout le temps où vous êtes en train d’écrire votre livre, vous ne gagnez pas un rond. Ensuite, si vous atteignez la consécration en vous voyant offrir un contrat d’édition, sachez que les ventes de vos livres vous rapporteront des revenus ridicules, comparativement à ce que représente un salaire mensuel (aussi faible soit-il). Pour le dire clairement : on ne devient pas riche en devenant écrivain !


Personnellement, depuis l’âge de 25 ans, je caresse le doux fantasme de ne rien faire d’autre qu’écrire. Mais durant ces 15 dernières années, cela a toujours été purement et matériellement inenvisageable. Alors plutôt que de me sentir triste ou frustrée (réaction), j’ai arrêté de me poser la question et commencé à réfléchir à des solutions (action) pour allier le travail alimentaire et l’écriture de mes livres.



Réalité #2 : Tout le monde n’est pas capable de passer 4 heures par jour, seul, à écrire.


Pourquoi 4 heures ? Si vous envisagez de quitter votre travail, c’est bien parce que vous voulez consacrer vos journées entières à l’écriture, n’est-ce pas ? J’aurais pu dire 7 heures, mais dans la réalité, très peu d’écrivains sont capables d’aller au-delà de cette durée. Après 4 ou 5 heures, le cerveau créatif sature. Alors posez-vous donc la question : serai-je capable de consacrer 4 heures de ma journée à rester devant mon écran d’ordinateur ou ma feuille blanche, et à ne rien faire d’autre qu’écrire ? Tous les jours ?


Pourquoi seul ? Parce que pour écrire, vous devez impérativement vous isoler de toute sollicitation : qu’il s’agisse de votre conjoint ou de vos enfants qui viennent vous interrompre, ou de votre propre propension à consulter frénétiquement vos mails, notifications, réseaux sociaux, etc. Lorsque vous décidez d’écrire, vous devez tout arrêter, ne plus exister pour le monde extérieur. Sinon, vous n’écrirez pas.


Si après réflexion, vous pensez que vous ne supporterez pas d’être seul pendant 4 à 5 heures tous les jours, sans aucune interaction, mais que 1 ou 2 heures vous semble plus raisonnable, alors il n’est pas pertinent de quitter de votre travail. Que feriez-vous le reste du temps ? Il y a de fortes chances pour que vous commenciez à déprimer. Parce que les autres, en attendant, sont au travail. 😉



Réalité #3 : Plus on a de temps, plus on en perd.


Avez-vous déjà remarqué que lorsque vous êtes en vacances ou en weekend, le temps passe plus vite ? Le petit-déjeuner qui vous prend 15 minutes en semaine, parce qu’à 8h15 vous devez être dans le métro pour être sûr d’être au bureau à 8h55, peut durer plusieurs heures le weekend lorsque personne ne vous attend nulle part. Je sais ce que vous allez me dire : « Je ne serai pas en vacances, mon travail sera d’écrire. » En effet. Mais la réalité est beaucoup plus complexe que cela (je suis sûre que vous vous en doutez déjà).


Avoir un travail où on est attendu nous impose d’avoir une organisation quotidienne qui permet peu de souplesse, certes. C’est la fameuse routine dont on rêve tous de se débarrasser. Pourtant, la routine a du bon. Elle permet de ne pas avoir à réfléchir à la façon dont on va occuper son temps et surtout, de rester dans l’action. Lorsque, du jour au lendemain, la routine à laquelle on était habitué explose, et qu’on se retrouve avec du temps à ne plus savoir qu’en faire, la réjouissance est de courte durée : sans repère, on se sent perdu, l’action est vite remplacée par le désœuvrement, et rapidement, on sombre dans la culpabilité, voire la déprime. En attendant, on n’a toujours pas commencé son projet d’écriture qui semblait pourtant si urgent !



Réalité #4 : un an pour écrire un livre, c’est loin d’être suffisant.


Je ne vais pas y aller par quatre chemins : il faut plusieurs années (3-5 ans, à titre indicatif) pour écrire et faire publier un livre. C’est un long processus, quasiment incompressible. Ou alors, c’est qu’on a bâclé le travail et/ou qu’on avait déjà trouvé un éditeur avant de commencer le projet.


Aussi, un congé sabbatique, qu’il soit de quelques mois à un an, ne sera pas suffisant pour commencer et terminer votre roman, et ne vous permettra pas d’inscrire de façon durable l’écriture dans votre mode de vie. Car une fois le congé terminé, la problématique de départ se présentera de nouveau. Il est donc préférable de réfléchir à des solutions immédiates pour libérer quelques heures par semaine et les consacrer à l’écriture, et ce, quelle que soit votre situation du moment : avec ou sans travail, avec ou sans enfant, avec ou sans la pêche !



Réalité #5 : Garder une activité rémunérée permet de mieux écrire.


Cela peut paraître paradoxal, mais c’est vrai ! Si vous conservez un boulot alimentaire, non seulement vous êtes libéré de la question des revenus (et créez donc de l’espace disponible dans votre esprit, que vous pourrez occuper par l’écriture de votre roman), mais de plus, vous gardez un lien avec le monde extérieur, ce qui est essentiel. Car écrire, c’est chercher à être au plus proche de la vérité (même quand on écrit de la science-fiction !), et il est donc impératif de ne pas être déconnecté du réel. Enfin, quoi de plus inspirant qu’un lieu de travail où des personnalités se croisent et donnent lieu à des situations dans lesquelles vous pourrez puiser des idées ? 😉


En un mot, garder une activité professionnelle permet de rester dans une dynamique, indispensable à une vie équilibrée. Croyez-le ou non, être déséquilibré ou torturé ne fait pas de nous de meilleurs écrivains !



