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- Comment réussir la scène d'ouverture de son roman : guide complet de l’incipit
Comment démarrer son roman ? Vous vous posez cette question et vous avez raison : les premières pages de votre roman, celles qui constituent la scène d’ouverture, sont cruciales. Elles déterminent si le lecteur poursuivra sa lecture ou s'il refermera le livre pour toujours. BONUS ! 🎁 A la fin de ce billet, téléchargez gratuitement ma méthode complète pour écrire et retravailler votre scène d'ouverture ! Qu’est-ce qu’une scène d’ouverture réussie ? Commen t écrire une scène d’ouverture qui accroche le lecteur et lui donne envie de lire la suite ? Comment convaincre un éditeur de donner une chance à votre manuscrit ? Je vous livre tous mes conseils et techniques dans cet article. 🔍 Définition Commençons par une définition. La scène d’ouverture , également appelée incipit (du latin « commencer »), rassemble les toutes premières pages de votre roman, une fois les pages de paratexte tournées (deuxième de couverture, page de garde, sommaire, préface, dédicace, etc.). C’est le chapitre qui introduit l’histoire que vous racontez au lecteur. Ce sont les premières lignes du récit que vous avez écrit. 💡 Pourquoi la scène d'ouverture est-elle cruciale ? « La première impression, à défaut d'être juste, est la plus marquante. » — Stephen King La première impression est décisive On dit souvent que l’on a une seule chance de faire bonne impression. En écriture, ce précepte s’avère cruellement vrai. En effet, c’est à votre scène d’ouverture que le lecteur jugera si votre roman est digne de son temps, ou s’il préférera se tourner vers un autre livre. Le verdict des maisons d'édition se joue en quelques lignes Si vous envisagez de soumettre votre manuscrit à des éditeurs, sachez que la réalité du milieu éditorial est impitoyable. Les grandes maisons d'édition parisiennes (Gallimard, Grasset, Le Seuil, Flammarion) reçoivent entre 5 000 et 10 000 manuscrits par an (soit environ 20 par jour — ce chiffre étant monté à 50 pendant la période COVID [1] ). Seuls 5 à 10 de ces manuscrits (soit 1 pour 1000) prendront la forme d’un livre. Face à cette avalanche de textes, il est matériellement impossible pour les comités de lecture de lire l'intégralité de chaque manuscrit. Voici comment ils procèdent [2] : Ils lisent les cinq premières lignes. Si celles-ci éveillent leur curiosité, ils poursuivent sur les cinq premiers paragraphes. Si l’intérêt est toujours au rendez-vous, ils continuent sur les cinq premières pages . Si la qualité se confirme, ils lisent les cinquante premières pages … et ils s’arrêtent là. En effet, si les 20 000 premiers mots sont remarquables, c’est généralement le signe qu’on se trouve face à un auteur qui a maîtrisé son manuscrit, avec sans doute encore quelques défauts à retravailler, mais qui tiendra ses promesses. Vous vous demandez quelles sont vos chances d’être lu jusqu’à la trentième page ? Les statistiques sont édifiantes : Environ 50% des manuscrits ne franchiront pas l’étape des cinq premières lignes. Seuls 20% franchiront celle des cinq premiers paragraphes. 5%, celle des cinq premières pages . 1%, celle des cinquante premières pages (ce qui ne garantit pas pour autant la publication). Cette réalité peut sembler cruelle, mais elle nous livre un message essentiel : il ne sert à rien de garder le meilleur pour « plus tard » . Le meilleur de votre roman doit se trouver dans la scène d’ouverture, c’est-à-dire dans le chapitre 1, et non dans le chapitre 2 ou 3 ou 10. Le lecteur — qu'il soit éditeur ou simple amateur — n'arrivera sans doute jamais à la page que vous estimez être la plus réussie de votre roman si votre scène d'ouverture ne l'a pas convaincu. 🗝️ Comment réussir la scène d'ouverture ? La scène d’ouverture n’est pas simplement le début d’une histoire. Elle est une promesse narrative que vous faites à votre lecteur sur ce qu’il va découvrir et vivre à travers ce roman, s’il choisit de le lire. Phrase d'accroche du roman de Marcel Proust Du Côté de chez Swann (1913). Les sept caractéristiques d'une scène d'ouverture efficace Plus qu’une entrée en matière, l’incipit doit donc remplir plusieurs fonctions importantes, simultanément. Une scène d'ouverture réussie possède les caractéristiques suivantes : 1. Elle commence par une phrase d'accroche forte La toute première phrase de votre roman doit être travaillée avec un soin particulier. Elle doit surprendre, intriguer, créer une atmosphère immédiate. Cette phrase sera votre hameçon pour ferrer le lecteur. 2. Elle introduit un personnage crédible et intéressant Votre lecteur doit rapidement rencontrer le personnage qui sera au cœur de l’histoire. L’incipit doit donner envie au lecteur de suivre ce héros. Aussi, ce personnage doit être suffisamment développé pour paraître réel, présentant certaines qualités, et peut-être déjà une faille perceptible. 3. Elle projette le lecteur dans un univers vivant et visible Dès les premières lignes, le lecteur doit pouvoir se représenter mentalement où il se trouve (une idée du lieu et de l’époque). Attention toutefois : pas de longues descriptions statiques, mais un décor qui se met en place à travers l'action. 4. Elle présente une histoire qui a commencé longtemps avant la première page Le lecteur doit avoir le sentiment de pénétrer dans un monde qui existait déjà avant son arrivée. Votre personnage a un passé, des relations, des habitudes. Cette profondeur temporelle rend l’histoire plus crédible. 5. Elle contient une tension dramatique qui présage des rebondissements Quelque chose doit être en jeu dès le début. Un conflit, une question, un danger, une attente. Cette tension peut être subtile, mais elle doit être présente pour créer un dynamisme narratif. 6. Elle berce le lecteur dans une voix narrative qu'il a envie d’« écouter » Votre style d'écriture, le ton que vous employez, la façon dont vous racontez l'histoire, la personnalité du narrateur que vous avez choisi : tout cela constitue la voix narrative de votre roman. Cette voix doit être suffisamment singulière et intéressante pour que le lecteur ait envie de rester en sa compagnie pendant plusieurs centaines de pages. 7. Elle soulève une question qui entraîne le lecteur à vouloir en savoir plus La scène d'ouverture doit créer de la curiosité. Le lecteur doit se demander : que va-t-il se passer ensuite ? Qui est ce personnage ? Pourquoi agit-il ainsi ? Cette interrogation est le moteur qui le poussera à tourner les pages. Les erreurs fréquentes à ne pas commettre A L’atelier d’écriture by Christine, nous recevons de nombreux manuscrits pour des demandes de relecture et de diagnostic. Certaines erreurs reviennent régulièrement dans les textes que nous sommes amenés à étudier. Voici une liste non exhaustive des erreurs les plus fréquentes relevées dans les scènes d’ouverture. Les éviter vous permettra de vous démarquer. ❌ Erreur n°1 : Choisir une scène d'ouverture trop prématurée Ne commencez pas votre roman avec une scène qui se déroule bien avant le cœur de votre histoire. Cette erreur arrive lorsqu'on cherche à donner des informations sur le passé du héros avant de démarrer concrètement l'intrigue. Exemple : Vous écrivez un roman policier dont le héros est un détective privé qui doit résoudre une affaire de meurtre dans le Paris des années 1950. Vous décidez de commencer votre roman en racontant l'enfance du détective dans un orphelinat, pensant que cela expliquera sa blessure d’abandon et sa personnalité. Erreur ! Le lecteur qui s'attend à un polar se retrouve dans un récit d'enfance, sans lien apparent avec l'intrigue principale. Il risque de décrocher avant même d'arriver au véritable début de l'histoire. ✅ Solution : Intégrez les informations sur le passé du personnage plus tard dans le récit, au moment où elles deviennent pertinentes pour comprendre les actions ou les motivations du héros. La scène d'ouverture doit lancer l'intrigue, pas l'expliquer. ❌ Erreur n°2 : Choisir une scène d'ouverture trop tardive À l'inverse, ne commencez pas votre roman en projetant le lecteur dans une scène qu'il ne comprendra pas, parce qu'il lui manque le contexte nécessaire pour entrer dans l'histoire. Exemple : Vous commencez votre roman par une scène où votre héroïne pleure face à une tombe. Le lecteur ne sait pas qui elle est, qui est mort, pourquoi c'est important, ni quelles circonstances entourent cette scène. Il se sent exclus, confus et frustré. ✅ Solution : Si vous tenez absolument à commencer par une scène forte et tardive dans la chronologie, assurez-vous de donner rapidement au lecteur les éléments de contexte nécessaires pour qu'il comprenne les enjeux. Mieux : choisissez une scène d'ouverture qui se situe à un moment plus accessible de votre histoire. ❌ Erreur n°3 : Choisir une scène d'ouverture « décorative » Ne commencez ni par la météo (« C’était une nuit d’hiver glaciale où même les chats avaient déserté les rues… ») ni par la description d'un lieu, aussi magnifique soit-il. La météo est un réflexe d’amateur, devenu tellement cliché qu’il vous vaudra de faire partie des 50% de manuscrits rejetés au bout de cinq lignes. Une description de lieu, même bien menée, aura du mal à captiver un lecteur qui cherche d’abord à être interpelé, surpris ou touché par une émotion, ou à découvrir le personnage qu’il va choisir de suivre, ou non. Un roman n'est pas un documentaire. Exemple d'erreur : « Paris s'étendait sous un ciel gris de novembre. Ses ponts enjambaient la Seine. Notre-Dame se dressaient vers les nuages. Dans les rues pavées, des passants erraient... » Cette ouverture descriptive ne donne au lecteur aucune raison de s'investir dans l'histoire. Il n'y a ni personnage, ni action, ni tension. ✅ Solution : Commencez par une action forte, avec un personnage qui fait quelque chose, puis donner les informations relatives au décor plus tard, en les intégrant naturellement à la narration. ❌ Erreur n°4 : Multiplier les informations dès le début Certains auteurs ressentent le besoin de tout expliquer dès les premières pages : qui sont les personnages, où ils vivent, ce qu'ils font dans la vie, leur historique familial, le contexte politique ou social, etc. Cette surcharge d'informations étouffe le récit. Le lecteur se noie sous les détails et ne parvient pas à se concentrer sur l'essentiel : l'histoire qui commence. Exemple : « Paris s'étendait sous un ciel gris de novembre. Comme tous les matins depuis qu’elle avait pris son poste à la pharmacie Eiffel, tenue par un vieil acariâtre du nom de Ménard, qu’elle avait tout de suite deviné comme mal intentionné le jour de son entretien d’embauche, Sophie s’était levée à 7h30. Elle n’avait jamais été « du matin ». Petite déjà, elle détestait la sonnerie du réveil, celui que sa mère avait rapporté du magasin d’antiquité de monsieur Albert un jour de mars… » ✅ Solution : Distillez les informations progressivement, au fur et à mesure que le récit avance. Donnez au lecteur uniquement ce dont il a besoin pour comprendre la scène qu'il est en train de lire. Le reste viendra plus tard. ❌ Erreur n°5 : Choisir de commencer avec le héros qui se réveille… Exemple : « Sophie ouvrit les yeux. Elle regarda le plafond de sa chambre, puis tourna la tête vers le réveil sur sa table de chevet. 7h30. Elle devait se lever. » Cette ouverture est elle aussi un cliché à bannir. Elle est tellement employée par les écrivains débutants qu'elle fait immédiatement mauvaise impression. De plus, elle ne présente aucun intérêt dramatique : se réveiller est une action banale de tous les jours. ✅ Solution : Choisissez un moment plus significatif de la journée de votre personnage, un moment qui révèle quelque chose d'important sur lui ou sur l'histoire qui va se dérouler. 🕰️ Quel moment choisir pour votre scène d'ouverture ? Justement, comment choisir le meilleur moment pour sa scène d'ouverture ? Les trois types de scènes d'ouverture recommandées Il est recommandé de choisir comme scène d'ouverture l'un des trois types de moments suivants : 1. Un moment où le héros est en train de réaliser une action qui révèle déjà ses qualités et peut-être sa faille Plutôt que de présenter votre personnage de manière statique, en train de ruminer ses pensées ou de réfléchir, montrez-le en action. Cette action devra être révélatrice de qui il est. Par exemple, un personnage généreux pourra être en train d'aider quelqu'un ; un personnage orgueilleux pourra refuser de demander son chemin alors qu'il est perdu. 2. Un moment où les choses sont sur le point de basculer C'est la technique du « calme plat avant la tempête ». Vous montrez votre personnage dans son quotidien habituel, mais vous laissez entrevoir que quelque chose va bientôt perturber cet équilibre. Cette approche permet au lecteur de comprendre ce que le personnage a à perdre et d’instiller de la tension dans votre scène. 3. Un moment de forte tension dramatique Vous pouvez également choisir de commencer in medias res , c'est-à-dire « au milieu des choses ». Vous plongez directement le lecteur dans une scène de conflit ou de danger. Cette technique accroche immédiatement l'attention, mais demande un travail subtil pour fournir suffisamment de contexte à la compréhension de la scène, sans pour autant en ralentir le rythme. Commencer au bon moment Dans une grande majorité de cas, le bon moment, c’est l’instant qui précède directement l’incident déclencheur. L’incident déclencheur correspond à l’événement qui force le héros à sortir de son quotidien, à prendre une décision, à entrer en action, à entamer sa quête. 📝 Exemples de scènes d'ouverture réussies Rien ne vaut la lecture ou la relecture d'excellentes scènes d'ouverture pour comprendre comment les maîtres de la littérature ont relevé ce défi d’écrire une entrée en matière mémorable. Voici quelques exemples, à étudier sans modération : 📖 Exemple 1 : George Orwell, 1984 (1948) C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable. Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux. Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine. On ne présente plus George Orwell et son œuvre devenue un classique de la littérature . Pourtant, vous avez sans doute remarqué qu’Orwell commence son incipit en parlant de la météo, ce qui fait partie des erreurs à éviter. Mais il a une bonne raison de commencer de cette manière : la banalité de sa première phrase (« C’était une journée d’avril froide et claire. ») lui permet de créer un contraste saisissant avec la seconde phrase qui, elle, est à l’opposé de la banalité : « Les horloges sonnaient treize heures. » Dans quel monde les horloges sonnent-elles treize heures ? En cinq mots, l’auteur nous dit que nous venons d’entrer dans un univers peu commun, différent du nôtre, sans pour autant décrire cet univers. Notre curiosité est piquée. Dans le troisième paragraphe, un nouvel élément confirme l’anormalité de cet univers : « Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. » En plus d’être étrange, on comprend que cet univers est plutôt hostile que confortable. L’autre réussite de cet incipit est sa qualité sensorielle : « journée froide », « vent mauvais », « tourbillon de poussière et de sable », « Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis », « une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur ». Nos sens sont mis à contribution, si bien que nous vivons cet environnement au lieu d’en être de simples spectateurs. Enfin la mention de « la Semaine de la Haine » crée un effet coup-de-poing. Dans quel monde choisit-on de célébrer la haine ? Qui sont les instigateurs, et les conséquences d’une telle fête ? Quels personnages vont devoir vivre cet événement et que va-t-il leur arriver ? 