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  • Les écrivains au travail : Paul Auster

    Le 30 avril 2024, l’écrivain américain Paul Auster nous a quittés. J’ai découvert Paul Auster en 2007, l’année où une maladie soudaine m’a contrainte à une longue inertie. C’est avec Tombouctou que j’ai plongé dans l’œuvre de ce grand romancier.    Et comme cela m’arrive parfois, ce coup de cœur littéraire a provoqué une obsession momentanée. Cet été-là, durant mes sept semaines de convalescence, j’ai lu dix de ses treize premiers romans. Paul Auster est sans conteste l’un des auteurs dont la lecture m’a poussée vers l’écriture. Un succès qui tarde à venir   En 1985, après que dix-sept éditeurs new-yorkais rejettent Cité de verre , le premier volume de la Trilogie new-yorkaise , il est publié par Sun & Moon Press à San Francisco. Les deux autres volumes, Revenants et La Chambre dérobée , sortent l’année suivante. Paul Auster a alors trente-huit ans. Bien qu’il ait écrit de nombreuses critiques et traductions auparavant, et que son recueil de poèmes Espaces blancs ait été publié en 1980, la trilogie marque le véritable début de sa carrière littéraire. Auster a étudié à l’Université de Columbia à la fin des années soixante, puis travaillé quelques mois sur un pétrolier avant de s’installer à Paris, où il gagne sa vie comme traducteur. Il retourne à New York en 1974 et, entre autres projets, tente de vendre un jeu de cartes de baseball qu’il a inventé. Depuis la Trilogie new-yorkaise,  Auster publie un livre presque chaque année. Ses autres romans incluent Moon Palace (1990), La Musique du hasard  (1991), Léviathan  (1995), Le Livre des illusions (2002). L’écrivain américain a été fait chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le gouvernement français en 1991, puis élevé au rang d’officier en 1997.   L'interview de Paul Auster pour The Paris Review   A l’automne 2003, Michael Wood interviewe Paul Auster pour le magazine littéraire The Paris Review. L’écrivain new-yorkais se confie sur son travail, sur la vie, la mort. Extraits. INTERVIEWEUR : Commençons par votre façon de travailler. Comment écrivez-vous ?   AUSTER : J’ai toujours écrit à la main. Le plus souvent avec un stylo plume, mais parfois avec un crayon, notamment pour les corrections. Si je pouvais écrire directement sur un ordinateur, je le ferais. Mais les claviers m’ont toujours intimidé. Je ne suis pas capable d’une pensée claire avec une machine. Le stylo est un instrument beaucoup plus primitif. L’écriture a toujours eu pour moi cette qualité tactile. C’est une expérience physique.   « Je ne peux pas imaginer quelqu’un devenir écrivain s’il n’est pas un lecteur vorace depuis son adolescence. »   INTERVIEWEUR : Quand avez-vous réalisé pour la première fois que vous vouliez devenir écrivain ?   AUSTER : Un an après avoir compris que je ne serais jamais un joueur de baseball professionnel.   INTERVIEWEUR : Du baseball à l’écriture, la reconversion est plutôt inhabituelle. L’écriture n’est-elle pas une entreprise très solitaire ?   AUSTER : Je jouais au baseball au printemps et en été, mais je lisais des livres toute l’année. C’était une obsession précoce, et elle n’a fait que s’intensifier avec l’âge. Je ne peux pas imaginer quelqu’un devenir écrivain s’il n’est pas un lecteur vorace depuis son adolescence. Un vrai lecteur comprend que les livres sont un monde en soi et que ce monde est plus riche et plus intéressant que tous ceux dans lesquels nous avons voyagé auparavant. Je pense que c’est ce qui transforme les jeunes hommes et femmes en écrivains : le bonheur que l’on découvre en vivant dans les livres.   INTERVIEWEUR : Quelles ont été vos premières influences ? Quels écrivains lisiez-vous au lycée ?   AUSTER : Les Américains, la plupart du temps : Fitzgerald, Hemingway, Faulkner, Dos Passos, Salinger. Durant mon année de Terminale, j’ai découvert les Européens, principalement les Russes et les Français. Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev. Camus et Gide. Mais aussi Joyce et Mann. Surtout Joyce. Quand j’avais dix-huit ans, il dominait tout le monde pour moi.   INTERVIEWEUR : A-t-il eu la plus grande influence sur vous ?   AUSTER : Durant une période, oui. Mais à un moment ou un autre, j’ai essayé d’écrire comme chacun des romanciers que je lisais. C’était un peu comme essayer de nouvelles casquettes. Tout vous influence quand vous êtes jeune ; vous n’avez pas encore de style propre, alors vous imitez inconsciemment les écrivains que vous admirez.   INTERVIEWEUR : Vous avez écrit dans plusieurs genres. La poésie et la fiction, mais aussi les scénarios, l’autobiographie, la critique et la traduction. Ces genres sont-ils tous très différents, ou sont-ils liés d’une manière ou d’une autre ?   AUSTER : Ils sont liés, mais avec des différences importantes. Aussi, il faut tenir compte de la question du temps et de sa propre évolution intérieure. Je n’ai écrit aucune critique ou traduction depuis de nombreuses années. Ces deux types d’écriture m’ont absorbé quand j’étais jeune, de la fin de mon adolescence à la fin de la vingtaine. Cela consistait à découvrir d’autres écrivains, à apprendre à devenir moi-même écrivain ; il s’agissait de mon apprentissage littéraire, en quelque sorte. Et le dernier poème que j’ai écrit date de 1979.   INTERVIEWEUR : Que s’est-il passé ? Pourquoi avez-vous abandonné la poésie ?   