Un exemple parmi d'autres : Franz Kafka, écrivain et assureur !


Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de visiter le musée Franz Kafka, à Prague. Saviez-vous qu’avant d’être écrivain, Kafka était assureur ? Bien que tiraillé entre ces deux activités, il décida de les poursuivre toutes les deux de 24 à 38 ans, soit jusqu’à deux avant sa mort.


« Ma façon de vivre est organisée uniquement en fonction de la littérature, et si elle subit des modifications, c’est uniquement pour répondre le mieux possible aux nécessités de mon travail car le temps est court, les forces sont minimes, le bureau est une horreur, l’appartement est bruyant, et il faut tâcher de se tirer d’affaire par des tours de force, puisque cela ne se peut pas en suivant un beau chemin bien droit. »


On voit que Kafka, comme le commun des mortels, peinait à concilier travail et passion. Pourtant, il grimpa les échelons du métier d’assureur tout au long de sa carrière, tout en consacrant plusieurs heures par jour à l’écriture.


« Je crois presque entendre la meule qui me broie littéralement entre la littérature et le bureau. Puis viennent d’autres moments, où je tiens relativement les deux en balance, surtout lorsque j’ai mal travaillé à la maison. »


Malgré la souffrance de ne pouvoir s’adonner complètement à sa passion, on comprend que son travail d’assureur était parfois salvateur, permettant à Kafka de ne pas sombrer dans le désespoir lorsque l’écriture devenait trop difficile.

"Je ne suis que littérature et ne peux ou ne veux rien être d'autre." (Franz Kafka)

N.B. : Si vous êtes de passage à Prague, n’hésitez pas à consacrer un peu de temps au musée Kafka (une heure suffira). Il vous faudra passer un obstacle à l’entrée, celui de l’hôtesse acariâtre et de son tonitruant « Tickets buy other there ! » qui vous donneront immédiatement envie de fuir en courant. Mais ne vous arrêtez pas à cela : dites-vous la syntaxe et l’accueil kafkaïens de la vieille dame sont une plongée immédiate dans l’univers du grand auteur pragois ! 😉



Mes recommandations :


Avant de prendre une décision aussi radicale que de démissionner de votre travail pour vivre pleinement votre passion, ayez l’honnêteté de vous poser les questions suivantes :

  • Depuis combien de temps est-ce que j’écris sérieusement ? Ai-je déjà écrit sérieusement dans le passé ? Qu’entend-on par « sérieusement » ? Si vous n’avez écrit que des bribes sur plusieurs années, si vous n’avez jamais consacré plus d’une heure par jour à l’écriture de façon régulière, si l’écriture est un rêve que vous nourrissez mais qui ne s’est jamais transformé en action jusqu’à présent, et bien vous n’êtes certainement pas prêt à changer de vie et à devenir écrivain. Comme dit le vieil adage : on ne change pas du jour au lendemain. Conseil : commencez par mettre en place une routine d’écriture, même modeste. 15 minutes d’écriture par jour, par exemple. Ce sera un bon test pour savoir si vous êtes prêt à consacrer plus de temps à l’écriture.

  • Ai-je un vrai projet d’écriture ? Si la réponse est non, posez-vous une autre question : « quelle est la vraie raison pour laquelle je souhaite changer de vie ? » Cette question est essentielle, elle vous aidera à faire les bons choix et à éviter une catastrophe, provoquée par une décision hâtive. Conseil : avant toute chose, définissez clairement un projet d’écriture. Un roman (ni deux, ni trois) ou un recueil de nouvelles, et surtout, une date limite pour le terminer.

  • Suis-je prêt à faire de l’écriture ma priorité et à sacrifier certaines choses ? Si vous voulez commencer à écrire ET continuer vos cours de yoga journaliers ET vous mettre au chant en même temps ET conserver le brunch du dimanche de 12h à 17h toutes les semaines, il y a des chances pour que vous ne soyez pas prêt à faire de l’écriture votre priorité !



Conclusion :


Quitter votre travail ne vous fera pas écrire plus.

Le manque de temps n’est pas la raison pour laquelle vous n’écrivez pas.

Le manque de pratique et de discipline est la véritable raison pour laquelle vous n’écrivez pas.



Bonus :


Ma sélection des citations de Franz Kafka :


« L'écriture est une activité atroce, qui implique une ouverture totale du corps et de l'âme. » (Journal, 23 septembre 1912)


« Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » (Lettre à Oskar Pollak, janvier 1904)


« Ma vie au fond consiste et a consisté depuis toujours en tentative pour écrire, et le plus souvent en tentatives manquées. Mais lorsque je n’écrivais pas, j’étais par terre, tout juste bon à être balayé. » (Lettre à Felice, 1er novembre 1912)




Et vous, avez-vous déjà envisagé de quitter votre emploi pour vous consacrer à l'écriture ? Etes-vous passé à l'acte ? Quelle leçon en avez-vous tiré ? N'hésitez pas à partager votre expérience en commentaires !