📖 Exemple 2 : Jeffrey Eugenides, Middlesex (2002) J’ai eu deux naissances. D’abord comme petite fille, à Detroit, par une journée exceptionnellement claire du mois de janvier 1960, puis comme adolescent, au service des urgences d’un hôpital proche de Petoskey, Michigan, en août 1974. Il est possible que certains lecteurs aient eu connaissance de mon cas en lisant l’article publié en 1975 par le Dr. Peter Luce dans le Journal d’endocrinologie infantile sous le titre : « “L’identité de genre chez les pseudohermaphrodites masculins par déficit en 5-alpharéductase de type 2.” Ou peut-être avez-vous vu ma photographie au chapitre seize de Génétique et Hérédité, un ouvrage aujourd’hui malheureusement bien dépassé. C’est moi, à la page 578, nu, en pied, à côté d’une toise, les yeux masqués par un rectangle noir. Sur mon certificat de naissance, je porte le nom de Calliope Helen Stephanides. Sur mon permis de conduire le plus récent (établi en République fédérale d’Allemagne) je me prénomme simplement Cal. Moins connu en France, Jeffrey Eugenides est un romancier important dans la littérature américaine contemporaine. Son roman Middlesex a obtenu le prix Pulitzer (équivalent de notre Goncourt) en 2003. « J’ai eu deux naissances. » Cette première phrase frappe par sa brièveté et son incongruité. On veut immédiatement comprendre comment une telle chose est possible, puisqu’une personne ne naît qu’une seule fois, a priori. L’effet est à la fois énigmatique et puissant ; notre attention de lecteur est captée. Rapidement, on comprend que le narrateur est hermaphrodite, ce qui en fait un personnage pour le moins inattendu et singulier. Le ton est à la fois clinique (avec des références à des articles médicaux, des mots savants) et intime. Cette tension entre la froideur du langage scientifique et la chaleur du témoignage personnel rend le narrateur humain, à la fois érudit et vulnérable. Le choix du point de vue narratif à la première personne permet, de surcroît, de créer une proximité immédiate avec le lecteur. La scène d’ouverture de Middlesex est réussie parce qu’elle comporte toutes les qualités d’un incipit efficace : elle accroche le lecteur par une phrase paradoxale et intrigante ; elle fait entendre une voix singulière et esquisse un univers ; elle expose d’emblée le thème central du roman (l’identité), et installe une tension narrative qui donne envie de poursuivre sa lecture. 📖 Exemple 3 : Adeline Dieudonné, La vraie vie (2018) A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus… Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle. Et dans un coin, il y avait la hyène. La vraie vie est le premier roman d’Adeline Dieudonné, écrivaine belge. Succès commercial, le livre a été vendu à 250 000 exemplaires et a également reçu plusieurs récompenses, dont le prix Renaudot des lycéens, le Goncourt choix de la Belgique et choix de l'Italie. Sa phrase d’accroche ne laisse aucun lecteur indifférent. Quelle maison dispose d’une chambre réservée aux cadavres ? On comprend ensuite que les « cadavres » sont en fait des trophées de chasse. Mais cela suffit à poser une atmosphère pesante, une violence latente. La hyène ne symboliserait-elle pas autre chose ? Ne désignerait-elle pas une personne de l’entourage ? La tension règne, laissant entendre un drame à venir. Par contraste, le vocabulaire simple de la narratrice – une adolescente à peine sortie de l’enfance – renforce ce sentiment d’inquiétude. Conseil : Relisez la scène d’ouverture de vos romans préférés et posez-vous les questions suivantes : Pourquoi fonctionnent-elles ? Comment le héros est-il introduit ? Quels éléments attirent mon attention et éveillent ma curiosité ? Pour quelles raisons ai-je envie de lire la suite ? 📍 Conclusion Vous l’avez compris : la scène d'ouverture est la scène la plus importante de votre roman. Elle détermine si votre lecteur vous accompagnera jusqu'au bout de votre histoire ou s'il abandonnera sa lecture après quelques pages. Au fond, une scène d’ouverture réussie, c’est la promesse d’un bon roman — une promesse qu'il ne faudra bien sûr pas décevoir! Travaillez votre scène d'ouverture avec méthode, en répondant aux questions essentielles, en analysant votre premier jet avec un œil critique, et en retravaillant inlassablement pour faire de votre incipit un moment de littérature inoubliable. Pour cela, j’ai compilé une méthode complète , que vous pouvez télécharger gratuitement à la fin de cet article. ⬇️ [1] Source : Ouest-France, article du 8 avril 2021 . [2] Noah Lukeman, The First Five Pages (2000). Pour aller plus loin… Si vous souhaitez approfondir vos compétences en écriture de roman et bénéficier d'un accompagnement personnalisé, découvrez mes stages et formations : Bonne écriture ! Christine BONUS ! 🎁 Téléchargez gratuitement ma méthode complète pour écrire ou retravailler votre scène d'ouverture :
- Prix Nobel de littérature : extraits des discours de 8 lauréats
En 2024, notre club de lecture en ligne avait pour thématique les auteurs lauréats du prix Nobel de littérature . Ainsi, nous avons lu une sélection de romans écrits par Jose Saramago, Orhan Pamuk, Alice Munro, François Mauriac, Kazuo Ishiguro, Isaac Bashevis Singer, Gabriel Garcia Marquez et Han Kang. Vous souhaitez rejoindre notre club de lecture ? Cliquez pour en savoir plus : Pour (re)découvrir ces grands auteurs, leur œuvre et leur pratique d'écriture, nous avons compilé les meilleurs extraits de leurs discours, prononcés lors de leur couronnement par l'Académie suédoise. Jose Saramago (1998) A propos de l'auteur : Ecrivain portugais, Jose Saramago (1922-2010) est l'auteur de vingt romans, dont L’Aveuglement et La Lucidité, et d’une vingtaine d’autres ouvrages (essais, poésie, théâtre, contes). A ce jour, il reste l’unique auteur lusophone a avoir reçu le prix Nobel de Littérature. L'avis de l'Académie suédoise : « Grâce à ses paraboles soutenues par l’imagination, la compassion et l’ironie, Jose Saramago rend sans cesse tangible une réalité fuyante dans une œuvre aux profondeurs insoupçonnées et au service de la sagesse. » Extraits de son discours : L'apprenti* pensa, « Nous sommes aveugles », et il s'assit et écrivit L’Aveuglement pour rappeler à ceux qui pourraient le lire que nous pervertissons la raison en humiliant la vie, que la dignité humaine est insultée chaque jour par les puissants de notre monde, que le mensonge universel a remplacé les vérités plurielles, que l'homme a cessé de se respecter lui-même lorsqu'il a arrêté de respecter ses semblables. Alors l'apprenti, comme pour exorciser les monstres générés par l'aveuglement de la raison, se mit à écrire la plus simple de toutes les histoires : une personne en cherche une autre, parce qu'elle a compris que la vie n'a rien de plus important à exiger d'un être humain. *Jose Saramago se désigne lui-même comme un « apprenti ». Orhan Pamuk (2006) A propos de l'auteur : Ecrivain né à Istanbul en 1952, Orhan Pamuk est l'auteur de onze romans dont Mon nom est rouge, Neige et La Femme aux cheveux roux, et d’une dizaine d’essais et de récits. Il est le premier Turc à recevoir la prestigieuse distinction. L'avis de l'Académie suédoise : « Dans sa quête de l’âme mélancolique de sa ville natale, Orhan Pamuk a trouvé de nouvelles images spirituelles pour le combat et l'entrelacement des cultures. » Extraits de son discours : Pour moi, être écrivain, c’est découvrir patiemment, au fil des années, la seconde personne, cachée, qui vit en nous. L’écriture m’évoque en premier lieu, non pas les romans, la poésie, la tradition littéraire, mais l’homme qui, enfermé dans une chambre, se replie sur lui-même, seul avec les mots, et jette, ce faisant, les fondations d’un nouveau monde. Cet homme, ou cette femme, peut utiliser une machine à écrire, s’aider d’un ordinateur, ou bien, comme moi, passer trente ans à écrire au stylo et sur du papier. En écrivant, il peut fumer, boire du café ou du thé. Il peut écrire de la poésie, du théâtre ou des romans. Toutes ces variations sont secondaires par rapport à l’acte essentiel de s’asseoir à une table, et de se plonger en soi-même. Ecrire, c’est traduire en mots ce regard intérieur, passer à l’intérieur de soi, et jouir du bonheur d’explorer patiemment, et obstinément, un monde nouveau. Les mots pour nous, écrivains, sont les pierres dont nous nous bâtissons. Le secret du métier d’écrivain réside non pas dans une inspiration d’origine inconnue mais sur l’obstination et la patience. Une jolie expression turque, « creuser un puits avec une aiguille », me semble avoir été inventée pour nous autres écrivains. La question la plus fréquemment posée aux écrivains est la suivante : « Pourquoi écrivez-vous ? » J’écris parce que j’en ai envie. J’écris parce que je suis très fâché contre vous tous, contre tout le monde. J’écris parce qu’il me plaît de rester enfermé dans une chambre, à longueur de journée. J’écris parce que je ne peux supporter la réalité qu’en la modifiant. J ‘écris pour que le monde entier sache quel genre de vie nous avons vécu, nous vivons moi, les autres, nous tous, à Istanbul, en Turquie. J’écris parce que je crois par-dessus tout à la littérature, à l’art du roman. J’écris parce que c’est une habitude et une passion. J’écris pour être seul. J’écris dans l’espoir de comprendre pourquoi je suis à ce point fâché avec vous tous, avec tout le monde. J’écris parce que la vie, le monde, tout est incroyablement beau et étonnant. J’écris parce que je n’arrive pas à être heureux, quoi que je fasse. J’écris pour être heureux. Alice Munro (2013) A propos de l'auteure : Auteure de quinze recueils de nouvelles, Alice Munro (1931-2024) est la treizième femme et première ressortissante canadienne à recevoir le prix Nobel de Littérature. L'avis de l'Académie suédoise : « Alice Munro est la souveraine de l'art de la nouvelle contemporaine. » Extraits de son discours : Longtemps, j’ai été femme au foyer. Je n’avais donc pas la possibilité d’être absorbée par mon écriture. J'ai appris à me mettre à écrire dès qu’un moment de libre se présentait. Il y a eu des moments où j'étais découragée, par exemple quand j’ai compris que mes écrits n'étaient pas bons, que j'avais beaucoup à apprendre et que c'était un travail beaucoup plus difficile que ce je pensais. Généralement, le démarrage d’un nouveau texte est excitant ; la suite du travail est plutôt agréable aussi. Mais vient un matin où vous reprenez le tout, et vous pensez « c’est absolument mauvais ». C'est à ce moment-là qu'il faut vraiment se mettre au travail. Si un texte est mauvais, ce n’est pas l’histoire qui est en cause, c’est uniquement la faute de l’auteur. Alors, il faut donner une deuxième chance aux personnages, les voir sous un autre angle, leur faire faire quelque chose de différent. Durant mes premières années d’écriture, ma prose était pleine de coquetteries inutiles. Progressivement, j’ai appris à les éliminer. Il faut sans cesse réfléchir à son histoire, découvrir ce qui se cache sous l’intrigue, le sens profond. 🗒️ A lire également : notre article « Les écrivains au travail : Alice Munro » François Mauriac (1952) A propos de l'auteur : François Mauriac (1885-1970) est l’auteur d’une vingtaine de romans, d’une trentaine d’essais et d’une quarantaine d’autres ouvrages (nouvelles, récits, mémoires, autobiographies, correspondances…). L'avis de l'Académie suédoise : « Les romans de François Mauriac décrivent le drame de la vie humaine avec une profonde imprégnation spirituelle et une intensité artistique. » Extraits de son discours : Nous nous croyons toujours très singuliers ; nous oublions que les livres qui nous ont enchantés nous-mêmes, ceux de George Eliot ou de Dickens, de Tolstoï ou de Dostoïeski, ou de Selma Lagerlöf , décrivent des pays très différents du nôtre, des êtres d’une autre race et d’une autre religion ; et pourtant nous ne les avons aimés que parce que nous nous y sommes reconnus. Le don du romancier se ramène précisément au pouvoir de rendre évidente l’universalité de ce monde étroit où nous sommes nés, où nous avons appris à aimer et à souffrir. Les mortels, parce qu’ils sont mortels, redoutent jusqu’au nom de la mort ; ils s’étonnent et se scandalisent de ce qu’une œuvre romanesque décrit la solitude des êtres au sein de l’amour même. « Dites-nous des choses qui nous plaisent », disaient les Juifs au prophète Isaïe. « Trompez-nous par des erreurs agréables… » Oui, le lecteur exige que nous le trompions par des erreurs agréables. Et pourtant les œuvres qui sont demeurées vivantes dans la mémoire des hommes, sont celles qui ont assumé le drame humain tout entier et qui ne se sont pas dérobées devant l’évidence de la solitude sans remède au sein de laquelle chacun de nous a dû affronter son destin jusqu’à la mort, cette solitude dernière, puisqu’enfin nous mourrons seul. Chaque fois qu’en France une femme tente d’empoisonner son mari ou d’étrangler son amant, on me dit : « Voilà un sujet pour vous… » Je passe pour tenir une sorte de musée des horreurs. Je suis spécialisé dans les monstres. Et pourtant mes personnages se distinguent sur un point essentiel de presque tous ceux qui peuplent les œuvres romanesques, de ce temps : ils pressentent qu’ils ont une âme. Toutes mes créatures ne croient peut-être pas que Dieu est vivant, mais elles ont toutes conscience qu’une part de leur être connaît le mal, et pourrait ne pas le commettre. Elles savent ce qu’est le mal. Elles ont toutes ce sentiment obscur que leurs actes les engagent, et qu’ils retentissent dans d’autres destinées. Le mystère du mal… Il n’existe pas deux manières de l’aborder : nous devons nier le mal, ou l’assumer tel qu’il se manifeste en nous et hors de nous dans notre propre histoire, celle de nos passions, et dans l’histoire extérieure, celle que la volonté de puissance des Empires écrit avec le sang des hommes. Qu’il existe entre les crimes individuels et les crimes collectifs un lien étroit, je l’ai toujours cru, – et le journaliste que je suis ne fait que déchiffrer au jour le jour, dans l’abomination quotidienne de l’histoire politique, la conséquence visible de l’histoire invisible qui se déroule au secret des cœurs. Kazuo Ishiguro (2017) A propos de l'auteur : Né à Nagasaki en 1954, naturalisé britannique à l’âge de treize ans, Kazuo Ishiguro a écrit huit romans, ainsi que plusieurs scénarios pour le cinéma et la télévision. L'avis de l'Académie suédoise : « Dans des romans d’une grande force émotionnelle, Kazuo Ishiguro a mis à jour l’abîme qui se cache sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde. » Extraits de son discours : A l’âge vingt-cinq ans, je commençais à accepter l’idée que « mon » Japon ne correspondait à aucun endroit où je pouvais me rendre en avion ; que le mode de vie décrit par mes parents, dont je me souvenais depuis ma petite enfance, avait en grande partie disparu au cours des années 1960 et 1970. Pire encore, je compris qu’à mesure que je vieillissais, mon Japon – cet endroit précieux dans lequel j’avais grandi – devenait de plus en plus flou. C’est le sentiment que mon Japon était unique, et en même temps terriblement fragile, qui m’engagea dans un acte urgent de préservation. Isolé dans ma petite chambre de Norfolk, je me mis à coucher sur papier les couleurs de ce monde, ses mœurs, sa dignité, ses défauts, tout ce dont je me souvenais de cet endroit, avant qu’il ne disparaisse à jamais de mon esprit. Je voulais reconstruire mon Japon dans la fiction, le préserver, pouvoir désigner ensuite tel livre et dire : « Oui, mon Japon existe là-dedans. » Un soir de 2001, je regardais un film de Howard Hawks intitulé Train de luxe. Le film est construit autour d'une performance comique de John Barrymore, l'un des grands acteurs de l’époque. À bien des égards, le jeu de Barrymore est brillant. Pourtant, à mesure que le film se déroulait, je ne parvenais pas à m’y intéresser. Cela m'a d'abord interpelé. Puis, au bout d'une heure de film, une idée simple et marquante m'est venue : la raison pour laquelle tant de personnages vivants et convaincants dans les romans, les films et les pièces de théâtre ne me touchent pas, est que ces personnages ne se connectent à aucun des autres personnages dans une relation humaine intéressante. J'ai alors pensé à la célèbre théorie d'E.M. Forster selon laquelle il existe des personnages tridimensionnels et des personnages bidimensionnels. Un personnage devenait tridimensionnel, dit-il, lorsqu'il « nous surprend de manière convaincante ». Mais que se passerait-il, me demandai-je alors, si un personnage était tridimensionnel, mais qu’aucune de ses relations ne l’était ? Toutes les bonnes histoires doivent contenir des relations qui nous émeuvent, nous amusent, nous mettent en colère, nous surprennent. À partir de ce moment-là, je me suis mis à construire mes histoires différemment. Pour mon roman Auprès de moi toujours , je suis parti du triangle amoureux central, puis j’ai construit les autres relations qui en découlaient. C'est de cette manière qu’un écrivain vit des tournants importants dans sa carrière. Il s’agit de petites étincelles silencieuses et intérieures. Elles ne sont pas fréquentes, mais lorsqu’elles se produisent, il est important de les reconnaître pour ce qu’elles sont. Les histoires peuvent divertir, enseigner un précepte ou défendre une idée. Mais pour moi, elles doivent avant tout communiquer des sentiments. Au fond, cela se résume à une personne qui dit à une autre : « Voilà ce que je ressens. Me comprends-tu ? Ressens-tu la même chose ? » 🗒️ A lire également : la traduction de l'article « Kazuo Ishiguro : comment j’ai écrit Les Vestiges du jour en quatre semaines » paru dans le journal The Guardian, édition du 6 décembre 2014. Isaac Bashevis Singer (1978) A propos de l'auteur : Isaac Bashevis Singer (1904-1991) est un écrivain juif polonais naturalisé américain. Il est l’auteur de vingt romans, douze recueils de nouvelles, et d’une vingtaine d’autres ouvrages (récits autobiographiques, littérature jeunesse), tous écrits en yiddish. L'avis de l'Académie suédoise : « L’art de conter d’Isaac Bashevis Singer prend racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises et ressuscite l'universalité de la condition humaine. » Extraits de son discours : L'écrivain sérieux doit se préoccuper des problématiques de sa génération. Il ne peut que constater le déclin de la religion. Il ne peut ignorer le fait que la famille ait perdu son fondement spirituel. Aucune avancée technologique ne peut atténuer la solitude de l’homme moderne, son sentiment d’infériorité et sa peur de la guerre, de la révolution et de la terreur. Notre génération a perdu non seulement la foi dans la Providence, mais aussi dans l’homme lui-même, dans ses institutions, et parfois même dans ceux qui lui sont les plus proches. En tant que fils d'un peuple qui a vécu les pires atrocités que la folie humaine puisse commettre, je me dois de m’appesantir sur les dangers à venir. Souvent, je renonce à trouver une véritable issue à nos problématiques. Mais un nouvel espoir finit toujours par surgir. Je n’ai pas honte d’admettre que j’appartiens à ceux qui croient que la littérature est capable d’ouvrir de nouveaux horizons et d’amener de nouvelles perspectives. Tout en nous divertissant, le poète continue à chercher les vérités éternelles, l'essence de l'être. A sa manière, il tente de résoudre l'énigme du temps et du changement, de trouver une réponse à la souffrance, de révéler l'amour au plus profond de la cruauté et de l'injustice. Aussi étrange que ces mots puissent paraître, je crois en l’idée que lorsque toutes les théories sociales s’effondreront et que les guerres et les révolutions laisseront l’humanité dans la plus grande tristesse, le poète – que Platon a banni de sa République – se dressera et nous sauvera tous. 🗒️ A lire également : notre article « Les écrivains au travail : Isaac Bashevis Singer » Gabriel Garcia Marquez (1982) A propos de l'auteur : Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) est un écrivain colombien, auteur de onze romans et d’une dizaine d’autres ouvrages. L'avis de l'Académie suédoise : « Les romans et les nouvelles de Gabriel Garcia Marquez allient le fantastique et le réel dans la complexité riche d'un univers poétique reflétant la vie et les conflits d'un continent. » Extraits de son discours : L’Amérique latine ne veut pas et ne doit pas être un pion sans volonté propre. De même que ses aspirations à l’indépendance et à l’originalité ne doivent pas devenir une aspiration occidentale. Les progrès de la navigation ont réduit la distance géographique entre nos Amériques et l’Europe ; pourtant, notre distance culturelle semble s’être accrue. Pourquoi l'originalité qui nous est admise sans réserve dans la littérature nous est-elle refusée avec toutes sortes de suspicion dans nos très difficiles tentatives de changement social ? Pourquoi penser que la justice sociale que les pays européens progressistes tentent d’imposer dans leurs pays ne peut pas aussi être un objectif latino-américain avec des méthodes différentes et des conditions différentes ? Comme si aucun autre destin n’était possible que de vivre à la merci des deux grands propriétaires du monde ? Ceci, mes amis, montre l’ampleur de notre solitude. Mon professeur William Faulkner a déclaré ici : « Je refuse d’admettre la fin de l’homme ». Je ne me sentirais pas digne d’occuper cette place qui est la sienne aujourd’hui, si je n’étais pas pleinement conscient que, pour la première fois depuis les origines de l’humanité, le désastre colossal* qu’il refusait d’admettre il y a trente-deux ans n’est plus qu’une simple possibilité scientifique. Face à cette réalité bouleversante, nous, inventeurs de fables qui croyons à tout, nous sentons en droit de croire qu'il n'est pas encore trop tard pour entreprendre la création d'une utopie opposée. Une nouvelle et dévastatrice utopie de la vie, où personne ne peut décider à la place des autres de la façon de mourir, où l'amour est vrai et le bonheur possible, et où les races condamnées à cent ans de solitude ont enfin une seconde chance sur terre. *William Faulkner, lors de son couronnement par l’Académie suédoise en 1949, mentionnait l’extinction de l’Homme. 🗒️ A lire également : notre article « Les écrivains au travail : Gabriel Garcia Marquez ». Han Kang (2024) L'avis de l'Académie suédoise : Han Kang se voit décerner le prix « pour la profondeur de sa prose poétique qui s'oppose aux traumatismes de l'histoire et révèle la fragilité de la vie humaine. » A propos de l'auteure : Ecrivaine sud-coréenne née à Gwangju en 1970, Han Kang est l’auteure de onze romans, quatre recueils de nouvelles, deux essais et un recueil de poésie. Le premier de ses livres à avoir été traduit en français est La Végétarienne, en 2015. Extraits de son discours : J’ai mis entre un an et sept ans pour écrire chacun de mes livres. Ce qui m'attire dans ce travail, c’est la façon dont je peux approfondir et m'attarder sur des questions qui me semblent urgentes et impératives, à tel point que j'accepte de faire passer l’écriture avant tout le reste, y compris ma vie personnelle. Lorsque je travaille sur un roman, je vis à l'intérieur de ces questions, je les endure. Quand j’arrive au bout de ces questions – ce qui n'est pas la même chose que de trouver des réponses –, je sais alors que je suis à la fin du processus d’écriture. À ce moment-là, je ne suis plus la même. Et à partir de ce changement d’état, je recommence ; j’écris un nouveau livre. Les questions suivantes se succèdent, comme les maillons d'une chaîne, ou comme des dominos, qui se chevauchent, se rejoignent et se poursuivent. Un jour de printemps 2012, alors que je m'essayais à écrire un roman lumineux, mettant en avant la vie, je fus une fois de plus confrontée à un problème non résolu : depuis longtemps j’avais perdu confiance dans les humains. Comment, alors, embrasser le monde ? Je devais faire face à cette énigme impossible si je voulais avancer. Je compris alors qu'écrire était le seul moyen de dépasser ce problème et de m'en sortir. Quand j'écris, j'utilise mon corps. J'utilise tous les détails sensoriels : la vue, l’ouïe, le toucher, le goût, la chaleur, le froid, la tendresse, la douleur, le fait de remarquer que mon cœur bat plus fort, que mon corps a besoin de nourriture et d'eau, le fait de marcher, de courir, de sentir le vent, la pluie et la neige sur ma peau, le fait de serrer mes mains. J'essaie d'infuser dans mes phrases ces sensations vives que je ressens en tant qu'être mortel, comme si j'envoyais un courant électrique. Et quand je sens ce courant se transmettre au lecteur, je suis toujours émue. Dans ces moments, je ressens à nouveau le fil du langage qui nous relie, la manière dont mes questions sont liées aux lecteurs, à travers cet être électrique et vivant. Je voudrais exprimer ma plus profonde gratitude à tous ceux qui se sont connectés avec moi à travers ce fil, ainsi qu'à tous ceux qui seront amenés à l’être. --- Traduction : Christine Leang Retrouvez l'intégralité de ces discours (en anglais) sur le site officiel du prix Nobel : https://www.nobelprize.org/ Vous souhaitez rejoindre notre club de lecture ? Cliquez pour en savoir plus :
- Ma sélection de livres de 2022
Pour la troisième année consécutive, je partage avec vous ma sélection de livres parmi ceux lus l’an passé. Si j’ai épluché plus de 80 livres en 2022, seuls quelques-uns valent la peine d’être recommandés ici. Tout comme les grands crus sont parfois absents des millésimes, et que le Goncourt et autres prix littéraires ne devraient pas être décernés certaines années, j’ai choisi de privilégier la qualité à la quantité. Cette fois-ci, la liste se limitera donc à seulement à 5 titres. 1. Je suis parce que nous sommes : chroniques anachroniques de Nancy Huston (2021) Recueil de dix-huit textes écrits pendant le confinement au printemps 2020, l’auteur dénonce la folie des sociétés occidentales et les paradoxes absurdes dans lesquels l’homme s’est fait lui-même prisonnier. Une écriture sans complaisance, qui peut certes déranger, mais qui tente désespérément de créer un sursaut. Extraits : « La Covid-19 n’est pas en elle-même une catastrophe, mais elle agit comme révélateur de toutes nos plaies. Elle expose à la lumière crue les sales petits secrets sur lesquels est bâtie notre société, et que nous préférons garder dans le noir. » « N’est-il pas tout de même moins grave de se faire frôler intempestivement le sein dans un ascenseur que de passer douze heures par jour, six jours par semaine, à gravir une piste raide en portant vingt-cinq kilos de minerais sur le dos pour un salaire d’un dollar par jour ? » « Nous ne comprenons même pas que nous sommes en train de nous éteindre. Qu’à force de nous croire supérieurs aux non-parlants, de remplacer nos rythmes par des algorithmes, l’humain par le transhumain et notre souffle vital par des bracelets de fitness, nous mettons en place le grand Effacement de toute vie sur Terre. Et l’univers de pousser un soupir de soulagement : Ouf ! enfin disparue, cette peste papotante de sapiens ! » « C’est vraiment Gaïa, la Terre entière, qu’il s’agit de défendre désormais : contre notre gigantisme, notre hubris, notre haute opinion de nous-même et nos vantardises ampoulées, en un mot, contre nous ! En nous rappelant ce que ne peuvent jamais oublier les exilés : à savoir à quel point, pour de vrai, nous sommes petits. » 2. Un Chien à ma table de Claudie Hunzinger (2022) Quand on aime, on reste fidèle ! J’ai lu tous les livres de Claudie Hunzinger, et son dernier titre, Un Chien à ma table, ne fait pas exception. Couronné du prix Femina 2022, ce roman reprend le thème favori de l’auteur : une vie frugale dans la nature, en presque solitaire, loin d’un monde matérialiste en pleine dérive. « On avait beau se croire posés quelque part en bordure du monde, il arrivait pourtant que l’air aux Bois-Bannis sente la mort comme partout. Ça venait par grosses vagues empoisonnées apportées par le vent du fond de la vallée. » « Grieg est descendu de sa chambre – barbe de cinq jours, cheveux gris, bandana rouge autour du cou, sans âge et sans se presser, comme quelqu’un à qui on ne la fait pas, revenu de tout, revenu du monde qui ne le surprenait plus, ne l’indignait pas davantage, dont il avait accepté la défaite en même temps que celle de son corps, ce monde auquel il préférait à présent les livres » « Les mots, les oiseaux, ensemble liés, fragiles, abîmés, décimés par nous, ça, je le ressentais très fort. Quand est-ce que tout avait commencé ? Sans doute bien avant qu’on s’en aperçoive. À quel moment tout s’était-il mis à foirer, visiblement ? Qu’est-ce qui s’était joué dans notre dos dont on avait ignoré les signaux lugubres ? » 3. Cœur de lièvre de John Updike (1960) C’est l’histoire d’un homme qui descend acheter des cigarettes et qui ne revient pas, et qui se met à courir après un idéal inatteignable. Si le pitch paraît d’une extrême banalité et si la voix narrative a parfois été qualifiée de « monocorde », ne vous fiez pas à la simplicité apparente de Cœur de lièvre. John Updike est un écrivain qui s’attache au détail du quotidien, qui sait extraire de l’ordinaire les quelques moments privilégiés et les magnifier. « L’idée qu’elle pose sur les pierres ses pâles pieds nus de citadine pour lui faire plaisir déchaîne des sanglots dans son cœur épuisé de fatigue, et il se cramponne au cœur robuste de Ruth avec la faiblesse du chagrin. » « Rabbit ferme les yeux, et l’obscurité dans laquelle il plonge vibre du bruit incessant des automobiles de la nuit passée. » « Des flocons de poussière flottant dans la lumière laiteuse voguent entre le milieu du parquet et le haut des fenêtres, effleurant tout d’une touche d’innocence, de beauté et d’espoir. » 4. Les Cavaliers de Joseph Kessel (1967) Si vous souhaitez lire un excellent roman d’aventures, ou que vous peinez à écrire des descriptions sortant de l’ordinaire et recherchez un livre où l’auteur excelle dans l’art de la caractérisation, procurez-vous de toute urgence un exemplaire du chef d’œuvre de Joseph Kessel, Les Cavaliers , fresque épique et grandiose se déroulant en Afghanistan. « Dans tout l'univers du batcha, aucun homme ne pouvait se mesurer à Toursène. Aucun n'avait cette profondeur dans le torse, cette ampleur des paumes, la majesté de ce front. Aucun ne portait en si grand nombre les marques de la gloire sur sa chair, dans ses os : le nez fracturé, l'arcade sourcilière rompue, les balafres et les cicatrices confondues aux rides, les poignets difformes et les rotules disjointes. Chaque blessure témoignait d'une chevauchée, d'un combat, d'un triomphe de centaure dont les bergers, les jardiniers, les palefreniers, les artisans répétaient la légende. Pour un enfant les fables n'ont pas d'âge. Chez Toursène, la vieillesse, ne signifiait rien. Un héros, une idole, sont au-delà du temps. » « A l'ordinaire, l'œil d'Ouroz, prompt et dur, relevait tout de suite, sur les visages et les corps, leurs travers, leurs malfaçons. Cet homme avait la bouche vile, celui-là un menton d'esclave, cet autre le regard craintif, lâche, cet autre le front stupide, cet autre encore le sourire visqueux ou félon. Et les épaules veules, les nuques ployées, les poitrines creuses, les jambes débiles, les ventres gonflés. . . Et les boiteux, les cagneux, les morveux, les goitreux, les borgnes. . . De tout cela, et chaque année davantage, Ouroz avait nourri, fortifié son dédain pour le troupeau de ses semblables et, avec lui, sa superbe et sa solitude. « Suis-je si différent d'eux ? » se demanda soudain Ouroz. » 5. Martin Eden de Jack London (1909) Mentionné par une participante lors d’un atelier que j’ai récemment animé à Paris, j’ai eu envie de relire ce classique de la littérature américaine. Plus connu pour Croc Blanc et L’Appel de la forêt , Jack London n’est pourtant pas un auteur spécialisé dans la littérature jeunesse. Il est avant tout un écrivain engagé. Martin Eden est un roman semi-autobiographique dans lequel l’auteur dénonce l’individualisme de la société bourgeoise et l’hypocrisie de l’élite littéraire. Son protagoniste, un jeune marin sans le sou, autodidacte, décide de se cultiver pour intégrer la classe bourgeoise. Bientôt, à sa soif de connaissances s’ajoute l’obsession de l’écriture. Déterminé à se faire un nom dans le milieu des lettres, il persévère, sans succès d’abord, réduit à vendre son unique costume pour payer les timbres qui serviront à envoyer ses manuscrits aux éditeurs. Quand le succès frappe soudain à sa porte, c’est un désenchantement pour le jeune homme. Il ne comprend pas qu’on le traite maintenant comme un seigneur : il est « le même qu’alors », le même Martin Eden que « vous rouliez dans la boue, sous vos pieds. » « Les nombreux livres qu'il lisait ne faisaient qu'exacerber son impatience. Chaque page tournée ouvrait un volet de la forteresse du savoir. Sa faim se nourrissait de ses lectures sans jamais le rassasier. » « Chaque jour, il écrivait ses trois mille mots et chaque soir il piochait dans les magazines, prenant des notes sur des nouvelles, des articles, des poèmes. » « Ce n’est pas dans le succès d’une œuvre qu’on trouve sa joie, mais dans le fait de l’écrire. » « Autrefois, il imaginait naïvement que tout ce qui n'appartenait pas à la classe ouvrière, tous les gens bien mis avaient une intelligence supérieure et le goût de la beauté ; la culture et l'élégance lui semblaient devoir marcher forcément de pair et il avait commis l'erreur insigne de confondre éducation et intelligence. » *** Et vous, quels sont vos conseils de lecture ? Avez-vous beaucoup lu en 2022 ? Se remettre à la lecture fait-il partie de vos résolutions pour 2023 ? Si oui, lisez ce qui suit ⏬ Pour fêter les 5 ans de L’atelier d’écriture by Christine , nous lançons le Club de lecture by Christine , en ligne et entièrement gratuit ! Si vous souhaitez découvrir ce que « lire avec des yeux d’écrivain » signifie, retrouvez en replay tous les épisodes du Club de lecture by Christine ⏬ Au plaisir de lire bientôt avec vous ! 😃
- Exclusivité : le premier chapitre de mon prochain roman
Saviez-vous qu'on ne dispose que de trois pages pour attirer l'attention d'un éditeur ? La scène d'ouverture d'un roman – c'est-à-dire le premier chapitre ou les quelques premières pages – appelée également incipit, est comme la première poignée de main : c'est son unique chance de faire bonne impression. Vous l'avez compris : la scène d'ouverture doit être particulièrement soignée et doit donner envie de lire la suite. Il existe des techniques à connaître pour bien réussir l'écriture de son premier chapitre. Aujourd'hui, je partage avec vous la scène d'ouverture de mon prochain roman, Au royaume des aveugles . En attendant sa sortie prévue à l'automne 2021, j'espère que ces quelques pages vous donneront envie de découvrir le livre et de partir à Shanghai avec ses héros ✈️🏙️😃 Bonne lecture ! *** Août Le jour de la rentrée Alex n’avait plus rien à perdre, si ce n’est Chloé, sa fille de dix ans qu’il tenait par la main. L’ascenseur dans lequel ils venaient de pénétrer entama sa longue descente vers le premier étage. En Chine, le rez-de-chaussée n’existait pas, il n’y avait pas d’ étage zéro . Dans l’avion qui l’avait mené à Shanghai cinq jours plus tôt, Alex avait lu dans un ouvrage spécialisé – le plus pointu qu’il avait pu trouver dans sa librairie de quartier – qu’en Chine, un nouveau-né avait déjà un an le jour de sa naissance, l'âge incluant la grossesse. C’était comme le nombre d’étages : dans l’esprit chinois, on ne partait jamais de zéro. Cela avait quelque chose de rassurant, pensa Alex. Ils sortirent de l’ascenseur et s’avancèrent dans le hall d’entrée. Les portes automatiques de leur immeuble s’ouvrirent : la touffeur de l’extérieur s’engouffra, les enveloppant de son drap moite. Alex eut envie de battre en retraite, rappeler l’ascenseur et retrouver la fraîcheur de son appartement climatisé. Là d’où il venait, il avait rarement connu l’air conditionné, mais il avait vite compris dès ses premières heures sur le sol chinois pourquoi tous les appartements shanghaiens en étaient équipés. Le mois d’août touchait à sa fin, l’humidité qui remplissait l’atmosphère menaçait à tout moment de se déverser sur eux et de liquéfier leurs corps. Alex était planté devant l’entrée de leur immeuble quand il sentit la petite main de Chloé serrer la sienne. Il observa sa fille : son visage trahissait une maturité précoce et exprimait déjà la conscience d’une vie capable de broyer les êtres. Le regard de Chloé cherchait loin. Il s’inquiétait de son mutisme, renforcé après le drame qu’ils avaient vécu. Que pouvait-il faire pour lui rendre l’innocence dont elle avait été dépouillée ? Il ne s’agissait pas de lui dissimuler la vérité. Alex faisait toujours attention à rester ancré dans la réalité, aussi brutale soit-elle. Selon lui, rien n’était plus dangereux que de croire que les problèmes disparaissaient juste parce qu’on n’y pensait plus. Depuis leur arrivée récente dans la mégalopole chinoise, Alex ressentait une certaine fébrilité. Ses repères s’étaient évanouis au moment où il avait atterri à l’aéroport Pudong de Shanghai. Il n’avait certes pas souvent pris l’avion, mais il ne s’attendait pas à débarquer dans un tel gigantisme. La Chine lui était totalement inconnue ; il la découvrait imposante, avec des codes si différents de ceux de la France – les seuls qu’il avait connus jusqu’ici. Mais ce qui le préoccupait le plus, c’était l’ampleur de la mission qu’il s’était fixée : réparer son manquement paternel et offrir à sa fille un nouveau départ. L’enjeu le rendait nerveux à chaque fois qu’il y pensait, mais il ne pouvait s’autoriser à laisser transparaître un quelconque inconfort. Il était pour Chloé son seul pilier, son dernier pilier, et il se devait de rester bien droit, sans fléchir. Le chemin qu’ils avaient à parcourir devait leur prendre dix minutes environ. Ils se dirigèrent vers la sortie de la résidence et croisèrent plusieurs personnes âgées en train de se promener autour de la fontaine monumentale ou de répéter quelques étirements. Les visages impassibles et la lenteur des mouvements de ses voisins insufflèrent à Alex une brève sérénité. Cinquante mètres plus loin, ils passèrent devant la loge du gardien et franchirent le tourniquet. Ils avançaient à présent sur le trottoir, à une cadence irrégulière. La moiteur, presque tropicale, les forçait à ralentir le pas. Alex n’avait qu’un objectif en tête : arriver à l’heure au point de rassemblement et ne pas rater le passage de la navette scolaire. Ils marchèrent le long d’une rue bordée d’échoppes qui dormaient encore derrière leurs rideaux métalliques. Les passants, eux, étaient déjà nombreux sur la chaussée, vifs et bien éveillés, sûrs de leurs pas, avançant vers un avenir aussi prometteur qu’exigeant. Alex accéléra la cadence lui aussi. Ils parvinrent au bout de l’avenue après quelques minutes et se retrouvèrent face à un carrefour terrifiant. La veille au soir, Alex était parti en repérage pour préparer son plan d’action. Il s’était arrêté au même endroit, et la vue de l’abri bus sur le trottoir d’en face lui avait suffi pour considérer sa mission de repérage accomplie. Il n’avait pas relevé une telle densité de trafic, ni remarqué l’absence de passage clouté pour traverser le carrefour. Ce matin, sur les six voies qui composaient la route, toutes sortes de véhicules roulaient à vive allure : berlines, taxis, bus, scooters, vélos aussi ; tandis qu’en face, au feu rouge, d’autres attendaient sur les starting blocks, prêts à démarrer au quart de tour. Prêts à nous faucher , pensa Alex. Shanghai s’était levée de bonne heure et sa mécanique capitaliste fonctionnait déjà à plein régime. Il considéra la scène, ne comprit pas l’absence de passage piéton. Il était en colère contre lui-même : cette négligence ne lui ressemblait pas. Il essaya de contenir son émotion et se mit à étudier l’obstacle, cherchant une stratégie pour l’affronter. Il leur fallait passer de l’autre côté car c’était là-bas, en face près de l’abri bus, comme lui avait indiqué le responsable du ramassage scolaire, que la navette s’arrêterait pour récupérer Chloé. Des vapeurs de chaleur s’élevaient de l’asphalte, floutant leur vision. Les voitures grondaient, vociférant leur impatience. Alex se sentait balloté par le flot continu de véhicules. Il se ressaisit. Malgré la menace du danger, ils n’avaient pas d’autre choix que de traverser. Il releva que la densité du trafic diminuait lors de brefs instants, par intervalles de quelques secondes. Il planta alors un regard déterminé dans les yeux de sa fille. Un bolide les fit sursauter. Il jeta un coup d’œil à droite, puis à gauche. Encore trois voitures et une trouée s’offrait à eux. Il fallait saisir l’instant. ‒ On y va à trois, dit-il. Prête ? Il saisit la main de Chloé. ‒ Un… Il jeta un regard à droite. ‒ Deux… Un regard à gauche. Il exerça une pression plus forte sur la main de sa fille qui ne le lâchait pas du regard. ‒ Trois ! Ils parcoururent les vingt mètres qui les séparaient du trottoir d’en face en courant, comme sur des braises. Des klaxons leur ordonnaient de se dépêcher. Sains et saufs de l’autre côté, ils s’arrêtèrent un instant pour souffler. ‒ Un petit footing de bon matin, ça réveille ! dit Alex, essayant de se convaincre lui-même. Il était désolé d’imposer cette agitation à Chloé, à cette heure si matinale, en ce jour si particulier. A peine eurent-ils le temps de se remettre de cette course improvisée qu’un nouveau coup de klaxon les firent sursauter. A quelques mètres devant eux, ils aperçurent une navette de couleur bleue et blanche, stationnée à côté de l’abri bus. La porte du véhicule s’ouvrit et une femme chinoise en bondit. Elle jeta un coup d’œil alerte autour d’elle avant de se précipiter dans leur direction. De petite taille mais robuste, d’un âge insondable, la femme présenta avec autorité une feuille de papier sur laquelle elle pointa un doigt inflexible. Alex découvrit une liste de noms et trouva aisément celui de sa fille. ‒ Chloé Chevalier ! C’est elle, dit-il à destination de la petite femme. Sans même adresser un regard au père, la femme saisit Chloé par la main et l’entraîna avec elle en trottinant. Elles eurent à peine le temps de monter dans le minibus que celui-ci repartit en vrombissant. Le tout dura moins d’une minute. Sa fille était maintenant entourée d’inconnus. S’agissait-il bien de la navette du Lycée Bonaparte ? La question frappa Alex, resté figé sur place. Un autre klaxon, celui d’un scooter électrique roulant à même le trottoir derrière lui, le sortit de sa seconde d’égarement. Il s’écarta pour laisser passer le deux-roues. ‒ Chloé ! cria-t-il alors. Il chercha des yeux le minibus et le trouva quelques mètres plus loin, à portée de vue, arrêté à un feu rouge. Il courut pour le rattraper. Le feu passa au vert lorsqu’il se trouva à cinq mètres du véhicule. Il eut juste le temps de reconnaître la nuque de sa fille, assise tout au fond. Chloé se retourna soudain, comme si elle avait senti la présence de son père. Elle lui fit signe de la main. Le conducteur redémarra en trombe. Alex se remit à courir pour maintenir le contact visuel avec Chloé le plus longtemps possible. Elle le fixait de ses yeux de hibou et continuait de lui faire signe, tandis qu’il s’époumonait derrière le véhicule. Au bout de quelques secondes, la navette tourna à gauche et Alex se retrouva en fin de trottoir, faisant face à un autre carrefour monstrueux. Tout en reprenant son souffle, il pensa aux grands yeux de sa fille. Le minibus avait disparu, comme pour toujours. L’inquiétude s’empara à nouveau de lui. C’était la première fois depuis des mois qu’il laissait Chloé s’éloigner et la remettait entre les mains d’une parfaite inconnue. Il était tiraillé par l’idée qu’il avait peut-être fait le mauvais choix. Ne fallait-il pas que sa fille soit de nouveau scolarisée et vive une enfance normale ? La décision de tout plaquer et de déménager à Shanghai s’était imposée comme la meilleure des solutions. Mais en voulant repartir de zéro, dans un univers dont il ignorait tout, il venait de jeter Chloé dans le vide. Puis il se rappela qu’ici, en Chine, on ne partait jamais de zéro. *** Et vous, avez-vous un projet de roman en cours ? Si vous souhaitez apprendre à écrire une scène d'ouverture captivante, à construire une intrigue haletante ou à créer des personnages inoubliables, rejoignez notre formation « Commencer un roman » !
- Écrire un livre collectif : une aventure éditoriale unique
Le 15 février paraîtra en librairie En marge , premier recueil de nouvelles entièrement écrit par des anciens participants de nos ateliers , publié aux éditions Pacifica . Un an de travail aura permis l’aboutissement de ce projet. C’est une joie pour moi de vous présenter cet ouvrage et de revenir sur cette aventure éditoriale unique. Décembre 2021 : Le besoin d’un nouvel élan Tous les ans, quand arrive le mois de décembre, j’ai pour habitude de faire le bilan de l’année écoulée . En décembre 2021, trois conclusions se sont dégagées : Je ressens toujours autant de satisfaction à accompagner des apprentis écrivains dans l’écriture de leur roman (ou de tout autre projet littéraire). Je désire encourager les participants de mes ateliers à aller plus loin, que certains aillent jusqu’à la publication de leurs textes. J’ai moi-même besoin d’un nouvel élan dans mon activité d’écriture. De ce bilan, la réflexion m’a menée à contempler l’idée d’ écrire un livre collectif avec quelques-unes des personnes rencontrées au cours de mes ateliers d’écriture (en ligne ou en présentiel). Je souhaitais que les futurs auteurs que je réunirais travaillent dans des conditions professionnelles. Aussi, pour donner une réelle ampleur à ce projet et se fixer un objectif ambitieux, j’ai contacté Renlai Zhu, mon éditeur, fondateur des éditions Pacifica , et lui ai soumis l’idée : Accepterait-il de publier un recueil de nouvelles écrit par des primo-auteurs que j’aurais encadrés ? Renlai Zhu a tout de suite été emballé par le projet, mais il est allé encore plus loin : et si ce recueil n’était que le premier d’une série et que nous lancions, ensemble, une nouvelle collection destinée à faire connaître des écrivains émergents ? Le nom de la collection était tout trouvé : elle s’appellerait Élan . Fraîchement nommée directrice d’Élan, j’ai eu la responsabilité et le privilège de décider de l’identité à donner à cette nouvelle collection. Une chance unique pour moi de promouvoir la littérature que je pratique, celle qui donne du sens à mes écrits, celle qui met en avant des valeurs qui me guident : exigence, discernement, courage et liberté. Janvier 2022 : L’équipe au complet Il s’agissait ensuite d’identifier les futurs auteurs qui allaient former l’équipe du premier recueil de la collection Élan. À l’époque, plusieurs centaines de personnes avaient déjà participé à mes ateliers d’écriture . Parmi elles, certaines ont fait preuve un potentiel intéressant en présentant des textes forts et originaux. Mais en plus de la qualité littéraire, je cherchais aussi des qualités personnelles : fiabilité, engagement, persévérance, écoute, humilité. Le succès du projet reposerait en grande partie sur la capacité des futurs auteurs à travailler en équipe et à terminer l’écriture de leur nouvelle. Je devais donc m’assurer que chacun soit prêt à aller jusqu’au bout de l’aventure. L’adhésion sans réserve à la ligne éditoriale de la collection était également indispensable. En janvier 2022, après plusieurs entretiens par visioconférence durant lesquels j’ai exposé le projet et la collection, l’équipe était formée : Constance écrirait de Lyon, Jean-Baptiste de Rouen, Corinne de Bruxelles, Maxime de Stockholm, Alexandra de Casablanca, May de Beyrouth, et moi-même de Doha. La dimension internationale, chère à mes yeux, car porteuse d'ouverture d'esprit, serait au rendez-vous. Janvier à décembre 2022 : Le travail solitaire de l’écrivain dans le cadre porteur d’un projet collectif Durant un an, à raison de réunions bihebdomadaires par visioconférence, nous avons travaillé ensemble à la définition du recueil et de nos nouvelles. Travailler en groupe, qui plus est, à distance, relevait d’un véritable défi : en effet, le travail d’écriture est d’ordinaire solitaire et n’engage que l’auteur lui-même. Pour ce projet, il fallait que chacun puisse exprimer ses idées tout en étant à l’écoute des propositions de l’autre, avec pour objectif de trouver une cohésion d’ensemble. Ainsi, toutes les étapes importantes de la réalisation d’un livre ont été franchies de façon collective : du choix des sujets, à celui du titre du recueil et de la couverture, en passant par la bêta lecture où chaque nouvelle a été lue et analysée par les six autres auteurs. J’ai ensuite accompagné individuellement chaque auteur dans la réécriture de son texte : un véritable marathon qu’ils ont tous terminé, dans la sueur et parfois la souffrance, mais avec brio ! Au final, l’aspect collectif a été une force plus qu’une difficulté : en s’engageant dans le projet, chacun bénéficiait du soutien des autres et savait qu’il ne pouvait pas faire défaut au groupe. Je pense que cela a constitué une motivation supplémentaire dans l’aboutissement des nouvelles et le respect des délais que nous nous étions imposés. Janvier 2023 : Les épreuves du livre Recevoir les épreuves, c’est-à-dire la maquette du livre avant son impression, est toujours un moment émouvant pour l’auteur : il découvre son texte mis en forme par l’éditeur. Le projet devient soudain très concret. Mais le travail n’était pas encore terminé. Plusieurs relectures méticuleuses ont été nécessaires pour corriger les dernières coquilles, ajouter ou supprimer une virgule, remplacer un mot par un synonyme… Là aussi, l’émulation du groupe a payé : chacun a su être d’une réactivité exemplaire, l’un donnant un coup de main à l’autre pour la relecture, lorsque ce dernier ne pouvait pas respecter les délais. Février 2023 : La parution du livre À l’heure où j’écris ces lignes, le livre est encore sous presse. Livraison en librairie le 15 février ! Nous attendons impatiemment de tenir entre nos mains les premiers exemplaires, et nous aurons le plaisir de partager cette joie avec nos lecteurs le 16 février à la librairie Le Phénix pour une séance de dédicaces. A cette occasion, les sept auteurs seront réunis au même endroit pour la première fois, après avoir travaillé ensemble à distance pendant un an ! *** En marge , recueil de sept nouvelles écrites par sept auteurs émergents qui proposent un regard sans complaisance sur des sujets souvent tabous de la société. Aux éditions Pacifica. En librairie et sur toutes les plateformes de vente en ligne à partir du 15 février 2023. En attendant de les rencontrer et de lire leurs nouvelles, écoutez les auteurs et les éditeurs nous parler du projet : Interview de Renlai Zhu, fondateur des éditions Pacifica. Interview de Christine Leang, directrice de la collection Élan et auteure de « Ma chérie ». Interview de May El Murr, auteure de « En attendant l'aube ». Interview de Constance Bonnay, auteure de « Assis, Parmentier ! ». Interview de Maxime Krummenacker, auteur de « Le bureau de change ». Interview de Alexandra Zins, auteure de « Lose Yourself ». Interview de Jean-Baptiste Duret, auteur de « Le chant du coucou ». Interview de Corinne-Agnès Rigaud, auteure de « Je m'appelle Raoul Walsh ». *** Nous organisons un concours de nouvelles pour découvrir les futurs auteurs de la collection Élan. Pour y participer et gagner 4 séances d'accompagnement avec Christine, ainsi que la possibilité d'être édité dans l'un des prochains recueils de nouvelles de la collection, cliquez ici :
- Interview : 10 questions à Christine Leang sur son roman, Au royaume des aveugles
L’équipe de L’atelier d’écriture by Christine a interviewé sa fondatrice Christine Leang sur la sortie imminente de son roman Au royaume des aveugles (en librairie le 25 septembre 2021). L’équipe : Christine, Au royaume des aveugles , ton premier roman, est sur le point d’être publié. Tu dois ressentir une grande fierté ? Christine Leang : Fierté n’est pas le bon mot. Disons que je suis contente que le livre voit le jour, et impatiente que les lecteurs découvrent l’histoire et l’univers de ce roman. Si l’on veut parler de satisfaction personnelle, je dirais qu’elle ne tient pas tant à la publication du livre, qu’au fait d’être allée jusqu’au bout de son écriture. Ce sont les milliers d’heures de travail, le fait d’avoir traversé et surmonté tant de moments de doute, d’être partie de zéro et d’être arrivée à un roman complet, avec des personnages que je crois vivants et attachants, qui ancrent le sentiment d’accomplissement et de satisfaction personnelle. Ce n’est pourtant pas le premier livre que tu as écrit et publié ? CL : Non, en effet. Mon premier livre, Embarquement pour la Chine , a été publié en 2013. Il s’agit d’un recueil de récits historiques. La démarche créative était assez différente, dans la mesure où je suis partie de personnalités existantes et qu’un gros travail de recherches a dû être effectué. Même si l’écriture adopte un style romanesque, pour ce premier livre, je n’ai pas eu à créer un univers, donner vie à des personnages en partant de zéro. En revanche, ce qui a été similaire dans l’expérience, c’est le travail, la persévérance, les doutes, présents d’un livre à un autre. A chaque fois qu’on commence un nouveau livre, on fait face à une montagne et on sait que l’ascension sera terrible. Être allée jusqu’au bout de l’expérience une première fois permet de se dire : « Je l’ai déjà fait, alors je devrais être capable de le refaire ». Mais cela ne rend pas le chemin moins ardu et on sait que le résultat n’est jamais acquis d’avance. Sans spoiler le roman, peux-tu nous donner un avant-goût de l’histoire ? CL : Au royaume des aveugles raconte avant tout les aventures d’Alex et Chloé , un père et sa fille, qui ont tout quitté à Paris pour venir s’installer en Chine. Alex a été recruté comme professeur au Lycée Bonaparte de Shanghai, où Chloé est elle-même scolarisée. Dans ce contexte inédit pour eux, de nombreuses péripéties et rencontres attendent le père et sa fille. Ça, c’est l’histoire qui est racontée au premier plan, l’intrigue principale. « Shanghai que j’ai connu, admiré, respiré, pleuré. » Mais le roman porte aussi sur bien d’autres choses, des thèmes qui me tiennent à cœur : la critique d’un système scolaire défaillant, le monde des expatriés, ma vision (un peu pessimiste) de l’humain, et bien sûr, Shanghai, qui est la grande star du roman. Je tenais à rendre hommage à cette ville où j’ai vécu pendant treize ans et à laquelle je dois tant. Je l’ai donc mise en scène de la manière la plus spécifique possible, qu’elle soit au plus proche du Shanghai que j’ai connu, admiré, respiré, pleuré. Que faut-il comprendre du titre « Au royaume des aveugles » ? CL : Chez moi, le choix du titre vient souvent à la fin, une fois que j’ai terminé d’écrire le livre. Pour celui-ci, j’ai su assez rapidement que le titre comporterait le mot « aveugle » ou l’un de ses dérivés. En effet, l’aveuglement volontaire est un phénomène qui m’a toujours interpellée. Cette thématique est la raison principale pour laquelle j’ai voulu écrire ce livre. J’en ai donc fait le fil conducteur du roman. Le livre est-il autobiographique ? CL : Non. Si l’idée de départ est inspirée d’une tranche de vie personnelle, tous les personnages, ainsi que l’intrigue du roman, sont pure fiction. Bien entendu, l’écriture est un acte intime et chaque mot est toujours le reflet de l’auteur, de ses convictions, ses valeurs. Mais cela ne veut pas dire que les personnages doivent lui ressembler, vivre ce qu’il a vécu, ou être des ersatz de sa personnalité. Je dirais que le travail de l’écrivain consiste à prendre du recul, faire des observations sur son vécu ou celui des autres avec un œil détaché, en dégager des thèmes et des messages universels qui dépassent la vie d’un simple individu et qui feront que le lecteur se dira : « Cet auteur arrive à mettre des mots sur mes propres expériences et ce livre m’aide à mieux comprendre ce que j’ai moi-même vécu. » Combien de temps as-tu mis pour l’écrire ? CL : Trois ans et demi en tout. Ce qui, selon mon expérience et celles de mes confrères, est une durée assez classique. Au cours des ateliers d’écriture que j’anime, lorsqu’on me pose la question : « Combien de temps faut-il pour écrire un roman ? » et que je réponds : « Au moins deux-trois ans », les réactions les plus fréquentes sont l’étonnement, l’inquiétude, voire le rejet de cette réalité. « Un bon livre ne s’écrit jamais de façon linéaire ou d’un seul jet. » Il me paraît illusoire de penser qu’on puisse écrire et faire aboutir un livre de qualité en quelques mois seulement. En effet, certaines phases du processus , comme celle de la construction – indispensable si l’on veut arriver à un livre qui ait une vraie cohérence – ou les nombreuses réécritures qui suivront le premier jet, prennent du temps. Et le temps passe toujours très vite ! Un bon livre ne s’écrit jamais de façon linéaire ou d’un seul jet. Il faut y revenir encore et encore, faire de nombreux allers-retours pour s’assurer de la solidité de l’édifice qu’on est en train de construire. Boileau le disait déjà au XVIIe siècle : « Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… ». Aussi, il ne faut pas oublier que 98% des écrivains exercent un autre métier à temps plein pour payer leurs factures. Au mieux, ils ne consacrent donc que quelques heures à l’écriture par jour. Trois ans pour faire aboutir un livre, ce n’est finalement pas si long. Qu’est-ce qui est le plus difficile dans l’écriture d’un roman ? CL : D’aller jusqu’au bout. De persévérer, s’installer à son bureau, ouvrir son carnet et son traitement de texte, se mettre au travail chaque jour , même et surtout lorsqu’on a l’impression qu’on n’y arrivera jamais, que plus on avance et plus on a l’impression qu’il y a à faire, que le processus est sans fin. Christine Leang Il faut surmonter les moments de doute aussi. Ceux où l’on remet tout en question, sa légitimité à vouloir écrire un livre , sa capacité à le faire jusqu’au bout, la pertinence de son sujet. Philip Roth disait, « L’écriture n’est pas un travail difficile, c’est un réel cauchemar. » Je trouve que ce sont ces instants-là les plus difficiles. Car face à ces moments de découragement, d’une façon ou d’une autre, il faut trouver le moyen de recommencer et se remettre au travail le lendemain. Le plus difficile n'est-il pas d'avoir de l'imagination, puis de réussir à mettre ces images en mots ? CL : Non. En tout cas, pas à mon sens. L'imagination et la capacité à mettre en mots des images sont plutôt des prérequis à l'envie d'écrire. Sans la capacité à persévérer et à aller jusqu'au bout, les plus belles phrases de l'écrivain le plus talentueux ne deviendront jamais un livre. D’autres projets ? D’autres livres ? CL : Oui ! Je travaille actuellement sur un roman en anglais, qui a pour décor une école d’arts martiaux située dans un petit village du sud de la Chine. Il s’agit d’un projet commencé il y a dix ans, que je suis bien déterminée à finir cette fois-ci. La Chine, toujours... CL : (Elle rit.) Oui ! J'aime profondément la Chine et elle représente une part importante de mon identité. J'y ai vécu des années cruciales (de 24 à 37 ans) et c'est en Chine que j'ai embrassé ma vocation d'écrivain. La Chine est un formidable terrain de création ; elle est aussi très attachante si l'on sait apprécier son humanité. Après mon roman sur les arts martiaux, j’ai en tête une saga en trois tomes, retraçant le parcours d’une famille d’origine chinoise en exil, subissant les affres de la guerre et de la folie humaine au fil des décennies. Le premier tome sera inspiré de l’histoire personnelle de mes parents qui ont fui le régime khmer rouge au Cambodge pour venir trouver refuge en France. J’ai également prévu de publier un manuel d’écriture qui reprendrait la méthode que j’enseigne dans mes formations et ateliers d’écriture. Un recueil de nouvelles aussi, ainsi que deux-trois autres idées qui commencent à prendre forme… Et bien sûr, l’activité des ateliers, stages et formations à l’écriture créative et littéraire qui reprend dès septembre. Au royaume des aveugles , éditions Pacifica Paris, 322 pages. ISBN : 978-2-38260-011-5. En librairie le 25 septembre 2021. *** Si vous souhaitez apprendre à écrire un roman, rejoignez notre formation « Commencer un roman » :
- La collection Elan : nos participants publiés à compte d'éditeur
En partenariat avec les éditions Pacifica , Christine Leang a créé en décembre 2021 la collection Élan. Le but de cette collection est de promouvoir les oeuvres de fiction des écrivains formés par L'atelier d'écriture by Christine, en les publiant à compte d'éditeur. Une ligne éditoriale engagée La collection Élan a pour ambition de porter des voix fortes aux messages engagés, de publier de nouveaux auteurs qui abordent avec courage et liberté des sujets s’écartant de la bien-pensance, afin d’inciter au discernement critique et de sortir du déni. Les auteurs de la collection Elan Tous les auteurs de la collection Elan ont été formés par L'atelier d'écriture by Christine , dans le cadre de stages en ligne ou en présentiel. Ils ont été sélectionnés par Christine Leang pour leurs qualités littéraires, mais aussi pour leur discipline et leur persévérance dans l'écriture, ainsi que pour leur malléabilité et leur aptitude au travail en équipe. En marge : premier recueil de nouvelles édité dans la collection Elan En marge est né d’un pari : celui de réunir sept personnes passionnées d’écriture, habitant dans différentes parties du monde, et d’écrire ensemble un recueil de nouvelles en suivant une ligne éditoriale immuable. Pour en savoir plus sur le projet de recueil En marge, lisez le billet de blog « Écrire un livre collectif : une aventure éditoriale unique » Un an de travail d’équipe, sous la direction de Christine Leang, a mené à l’aboutissement de ce projet. Avec ce premier titre, la collection Élan permet à six écrivains émergents, qui osent s’inscrire dans une littérature non consensuelle, d'accéder à leur première publication à compte d'éditeur. En marge : en librairie depuis février 2023 Extrait de la quatrième de couverture : En marge est un recueil de sept nouvelles, écrites par sept auteurs qui proposent un regard sans complaisance sur des aspects souvent tabous de la société : Une mère de famille ne parvient pas à aimer son enfant. Un espoir du football féminin découvre les revers de la compétition sportive. Une milléniale est prête à tout pour percer sur les réseaux sociaux. Un expatrié raté est pris en otage dans un bureau de change en Suède. Un agent humanitaire met en péril l’équilibre de sa famille en rapatriant un enfant de Syrie. Un couple de femmes, l’une occidentale et l’autre orientale, tente de vivre son amour au grand jour. Un coiffeur déjanté est témoin de l’irresponsabilité parentale de ses clients. Soirée dédicace d' En marge , à la librairie Le Phénix (16 février 2023) Cliquez pour visionner le replay D'autres projets à venir Un deuxième recueil de nouvelles est déjà en cours de préparation. Chaque année, L'atelier d'écriture by Christine organise un concours de nouvelles afin de découvrir les talents de demain et offrir la possibilité à un auteur émergent d'être accompagné jusqu'à sa première publication.
- Comment écrire des dialogues réussis dans un roman ?
Que vous écriviez un roman réaliste, historique, policier, autobiographique, de fantasy ou de science-fiction, l’écriture de dialogues est un élément incontournable de votre travail. Qu’est-ce qu’un bon dialogue ? Quelles sont les règles à connaître et à respecter pour la mise en page des dialogues ? Comment écrire des dialogues percutants pour votre roman ? Je vous livre mes conseils et techniques dans ce billet de blog ! Film Les Tontons flingueurs de Georges Lautner (1963), dialogues de Michel Audiard Définition Un dialogue se compose des paroles échangées entre plusieurs personnages. Cela signifie qu’un dialogue implique au moins deux personnages. Si un seul personnage prend la parole, il s’agira alors d’un monologue — intérieur, le plus souvent, car il est extrêmement rare qu’un personnage parle tout seul à haute voix. Rôle et fonction des dialogues Les dialogues ne sont pas décoratifs ; ils remplissent plusieurs fonctions importantes : Les dialogues font partie intégrante du récit. Un texte de fiction en prose, qu’il s’agisse d’un roman ou d’une nouvelle, est composé de narration, de description, de dialogues et de monologues. En composant chaque chapitre ou chaque scène de votre roman avec ces quatre éléments, vous vous assurez d’obtenir un récit équilibré. A l’inverse, un chapitre qui serait unique ment constitué d’une longue description, par exemple, risquerait d’être monotone à la lecture. Le lecteur a besoin de variété. Les dialogues rythment le texte. Le fait d’insérer un dialogue au milieu ou à la suite d’un e description permet d’accélérer le tempo du récit. A l’inverse, insérer un dialogue au milieu ou à la suite d'une action p ermet de ralentir la cadence. Ces variations de rythme contribuent à la qualité de l’écriture et au plaisir de la lecture. Les dialogues caractérisent les personnages. En donnant la parole à vos personnages, vous permettez au lecteur d’en savoir plus sur eux. Leurs voix, leurs tics de langage, leurs débits de parole, leurs registres de langue, leur vocabulaire, peuvent informer sur leur niveau social, leurs origines géographiques, mais aussi leurs tempéraments. Exemples : un personnage timide ne finit pas ses phrases ; un personnage intrusif coupe la parole aux autres ; un personnage égocentrique se lance dans de longues répliques ; un personnage nerveux parle sans reprendre son souffle, etc. Les dialogues font avancer l’intrigue en donnant de nouvelles informations. Plutôt que de résumer ces informations dans la narration ou dans un monologue, le fait de les livrer dans un dialogue peut parfois être plus efficace et dynamique. Par exemple, plutôt que d’avoir une prise de conscience soudaine (souvent peu crédible à la lecture), votre personnage pourrait comprendre une chose importante lors d’un échange avec un autre personnage. Lorsque vous écrivez ou retravaillez les dialogues de votre roman, gardez en tête que ceux-ci doivent remplir au moins l'une des fonctions citées ci-dessus. Comment écrire des dialogues réussis dans un roman La mise en page des dialogues En matière de présentation des dialogues, il existe deux écoles : L’école traditionnelle marque le début et la fin d'un dialogue par des guillemets, et utilise les tirets pour indiquer l’alternance de répliques. L’école moderne utilise uniquement les tirets (cadratins ou semi-cadratins) pour marquer chaque nouvelle réplique de dialogue. Les deux écoles sont toujours en vigueur, quoique la présentation moderne soit la plus répandue de nos jours. Choisissez celle qui vous convient le mieux, mais sachez que c'est l'éditeur qui a le dernier mot sur la présentation à adopter. ✅ Un exemple : extrait de Chroniques martiennes de Ray Bradbury (1950) : Ecole traditionnelle : « Tu as encore rêvé, dit-il. Tu as parlé tout haut et ça m’a empêché de dormir. Je crois vraiment que tu devrais voir un docteur. — Ça ira. — Tu n’as pas arrêté de bavarder en dormant. — Vraiment ? » Elle entreprit de se redresser. Le petit jour était froid dans la pièce. Toujours allongée, Ylla se sentait envahie par une lumière grisâtre. « A quoi rêvais-tu ? » Elle dut réfléchir un instant pour se souvenir. « A ce vaisseau. Il descendait encore une fois du ciel, se posait, et l’homme de haute taille en sortait, me parlait, plaisantait avec moi. C’était très agréable. » Le visage de Mr. K demeura impassible. Ecole moderne : — Tu as encore rêvé, dit-il. Tu as parlé tout haut et ça m’a empêché de dormir. Je crois vraiment que tu devrais voir un docteur. — Ça ira. — Tu n’as pas arrêté de bavarder en dormant. — Vraiment ? Elle entreprit de se redresser. Le petit jour était froid dans la pièce. Toujours allongée, Ylla se sentait envahie par une lumière grisâtre. — A quoi rêvais-tu ? Elle dut réfléchir un instant pour se souvenir. — A ce vaisseau. Il descendait encore une fois du ciel, se posait, et l’homme de haute taille en sortait, me parlait, plaisantait avec moi. C’était très agréable. Le visage de Mr. K demeura impassible. Une typographie sobre Les caractères en capitale sont à bannir. N’écrivez aucune réplique ni aucun mot en majuscules pour retranscrire les cris d’un personnage. Cette pratique n’est acceptée que dans la bande dessinée. La colère ou la frustration doit se ressentir dans le choix des mots et non dans leur présentation. N’abusez pas des points d'exclamation et de suspension. Ceux-ci doivent rester exceptionnels dans un récit en prose. Remplacez-les par des virgules ou des points simples, et retravaillez plutôt la phrase elle-même pour retranscrire l’étonnement ou l’hésitation ou l’exclamation que vous voulez transmettre. La concision Les dialogues ne doivent pas être trop longs, tant dans la place qu’ils occupent au sein d’un chapitre, que dans leurs répliques. Au-delà d’une page, un dialogue est considéré comme long. Au-delà de deux lignes, une réplique est considérée comme longue. Si l’un de vos dialogues nécessite une longueur inhabituelle (un interrogatoire, une discussion importante, un repas de famille incluant de nombreux personnages), envisagez d’entrecouper le dialogue de phrases de narration ou de description. Cela vous permettra d’introduire des variations de rythme et vous évitera de tomber dans une forme de monotonie. Si vos répliques de dialogues sont longues, retravaillez-les pour les raccourcir. Elaguez le superflu, ne gardez que les mots strictement nécessaires. Oubliez les répliques de dialogues « trop écrites ». De longues répliques de dialogue sont acceptables dans certains cas exceptionnels, par exemple lorsqu’un personnage de nature loquace ou égocentrique prend la parole, ou lorsque l’état émotionnel d’un personnage se traduit par un flot de paroles inhabituel. Mais en règle générale, un bon dialogue se compose de répliques concises, incisives, percutantes. ✅ Un exemple : extrait de Madame Bovary de Gustave Flaubert (1856) — Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi ! Et, s’il avouait n’y avoir point songé, c’étaient des reproches en abondance, et qui se terminaient toujours par l’éternel mot : — M’aimes-tu ? — Mais oui, je t’aime, répondait-il. — Beaucoup ? — Certainement. — Tu n’en as pas aimé d’autres, hein ? — Crois-tu m’avoir pris vierge ? exclamait-il en riant. Emma pleurait, et il s’efforçait de la consoler, enjolivant de calembours ses protestations. — Oh, c’est que je t’aime ! reprenait-elle, je t’aime à ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ? J’ai quelquefois des envies de te revoir où toutes les colères de l’amour me déchirent. Je me demande : « Où est-il ? Peut-être il parle à d’autres femmes ? Elles lui sourient, il s’approche… » Oh non, n’est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en a de plus belles ; mais, moi, je sais mieux aimer. Je suis ta servante et ta concubine. Tu es mon roi, mon idole. Tu es bon, tu es beau, tu es intelligent, tu es fort ! Dans cet extrait, toutes les répliques de dialogues sont courtes, à l’exception de la dernière, une réplique d’Emma Bovary qui tourne au monologue, montrant le désespoir grandissant de l’héroïne et, par contraste, le détachement silencieux de son amant Rodolphe. Isabelle Huppert et Christophe Mallavoy dans l'adaption cinématographique de Madame Bovary par Claude Chabrol (1991) L’utilisation des incises Définition : Les incises sont ces portions de phrase qui indiquent au lecteur quel personnage parle : « dit-il », « répondit-elle », « demanda Marie », par exemple. Suffisamment, mais pas trop : La règle du bon usage des incises est « suffisamment, mais pas trop ». Mettez une incise lorsque cela est nécessaire, c’est-à-dire lorsque le lecteur a besoin d’une indication pour savoir qui parle. En revanche, si le locuteur est évident, c’est-à-dire si l’on sait quel personnage a prononcé la réplique sans qu’on nous le dise, alors l’incise n’est pas nécessaire. Dans un dialogue avec deux personnages : La première réplique de dialogue comportera généralement une incise, pour indiquer quel personnage a pris la parole en premier. La réplique suivante sera logiquement la réponse de l’autre personnage, et n’a donc pas besoin d’incise. La troisième réplique n’aura pas besoin d’incise non plus, puisque les deux personnages parlent à tour de rôle. ✅ C’est exactement ce que fait Bradbury dans notre précédent exemple : — Tu as encore rêvé, dit-il (incise indiquant que le personnage masculin est le premier à prendre la parole) . Tu as parlé tout haut et ça m’a empêché de dormir. Je crois vraiment que tu devrais voir un docteur. — Ça ira. (Absence d’incise car elle est inutile : par déduction, on sait que c’est le personnage féminin, le seul autre présent dans la scène, qui répond) — Tu n’as pas arrêté de bavarder en dormant. (Le personnage masculin réplique) — Vraiment ? Elle entreprit de se redresser. (C’est au tour du personnage féminin de répliquer) Dans un dialogue avec plus de deux personnages : Les incises seront davantage nécessaires pour aider le lecteur à se repérer dans les différents échanges. Mais pour éviter de les multiplier, il est également possible de s’appuyer sur la narration, de décrire les expressions, les attitudes ou les mouvements des personnages. ✅ Un exemple : extrait de Des Souris et des hommes de John Steinbeck (1937). Curley dévisagea froidement George et Lennie. Son regard était à la fois calculateur et belliqueux. Lennie commença à se tortiller et à se balancer d’un pied sur l’autre, cette œillade le rendait nerveux. Curley s’avança prudemment tout près de lui. « C’est vous les nouveaux que l’vieux attendait ? — On vient d’arriver, dit George. — Laisse parler l’malabar. » Lennie se tordait dans l’embarras le plus profond. George dit : « Suppose qu’il veuille pas parler ? » Curley se redressa soudain, sec comme un coup de fouet. « Bon sang, il a intérêt à répondre quand on lui parle. C’est quoi l’embrouille ? — On fait la route ensemble, dit George froidement. — Ah ouais ? Alors c’est comme ça ? » George était tendu et immobile. « Ouais, c’est comme ça. » Lennie regardait George d’un air désespéré dans l’attente d’instructions. « Et tu veux pas laisser le grand type parler, c’est ça ? — Il peut parler s’il a quelque chose à vous dire. » George fit un petit signe de la tête à Lennie. « On vient juste d’arriver », dit Lennie d’une petite voix. Utiliser des incises neutres : Une erreur fréquente consiste à penser que pour éviter les répétitions, il convient de varier les incises en faisant appel à des verbes tels que déclarer, affirmer, s’écrier, hurler, gémir, rétorquer, répliquer, interroger, etc. Or, le rôle des incises est d’indiquer au lecteur qui parle, puis de se faire oublier. En effet, l’attention du lecteur doit se porter sur les paroles du personnage, et non sur l’incise. Pour le dire autrement, travaillez et peaufinez vos répliques de dialogues, mais faites simple quand il s’agit des incises. Utilisez donc de préférence les incises neutres, c’est-à-dire celles qui emploient l’un des quatre verbes suivants : dire, faire, demander, répondre. ✅ Un exemple : Plutôt que d’écrire : — Je vais te tuer, hurla-t-il hargneusement. Ecrivez plutôt : — Je vais te tuer, dit-il. Ou encore : — Je vais te tuer, dit-il les yeux exorbités. Des voix distinctes : Chaque personnage doit avoir sa propre manière de parler. Un écueil fréquent chez les auteurs débutants consiste à donner aux personnages une voix uniforme (généralement une voix neutre, ou alors celle de l’auteur). Celle-ci ne permet de retranscrire ni l’identité ni le tempérament du personnage. Or, comme dit plus haut, les dialogues doivent caractériser les personnages à travers leur façon de s’exprimer. Pensez donc à varier le vocabulaire, le registre de langue, le champ lexical, le débit de parole, afin d’attribuer à chaque personnage une voix propre. Un dialogue réussi, c’est un dialogue dans lequel on devrait pouvoir reconnaître les voix des différents personnages sans avoir recours aux incises. Pour travailler les voix, vous devez acquérir une connaissance fine et approfondie de chacun de vos personnages. Si vous ne savez pas qui ils sont en tant qu’individus, il vous sera difficile de les entendre parler, d’imaginer leurs paroles, et donc de retranscrire leurs mots dans des répliques de dialogues spécifiques. ✅ Un exemple : extrait de L’Assommoir d’Emile Zola (1877). — Monsieur, demanda-t-elle, c’est ici, n’est-ce pas, que travaille un enfant du nom d’Étienne ? C’est mon garçon. — Étienne, Étienne, répétait l’ouvrier qui se dandinait, la voix enrouée ; Étienne, non, connais pas. La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d’alcool des vieux tonneaux d’eau-de-vie, dont on a enlevé la bonde. Et, comme cette rencontre d’une femme dans ce coin d’ombre commençait à le rendre goguenard, Gervaise recula, en murmurant : — C’est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille ? — Ah, Goujet, oui, dit l’ouvrier. Connu Goujet. Si c’est pour Goujet que vous venez, allez au fond. Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre fêlé : — Dis donc, la Gueule-d’Or, voilà une dame pour toi ! Une technique avancée pour maîtriser l’art des dialogues : le sous-texte Un réflexe courant est d’écrire des dialogues linéaires : le personnage A pose une question au personnage B, et le personnage B répond à la question. Il y a une certaine logique dans cette pratique, qui reflète un besoin de cohérence ou de politesse. ✅ Un exemple de dialogue linéaire : — Qui peut m’aider à organiser les 70 ans de maman ? — Je ne pourrai pas. Mon médecin m’a conseillé du repos. — Désolée, je suis très occupé la semaine prochaine. Mais dans la fiction, les dialogues non-linéaires, c’est-à-dire ceux dans lesquels les personnages répondent de façon indirecte ou inattendue à une question, sont plus intéressants que les dialogues linéaires. ✅ Un exemple de dialogue non-linéaire : — Qui peut m’aider à organiser les 70 ans de maman ? — J’ai vu mon médecin la semaine dernière. Ménard, tu le connais aussi, je crois ? Il a pris un sacré coup de vieux. « Si vous ne voulez pas finir comme moi, il faut vous ménager », qu’il m’a dit, « pas d’effort inutile. » — Roger a réservé aux Baléares pour nos dix ans de mariage. Je suis pas censée le savoir, c’est une surprise. On part la semaine prochaine, j’ai trop hâte, mais je sais pas quand est-ce qu’on rentre. Les réponses indirectes, ou le fait de réagir à une question en changeant de sujet, crée ce que l’on appelle le sous-texte : des sous-entendus, des pensées non exprimées par le locuteur, des émotions voire même des informations cachées sur les personnages. Le sous-texte, c’est ce qui se trouve « sous le texte », ce qui est révélé sans être dit, ce qui se cache derrière les mots. Introduire du sous-texte dans ses dialogues permet de rendre ceux-ci plus riches, plus lourds de sens, et de créer ainsi de la tension narrative. Conclusion Vous venez d'avoir un aperçu des techniques principales à connaître pour réussir l'écriture des dialogues dans un roman. Mais la maîtrise de cet aspect ne s'arrête pas là. Pour en savoir plus et progresser dans l'écriture de dialogues, découvrez nos formations et stages d'écriture :
- Concours de nouvelles by Christine : découvrir les auteurs de demain
Depuis 2023, L’atelier d’écriture by Christine organise un concours de nouvelles annuel afin de découvrir les auteurs de demain et les encourager dans leur pratique d'écriture. 2026 : quatrième édition du concours de nouvelles Thème : « La banalité du mal » Pour cette quatrième édition, le jury souhaite lire des textes mettant en scène la banalité du mal. En renonçant au pouvoir de penser, en obéissant aveuglément aux ordres ou en suivant l’influence du groupe, l’homme ordinaire devient incapable de former des jugements moraux et peut alors commettre le mal. Le mal ne s’exprime pas obligatoirement dans des actes extraordinaires, mais peut prendre la forme de petites choses du quotidien. Qu'est-ce qu'une nouvelle ? Une nouvelle est une œuvre de fiction, souvent courte et intense, avec peu de personnages. Bien que l'histoire racontée soit brève, elle doit toutefois être construite autour d'une intrigue, en suivant un arc narratif complet (début, milieu, fin). La nouvelle comporte un titre qui donne du sens au récit, et se termine par une chute originale qui respecte la cohérence de l’histoire. Exigences : La nouvelle devra obligatoirement comporter entre 3 000 et 5 000 mots ; Les participants doivent être francophones et âgés de plus de 18 ans. Date limite de dépôt des textes : Le 31 janvier 2026 à minuit (heure de Paris). Récompense : Le lauréat gagnera une participation à la formation de son choix, parmi le catalogue proposé par L’atelier d’écriture by Christine (sauf retraites d’écriture), ainsi qu’un accompagnement personnalisé d’une durée d’un mois (4 séances hebdomadaire d’une durée d’une heure). La nouvelle du lauréat fera l’objet d’une publication sur le site internet de L’atelier d’écriture by Christine. Règlement du concours : Pour participer : Envoyez-nous votre texte par mail à : contact@atelierdecriturebychristine.com Bonne chance à tous les candidats ! 😃✒️💪 *** 2025 : troisième édition du concours de nouvelles Thème : « Proies et prédateurs » Pour cette troisième édition, le jury souhaitait lire des textes aux messages engagés, qui osaient aborder des réalités dérangeantes ou des sujets s'écartant de la bien-pensance. La nouvelle devait obligatoirement appartenir au genre réaliste, et l’histoire racontée devait avoir lieu à l’époque contemporaine. Les textes de littérature imaginaire (fantastique, fantasy, science-fiction et horreur) n'étaient pas acceptés. *** 2024 : deuxième édition du concours de nouvelles Thème : « Vocations brisées » Pour cette deuxième édition, les nouvelles devaient mettre en lumière des héros du quotidien qui oeuvrent, par exemple, dans des métiers ou des milieux méconnus, dénigrés ou, au contraire, idéalisés. Tous les genres étaient acceptés, à l’exception de l’auto-fiction et du feel good . *** 2023 : première édition du concours de nouvelles Thème : « Sans complaisance » Pour la première édition de notre concours de nouvelles, nous souhaitions lire des textes qui abordaient des sujets peu populaires voire tabous, qui offraient une vision différente de l’opinion dominante, qui cherchaient à être non consensuels – qui étaient « sans complaisance ». Tous les genres étaient acceptés, à l’exception de l’auto-fiction et du feel good .
- Au fond de moi je crie. Alors j’écris. (Histoire d’une vocation)
Aujourd’hui, j’avais envie d’écrire un billet plus personnel. Moins consensuel. Mettre mes tripes sur le papier. Hurler mon désespoir. Même si cet appel restera un cri dans le désert. Je suis née miraculeusement dans un camp de réfugiés , après que mes parents donnèrent cinq ans de leur vie pour défendre une idéologie en laquelle ils croyaient, et qui finit par décimer douze des dix-neuf membres de leur famille, dont deux de leurs enfants. Ma sœur, morte à l’âge de 2 ans. Mon frère, mort à l’âge de 8 mois. Je suis arrivée en France à l’âge de trois mois. C’était un jour du mois d’octobre 1980. Ce jour-là, il neigeait en France. C’était la première fois de sa vie que mon frère aîné, survivant, petit garçon de six ans, voyait de la neige. Première fois aussi qu’il voyait des escalators. « Des escaliers qui montent tout seuls ! » Quelle merveille pour un petit garçon né dans la guerre, qui n’a rien connu d’autre, jusque-là, que la faim, la survie, la mort. C’était à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Ce jour-là, une famille de réfugiés parmi tant d’autres débarquait à Paris, avec pour seuls effets les vêtements qu’ils portaient sur eux. Je grandis. Je ne comprends pas, mais je sens que ma famille est différente. Alors j’écris. Très tôt, dès que j’en suis capable, je me mets à écrire. Beaucoup. Ça me soulage, ça me fait du bien. Personne ne me lit. Mais ce n’est pas grave. Car au fond, j’ai juste besoin d’écrire, d’exprimer mon incompréhension. Je suis encore une enfant. Je ne comprends pas les moqueries. Qu’on me demande systématiquement, que ce soit à l’école, dans la rue, dans les toilettes d’un restaurant, n’importe où, « peux-tu dire quelque chose en chinois ? » Je ne comprends pas qu’il n’y ait que cela qui intéresse les gens quand ils me voient. Je vais à l’école. Je ne comprends pas mes professeurs qui se fâchent quand mes parents n’assistent pas aux réunions. Dois-je leur dire que mes parents n’ont pas le temps ? Qu’ils ont deux boulots chacun, un de jour et un à la maison, parce que c’est ce que font la plupart des réfugiés ? Dois-je leur dire que mes parents ne viendront pas, parce qu’ils ne parlent pas le français (quand auraient-ils le temps de l’apprendre, entre leurs deux boulots ?) et qu’ils ne veulent pas s’infliger cette douleur supplémentaire qu’est l’humiliation ? J’ai douze ans. Je ne comprends pas que mes parents me demandent de l’aide pour remplir leur déclaration d’impôts. J’ai honte qu’ils ne maîtrisent toujours pas le français. J’ai honte qu’ils aient besoin de leur fille de douze ans. J’ai honte de ma propre honte. Et puis un jour, je comprends. Je comprends que la vie est injuste. Qu’elle le sera toujours. Et là, quelque chose bascule en moi. Je comprends qu’il est injuste que mes parents ne puissent pas se rendre sur la tombe des membres décimés de leur famille, de leurs enfants morts de faim, car aucun n’a eu de sépulture. Qu’ils devront vivre toute leur vie avec la perte de leurs deux enfants. Qu’il est injuste que d’autres n’aient pas eu la même chance que moi : vivre. Jeune adulte, je continue d’écrire. J’écris pour combattre le déni qui pourrait s’installer en moi. Moi aussi, je suis tentée de détourner le regard, de m’enfermer dans un aveuglement volontaire pour ne pas être blessée par l’atrocité de la réalité, l’ignominie dont est capable l’être humain. Mais vivre dans le déni est dangereux. La réalité finit toujours par nous rattraper. Les années passent. Je fais mes études à Paris. J’enrage quand, en hypokhâgne, mon prof de lettres me dit : « En tant qu’enfant d’immigrés, que savez-vous de la littérature française ? » J’arrive à Shanghai. Seule. Je vais y vivre ma légende personnelle, tout en espérant me défaire de ce regard des autres qui me renvoient sans cesse à ma différence. J’enrage quand, au milieu d’un groupe d’amis français, d’autres Français arrivent et saluent tout le monde, sauf moi, parce que je suis « la Chinoise de service ». J’enrage quand, au cours de l’exercice de mes fonctions au lycée français de Shanghai, on me prend pour l’une des femmes de ménage. Juste parce que j’ai « une tête de Chinoise ». Alors que j’écris ces mots, mon cœur bat fort. Il a envie de hurler. Je ressens un profond désespoir. Et pourtant, je me dis que ces battements de cœur sont bon signe. C’est le signe que je vis. Que je refuse le déni. J’enrage quand, il y a quelques semaines, dans le train à Paris et à Casablanca, les gens changent de wagon en me voyant, sans oublier de me lancer un regard noir d’abord. J’enrage quand ce matin, avec la crise sanitaire que le monde entier est maintenant en train de vivre, on me dit « rentrez en Chine, si c’est si bien là-bas… » J’enrage quand je vois de plus en plus de peurs injustifiées, d’individualisme, de haine. C’est ça qui nous tuera tous, que cela prenne la forme d’un virus, d’attentats, de racisme, ou d’autre chose. J’enrage. Mais je sais que la vie est injuste. Que c’est comme ça. Que ça ne changera pas. Qu’aujourd’hui, en 2020, des personnes se battent encore pour leur vie, choisissent la probabilité de mourir en mer, plutôt que de rester dans leur pays, auprès des leurs. Et qu’on leur ferme la porte de la survie au nez. Aujourd’hui, je n’écris plus pour les vertus thérapeutiques que pourrait m’apporter l’écriture. J’écris pour l’infime espoir de transmettre des messages. De faire connaître des vérités, ma vérité. D’ouvrir humblement les yeux de ceux qui ont choisi de combattre le déni, eux aussi. De rappeler que nous vivons dans un monde injuste et que, si nous ne pouvons rien changer à ce fait, nous pouvons toutefois faire attention à ne pas générer plus d’injustice. Parfois, c’est vrai, j’ai envie de jeter l’éponge. Quand je me fais agresser verbalement avec une violence inouïe et gratuite, ou agresser silencieusement, par des regards, des sous-entendus, de l’indifférence, oui je suis profondément blessée et j’ai envie de choisir le repli. De retourner à ma petite vie d’être insignifiant, et de m’y cacher. Car moi aussi je suis un être humain. Mais au fond, je sais que mon choix est fait. Je ne veux pas fermer les yeux sur tout cela. Je veux continuer le combat. Ecrire, c’est une forme de combat. C’est se battre pour faire passer des messages , pour tenter d’apporter sa petite pierre à l’édifice. On ne regrette jamais d’avoir essayé. On regrette toujours de n’avoir rien tenté. Est-ce finalement cela, une vocation ? Continuer, même lorsque le combat est perdu d’avance ? Peut-être. Alors continuons. Ne baissons pas les bras. Pensons au-delà de nos petites vies individuelles. Continuons de planter des graines qui peut-être ne germeront pas, mais au moins, nous aurons fait notre part, nous aurons été des individus combatifs et responsables. Je dédie ce billet aux personnes qui se battent elles aussi et qui, sans le savoir, m’ont poussée à écrire ces mots. *** Vous souhaitez en savoir plus sur Christine Leang, la fondatrice de L'atelier d'écriture by Christine, ainsi que sur ses publications ? Cliquez sur le bouton ci-dessous :
- Les 15 erreurs les plus fréquentes chez les écrivains amateurs
Comment augmenter ses chances d’être publié par une maison d’édition à compte d’éditeur ? Une question que vous êtes nombreux à vous poser. Pour y répondre, nous vous proposons une série de trois billets de blog. Refusé ou accepté ? Commençons par une réalité implacable : il faut environ trois minutes à un éditeur pour se faire une idée (presque) définitive sur un manuscrit. Seulement trois minutes ? 😮 Pourquoi le processus de sélection est-il si rapide ? En moyenne, une maison d’édition reçoit une dizaine de manuscrits par jour. Pour les plus prestigieuses (Gallimard, Grasset, Le Seuil…), ce chiffre passe à cinquante. Soit entre 3 500 et 20 000 manuscrits par an. Même en sous-traitant le premier tri à des lecteurs extérieurs travaillant de façon indépendante, il est évident que la personne qui recevra votre manuscrit n’y consacrera pas plusieurs heures. Mais il existe une autre raison, plus importante et plus intéressante, pour laquelle la sélection se fait de manière expéditive : beaucoup de manuscrits (pour ne pas dire l’écrasante majorité) comportent les mêmes défauts . Il s’agit d’erreurs qui révèlent l’amateurisme de l’auteur et ce, bien souvent dès la première page. C’est ce qui permet aux lecteurs des maisons d’édition d’écarter 90% des manuscrits. Pour vous éviter de faire partie de ces 90%, les relecteurs de L'atelier d'écriture by Christine ont synthétisé pour vous les erreurs les plus fréquentes : Erreur n°1 : L’ignorance des conventions 🚫 L’absence d’une page de garde, un formatage inapproprié du tapuscrit, une typographie non maîtrisée : ces erreurs montrent que l’auteur n’a pas pris le temps de se renseigner sur les conventions en vigueur dans le métier. C’est une faute professionnelle grave. Votre manuscrit est recalé avant même que le lecteur n’en ait commencé la lecture. ✅ Solution : Renseignez-vous avant d’envoyer votre manuscrit. Comment présenter un manuscrit ? Quelle police d’écriture choisir ? Quelle mise en page pour les dialogues ? Format papier ou électronique ? De nos jours, on trouve toutes les informations nécessaires sur internet. Certaines maisons d’édition précisent sur leur site le format dans lequel elles souhaitent recevoir le manuscrit. Erreur n°2 : L’absence d’une intention claire 🚫 Beaucoup (trop) de manuscrits manquent de densité et de cohérence car l’auteur ne s’est pas interrogé sur la nature et l’objectif de son écrit. Il s’est jeté dans l’écriture sans savoir où il voulait aller (ou en venir). ✅ Solution : Posez-vous les questions suivantes : Pourquoi avez-vous écrit ce récit ? Quel en est le sujet principal ? Qu’avez-vous cherché à raconter ? Etes-vous capable de résumer votre roman en un pitch d’une seule phrase ? Soyez au clair sur votre intention de départ. Erreur n°3 : Un récit sans structure 🚫 Le manuscrit se présente d’un bloc, avec peu ou pas de découpage en parties, chapitres, scènes, paragraphes. C’est irrespirable pour le lecteur. Ou à l’inverse, le manuscrit est fragmenté par des sauts de ligne nombreux et injustifiés. Dans les deux cas, c’est le signe que la structure du récit n’a fait l’objet d’aucune réflexion de la part de l’auteur. ✅ Solution : Tout récit doit avoir une structure pensée et aboutie. Quelles sont les différentes articulations de votre récit ? La structure est-elle logique et intelligible ? La mise en page reflète-t-elle cette structure ? Erreur n°4 : Un arc narratif ou une intrigue inexistante 🚫 Les pages sont noircies de mots, mais il ne se passe rien en termes narratifs. Aucune histoire ne se dessine ; aucune péripétie ne tient le lecteur en haleine. L’auteur n’a pas construit d’arc narratif et par conséquent, l’intrigue est inexistante. ✅ Solution : Le personnage principal de votre histoire doit avoir une quête, vivre des péripéties, surmonter des obstacles pour atteindre son but et, de ce cheminement, ressortir grandi ou transformé. Formez-vous à la construction d’intrigues pour apprendre ce qu’est un arc narratif et le maîtriser. Erreur n°5 : Des personnages caricaturaux 🚫 Les personnages sont peu ou pas caractérisés ; ils se ressemblent, sont communs et suscitent peu d’intérêt chez le lecteur. Ils ne sont ni vivants, ni attachants. ✅ Solution : Développez la psychologie et le tempérament des personnages pour leur donner de la complexité . Sortez des clichés en les rendant uniques et surprenants. Erreur n°6 : Le manque de clarté 🚫 Des formulations maladroites obligent le lecteur à relire plusieurs fois certaines phrases avant de les comprendre ; l’absence de repères spatio-temporels crée un grand flou narratif ; le manque de précision perd le lecteur. Or, l’intégralité d’un manuscrit doit être compréhensible dès sa première lecture. Le lecteur ne devrait jamais avoir à revenir en arrière ou à relire certains passages à cause d’un manque de clarté. ✅ Solution : Mettez-vous à la place du lecteur qui n’est pas dans votre tête et corrigez votre manuscrit pour que chaque phrase soit d’une limpidité parfaite. Erreur n°7 : Une temporalité chaotique 🚫 Des flashbacks inutiles ou des sauts dans le temps trop fréquents compliquent la structure du récit, jettent le lecteur dans la confusion et rendent la lecture difficile. ✅ Solution : Privilégiez une chronologie linéaire. Le lecteur préfère toujours suivre les événements dans l’ordre où ils se produisent, plutôt que de se voir imposer une gymnastique mentale pour comprendre où il en est dans l’histoire. Erreur n°8 : Un point de vue narratif incohérent 🚫 La narration est tantôt omnisciente, tantôt interne à l’un des personnages principaux. Parfois aussi, un personnage secondaire livre sa vision au milieu d’un paragraphe, ou c’est l’auteur qui se met à faire des incursions, prenant la place du narrateur. On ne sait plus qui raconte, qui s’adresse à qui. Le point de vue narratif est sans doute l’aspect technique le moins maîtrisé chez les écrivains débutants. Il est pourtant essentiel, car garant de la cohérence du récit. ✅ Solution : Pour saisir toutes les subtilités du point de vue narratif, il convient de lire abondamment sur la question, mais aussi de lire la littérature romanesque la plus vaste et variée possible. En effet, comprendre comment les maîtres s’y prennent et s’en inspirer est une excellente façon d’apprendre et de progresser. Erreur n°9 : Une langue trop littéraire 🚫 « Son jabot criait famine, alors il se mit en quête de quelque festin qui le sustenterait ». A moins que l’histoire ne se situe avant le XIXe siècle ou que le narrateur ne cherche à faire de l’ironie, il est absurde d’employer un vocabulaire aussi soutenu pour exprimer une phrase aussi triviale que « Il avait faim et chercha donc de la nourriture. » Ecrire ne signifie pas forcément faire usage d’un langage châtié ou poétique. Le travail de l’écrivain consiste à savoir quelle tonalité et quels mots employer, à quel endroit. A vouloir adopter une langue trop littéraire (qu’on ne maîtrise pas), le lecteur risque de ne pas vous comprendre ou de trouver votre texte ridicule. ✅ Solution : Ecrivez dans une langue soignée, naturelle et authentique. Erreur n°10 : La redondance 🚫 C’est le fait de répéter des mots ou des informations. La redondance peut prendre plusieurs formes : les mêmes mots sont réutilisés à quelques lignes d’intervalle, ou suremployés tout au long du récit ; les mêmes situations reviennent tout au long de l’intrigue ; des informations concernant l’histoire, les lieux ou les personnages sont expliquées plusieurs fois de façon inutile. ✅ Solution : Relisez votre manuscrit et traquez les redondances pour en éliminer un maximum. Erreur n°11 : Des dialogues qui sonnent faux 🚫 Les personnages parlent tous de la même façon (comme l’auteur, en général) et dans une langue peu authentique (trop écrite). Les répliques sont trop longues et pleines de scories. ✅ Solution : Veillez à donner une voix différente à chacun de vos personnages. Ecrivez des répliques directes, sans vous encombrer de formules de politesse ou de détails superflus. Erreur n°12 : L’emploi d’expressions toutes faites 🚫 Contrairement à l’écriture journalistique qui se veut formatée, truffées d’expressions « à la mode », l’écriture littéraire abhorre les formules toutes faites et les lieux communs. En effet, ces expressions lues et entendues mille fois sont généralement cliché, peu spécifiques et le signe d’une pauvreté de langage. Une écriture faite de ces formules est l’inverse d’un style précis et raffiné. ✅ Solution : Traquez les expressions toutes faites et éliminez-les. Erreur n°13 : Une ponctuation omniprésente ou absente 🚫 L’emploi abusif des points d’exclamation et de suspension, ainsi que l’absence de virgule au bon endroit, sont des erreurs de débutant. La ponctuation fait partie intégrante de la langue ; l’écrivain professionnel se doit donc de la maîtriser. ✅ Solution : Révisez les règles de la ponctuation et créez-vous une fiche récapitulative. Mieux : apprenez par cœur les règles afin de les maîtriser une bonne fois pour toutes. Relisez votre manuscrit pour en corriger la ponctuation. Celle-ci doit être sobre et appropriée. Erreur n°14 : La présence de coquilles et de fautes d’orthographe 🚫 Certes, une maison d’édition sérieuse procèdera à une correction syntaxique de votre manuscrit avant l’envoi à l’imprimeur. Mais en aucun cas cela dispense l’auteur d’effectuer un travail minutieux sur la grammaire et l’orthographe. L’écrivain est celui qui manie la langue ; alors une langue approximative passera pour de l’amateurisme et un manque de respect envers l’éditeur. ✅ Solution : Procédez à plusieurs relectures attentives et méticuleuses pour traquer la moindre faute. Une seule relecture n’est jamais suffisante. Faites-vous aider d’un ami champion de l’orthographe si nécessaire. Erreur n°15 : L’envoi d’un premier jet 🚫 Dès les premières lignes, le lecteur relève les faiblesses, les incohérences, le manque de travail. L’auteur n’a écrit qu’un seul jet de son manuscrit et ne l’a pas retravaillé (en dehors peut-être d’une rapide correction orthographique). Il ignore qu’un roman se construit, se déconstruit, s’écrit, s’élague, se réécrit, plusieurs fois avant d’arriver au texte final. C’est une preuve d’amateurisme. ✅ Solution : Apprendre et accepter qu’un livre ne s’écrit pas en quelques semaines ou quelques mois. Pour arriver à un manuscrit abouti, c’est-à-dire bien construit, cohérent, corrigé dans ses moindres détails, sans erreur, sans « gras », cela requiert plusieurs années d’un travail persévérant. Se former aux techniques narratives pour se démarquer Ces quinze erreurs les plus fréquentes chez les écrivains amateurs mettent en lumière une vérité : écrire un roman ne s’improvise pas. Cela requiert un savoir-faire et la maîtrise des rouages de l’écriture romanesque. A L'atelier d’écriture by Christine , nous proposons des stages d’écriture pour vous former aux techniques de la narration et au métier de romancier. 💡 Si les faiblesses de votre manuscrit concernent surtout les erreurs n°1 à 8, les formations « Commencer un roman » et « Ecrire un roman » peuvent vous intéresser. 💡 Si vous vous êtes reconnu dans les erreurs n°9 à 15, la formation « Retravailler un roman » est sans doute celle qu’il vous faut. *** Dans un prochain billet de blog, nous verrons qu’une autre manière d’augmenter vos chances d’être publié à compte d’éditeur est de trouver des bêta lecteurs exigeants et d’accepter la critique .
- Conseil d’écriture : pourquoi et comment créer une routine d'écriture ?
Vous vous demandez à quoi ressemble la journée d’un écrivain ? Est-ce qu’un écrivain suit une routine d'écriture particulière, avec des habitudes définies et ordonnées, ou se laisse-t-il porter par ses envies, son intuition, ou pire : l’inspiration ? Certains mythes sont plus difficiles à briser qu’un bloc de béton armé. On m’a souvent demandé si je me servais un verre de vin rouge (pourquoi rouge, je n’ai jamais su 🤔) et allumais une cigarette avant de démarrer une séance d’écriture (je ne bois pas et ne fume pas 😉) ; où et comment je trouvais l’inspiration pour écrire mes textes (il y a longtemps que j’ai arrêté d’attendre l’inspiration). On ne le dira jamais assez : l’écriture n’a rien de magique. Elle ne requiert aucun contexte particulier, ni de prédisposition, ni d’être frappé par l’inspiration. Comme pour toute discipline, l’écriture requiert un apprentissage, de la pratique, énormément de pratique. Pour le dire autrement, l’écriture est comme un muscle : plus vous travaillerez ce muscle et plus il vous sera facile d’écrire. Pourquoi une routine d'écriture ? « Routine » : un mot souvent connoté négativement en français. Son sens le plus connu aujourd’hui est le suivant : Habitude de penser ou d'agir selon des schémas invariables, en repoussant toute idée de nouveauté et de progrès. Acte régulier et machinal, fruit d'une habitude plus que d'une réflexion. [1] Pourtant, le sens premier du mot « routine », complètement tombé dans l’oubli, est le suivant : connaissance, habileté acquise par l'expérience, la pratique, plus que par l'enseignement ou l'étude. La routine n’est donc pas que mauvaise : elle permet avant tout d’acquérir une « habileté » grâce à la pratique. Or, la pratique ne s’improvise pas et ne saurait être intermittente si l’on veut terminer l’écriture d'un livre. Il est utopique de croire qu’on pourra venir à bout de ce projet de roman qu’on a en tête depuis des années grâce à quelques moments de fulgurance. Il est donc nécessaire de consacrer à sa pratique des créneaux réguliers et de programmer ceux-ci, c’est-à-dire de créer une routine d'écriture et de s’y tenir jusqu’à ce que l’écriture devienne une habitude ancrée. Eric Reinhardt : « La force de l’habitude est plus forte que l’inspiration. » [2] Les habitudes d'écriture des grands écrivains : quelques exemples Haruki Murakami se lève à quatre heures du matin et travaille pendant cinq ou six heures. Dans l’après-midi, il court dix kilomètres ou nage quinze cents mètres (ou les deux), puis il lit et écoute de la musique (avant d’être écrivain, il tenait un bar de jazz), avant de se coucher à neuf heures du soir. Il répète cette routine tous les jours, inlassablement, sans variation. Pour reprendre ses mots : « La répétition elle-même est ce qu’il y a de plus important. » Selon lui, écrire un long roman est comme une formation à la survie : la force physique est aussi nécessaire que la sensibilité artistique. Comme Murakami, Ernest Hemingway était matinal. Il commençait ses séances d’écriture à six heures du matin et écrivait cinq à six heures par jour (quasiment jamais l’après-midi). Sa routine d'écriture consistait à relire d’abord les pages écrites la veille ; puis, il se mettait à écrire et s’arrêtait toujours à un moment connu de son intrigue, afin de reprendre l’écriture de son roman sans avoir à y réfléchir le lendemain. Le plus souvent, il mettait fin à sa séance d’écriture journalière au moment où il avait le plus envie d’écrire, s’assurant ainsi de ne jamais manquer de motivation. Alice Munro , prix Nobel de littérature 2013, ne cherche pas à être une athlète de haut niveau comme Murakami, mais elle ne peut se passer de ses cinq kilomètres de marche tous les jours, après ses trois heures d’écriture quotidienne. Leon Tolstoï, quant à lui, écrivait chaque jour sans faute, « pas tant pour le succès que pour ne pas sortir de sa routine », disait-il. Pendant ses séances d’écriture, personne n’était autorisé à entrer dans son bureau. Non seulement il s’enfermait à clé, mais les portes des salles adjacentes à son étude étaient elles aussi verrouillées pour s’assurer qu’il ne serait pas distrait par des bruits provenant des pièces voisines. Un exemple encore plus extrême est Friedrich von Schiller, qui « plaçait dans ses tiroirs des pommes pourries, dont l’odeur l’insupportait, afin d’écrire plus vite, et plongeait ses pieds dans des bacs d’eau glacée pour éviter de somnoler » ! [3] On constate chez ces grands écrivains plusieurs constantes : La plupart d'entre eux sont matinaux. Certains, pour la simple raison qu’ils doivent ensuite se rendre à leur travail, car en effet, l’écrasante majorité des auteurs continuent d’exercer un métier en parallèle de leurs activités d’écriture . Ils pratiquent une activité physique, principalement la marche, aussi régulièrement que l’écriture. Ma routine : comment se passe mes séances d’écriture ? Christine au travail ! J’écris également de préférence le matin. En fonction des différents emplois que j’ai exercés dans le passé, j’ai pu écrire à quatre ou cinq heures du matin, avant de prendre mon poste au lycée ; à six heures du matin quand j’avais des horaires de bureau ; à chaque pause de dix minutes lorsque j’étais dans la restauration et que mes journées s’étalaient de 10h30 à minuit. Aujourd’hui, en étant directrice et formatrice de L’atelier d’écriture by Christine , je ne dispose pas forcément de plus de temps, mais j’ai le privilège d’organiser mes journées en fonction de mes priorités. Il n’en demeure pas moins que je me tiens à une routine bien huilée, car l’expérience m’a montré à plusieurs reprises à quel point la discipline créait plus de liberté – que celle-ci prenne la forme de temps libre supplémentaire ou d’une plus grande disponibilité d’esprit. Lorsque ma charge de travail est moins importante, je peux prendre trois heures (9h-12h) pour l’écriture de mon roman. Mais quand je dois consacrer la majeure partie de mon temps à l'animation et à la gestion de mes ateliers d’écriture ou que j’ai des urgences à gérer, alors je m’astreins à écrire trente minutes par jour. A minima, je suis le mantra suivant : « Une ligne vaut mieux que rien du tout ». Voici à quoi ressemble ma routine d'écriture : Avant de commencer l’écriture : J’exécute les tâches professionnelles ou personnelles qui ont besoin de l’être pour ne plus avoir à y penser, ou je les programme à une heure précise de l’après-midi pour être sûre qu’elles seront traitées. Je m’assure également de prévenir les personnes qui ont besoin de l’être que je serai indisponible pendant mes heures d’écriture. Evidemment, je ne prends aucun rendez-vous durant mon créneau d’écriture. Lorsque je m’apprête à écrire, je mets mon smartphone en mode avion et le retourne afin de ne pas en voir l’écran. Superflu, me direz-vous, l’engin ne risque pas de sonner. C’est vrai, mais ce petit geste, celui de retourner mon téléphone, fait partie intégrante de ma routine et fonctionne comme un rituel. Mieux : les jours où j’ai le luxe de pouvoir écrire plusieurs heures d’affilée, je vais jusqu’à déposer mon téléphone dans une autre pièce que mon bureau. Dans la cuisine par exemple. Là encore, c’est purement symbolique, mais cela me permet d’oublier complètement l’existence de cet objet pendant la totalité de mon créneau d’écriture. Pendant l’écriture : Je commence par dix à quinze minutes d’écriture automatique, durant lesquelles je m’autorise à écrire librement pour me « vider la tête », mettre de côté les préoccupations du moment qui pourraient venir parasiter mon travail d’écriture. Je m’astreins à aligner les mots, quels que soient ces mots, même si ce que j’écris me déplait. Entendre le bruit de mes doigts qui tapotent sur le clavier est comme le coup de sifflet qui me permet de me lancer dans la course. Il sera toujours temps de retravailler mon phrasé plus tard. Ce qui compte pour moi, c’est de me mettre rapidement à écrire, de démarrer, pour ne pas rester sur la touche. Et si je bloque vraiment, si mes pensées sont éparpillées et que les dix minutes d’écriture automatique n’ont pas réussi à me faire oublier mes soucis, alors je me lève et vais marcher 10-15 minutes. Si je ne peux pas sortir parce que les circonstances ne me le permettent pas, alors je m’occupe à des tâches ménagères pendant un quart d’heure. Ce qui compte, c’est que mon corps soit en mouvement et non statique. Ensuite, je reviens à mon bureau et redémarre ma routine d'écriture. Après l’écriture : En fin de journée, quand j’ai terminé ma journée de travail et d’écriture, je range mon bureau. Je fais en sorte de ne rien laisser qui traîne sur ma table. Cela me prend généralement deux-trois minutes, mais le bénéfice est sans commune mesure avec le temps investi : le lendemain matin, je retrouve un bureau en ordre, je peux ainsi commencer ma journée de travail et mon créneau d’écriture avec une vue dégagée et un esprit serein, plutôt qu’avec la vision d’un fouillis qui aura forcément un impact négatif sur ma créativité et ma productivité. Comment créer votre propre routine d'écriture ? Il n’y a pas une seule bonne routine d'écriture. Il en existe certainement autant qu’il existe d’individus. A vous d’expérimenter plusieurs stratégies et de trouver celle qui vous convient le mieux. Voici quelques lignes directrices et recommandations pour créer votre propre routine d'écriture : Faites en sorte d’éliminer tous les obstacles à l’écriture qu’il vous est possible d’anticiper : distractions, interruptions intempestives, visites impromptues, tâches faussement urgentes, etc. ; Créez un espace de travail où vous aurez plaisir à vous rendre : cela peut-être votre bureau, une pièce ou un coin de pièce aménagé pour l’écriture (avec vos outils fétiches) ou un café où vous savez que vous ne serez pas dérangé ; Gardez en tête deux objectifs : concentration et productivité durant ce temps d’écriture ; Soyez ponctuel : faites de votre créneau d’écriture un rendez-vous aussi important que celui chez le médecin ou celui où vous allez chercher vos enfants à l’école. Soyez régulier : c’est la clé de la réussite, en écriture comme dans toute discipline. Ecrivez tous les jours, sinon plusieurs fois par semaine, à défaut une fois par semaine (de préférence le même jour, pour ancrer la routine). Mais n’oubliez pas qu’au final, la seule constante, c’est que rien n’est immuable, tout change et si vous souhaitez placer l’écriture au tableau de vos priorités, vous devez lutter pour protéger votre temps d’écriture et sans cesse réajuster votre routine. Si vous êtes prêt à placer l’écriture au cœur de votre quotidien et que vous souhaitez construire votre propre routine d'écriture, rejoignez-nous pour une prochaine session de notre stage d’écriture « Devenir un écrivain discipliné » . Cette formation à la création littéraire vous permettra de mettre en place de solides habitudes d’écriture, de pratiquer chaque jour à partir d’exercices d’écriture créative, de faire de l'écriture une philosophie de vie. Sources : [1] Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales . [2] Interview d’Éric Reinhardt par Pierre Ménard, le 19 octobre 2020. [3] Pierre Ménard, Le grand roman de l’écriture . Editions Novice, 2021.