AUSTER : Je me suis heurté à un mur. Pendant dix ans, j’ai concentré l’essentiel de mon énergie à la poésie, puis j’ai réalisé que j’étais vidé. Ce fut une période sombre pour moi. Je pensais que j’en avais fini avec l’écriture.   INTERVIEWEUR : Vous êtes mort en tant que poète, mais vous avez fini par renaître en tant que romancier. Comment pensez-vous que cette transformation a pu se produire ?   AUSTER : C’est arrivé quand j’ai arrêté de vouloir faire de la littérature. Cela peut sembler étrange, mais à partir de ce moment-là, l’écriture est devenue une expérience différente pour moi. Quand j’ai repris le stylo après un marasme d’un an, les mots sont sortis sous forme de prose. La seule chose qui comptait, c’était d’écrire ce que j’avais à dire, sans égard pour les conventions préétablies, sans se soucier de la forme. C’était à la fin des années 70 et depuis, j’ai continué à travailler dans cet état d’esprit.   INTERVIEWEUR : Votre premier livre en prose était L’Invention de la solitude , écrit entre 1979 et 1981, une œuvre de non-fiction. Après cela, vous avez produit les trois romans connus sous le nom de la Trilogie new-yorkaise . Quelles sont les différences majeures entre ces deux formes d’écriture ?   AUSTER : L’effort à fournir est le même. La clarté de l’écriture doit être la même. Mais une œuvre d’imagination vous offre beaucoup plus de liberté et de maniabilité qu’une œuvre de non-fiction. D’un autre côté, cette liberté peut aussi être effrayante. Que se passe-t-il ensuite dans l’histoire ? Dans une œuvre autobiographique, vous connaissez l’histoire à l’avance, mais vous avez un devoir de vérité ; cela ne facilite pas la tâche. Pour l’épigraphe de L’Invention de la Solitude , j’ai utilisé une phrase d’Héraclite : « Lorsque vous cherchez la vérité, soyez prêt à affronter l’inattendu. Car la vérité peut être difficile à trouver, et peut être déroutante lorsque vous finissez par la trouver. »   « Les romans sont bien sûr des fictions, et racontent donc des mensonges, mais à travers ces mensonges, tout romancier tente de dire la vérité sur le monde. »   INTERVIEWEUR : Il y a une phrase dans L’Invention de la Solitude  que j’aime particulièrement : « L’anecdote est une forme de connaissance ». J’aime cette idée que la connaissance ne doit pas nécessairement prendre la forme de déclarations, d’énoncés ou d’explications, mais peut aussi prendre la forme d’histoires.   AUSTER : Je ne suis plus sûr de savoir ce qu’est la réalité. Tout ce que je peux faire, c’est parler des mécanismes de la réalité, rassembler des preuves de ce qui se passe dans le monde et essayer de les enregistrer aussi fidèlement que possible. J’utilise cette approche dans mes romans. Ce n’est pas tant une méthode qu’un acte de foi : présenter les choses telles qu’elles se produisent réellement, et non telles qu’elles sont censées se produire ou telles que nous aimerions qu’elles se produisent. Les romans sont bien sûr des fictions, et racontent donc des mensonges (au sens le plus strict du terme), mais à travers ces mensonges, tout romancier tente de dire la vérité sur le monde.   INTERVIEWEUR : Le Diable par la queue , une de vos œuvres autobiographiques, parle de vos difficultés matérielles et financières en tant que jeune homme. Qu’est-ce qui vous a poussé à aborder ce sujet ?   AUSTER : J’ai toujours voulu écrire sur l’argent. Pas sur la finance ou les affaires, mais sur l’expérience de ne pas avoir assez d’argent, d’être pauvre. Je réfléchissais au projet depuis de nombreuses années et, dans mon esprit, celui-ci devait être un essai très lockéen, très XVIIIe siècle, très sec. J’avais l’intention d’écrire un ouvrage philosophique sérieux, mais quand je me suis finalement assis pour commencer, tout a changé. Le livre est devenu l’histoire de mes propres soucis d’argent, et malgré la noirceur du sujet, le ton était en grande partie comique. Mais le livre ne parle pas uniquement de moi. J’en ai profité pour écrire sur des personnages hauts en couleur que j’avais rencontrés quand j’étais jeune et leur rendre leur dû. Je n’ai jamais eu envie de travailler dans un bureau ou d’occuper un emploi stable de col blanc. J’ai préféré me tourner vers des jobs plus humbles, ce qui m’a donné l’occasion de passer du temps avec des gens qui ne me ressemblaient pas. Des gens qui n’étaient pas allés à l’université ; des gens qui n’avaient pas lu beaucoup de livres. Dans ce pays, on a tendance à sous-estimer l’intelligence des gens de la classe ouvrière. D’après ma propre expérience, la plupart d’entre eux sont aussi intelligents que les gens qui dirigent le monde ; ils ne sont tout simplement pas aussi ambitieux. Mais ils possèdent une qualité supplémentaire : leurs propos sont souvent bien plus drôles.   INTERVIEWEUR : Les descriptions de films du Livre des illusions  sont extraordinaires. Comment avez-vous procédé pour écrire ces passages ?   AUSTER : Il s’agit de trouver le juste équilibre. Toutes les informations visuelles – les détails physiques de l’action – devaient être présentes pour que le lecteur puisse « voir » ce qui se passait ; mais en même temps, la prose devait avancer à un rythme rapide, afin de reproduire l’expérience du visionnage d’un film, qui défile devant vous à vingt-quatre images par seconde. Trop de détails et vous vous enlisez ; pas assez, et vous ne voyez rien. J’ai dû retravailler ces pages de nombreuses fois avant d’arriver à un résultat satisfaisant.   INTERVIEWEUR : Le Livre des illusions  raconte une histoire très complexe. Mais au fond, je dirais que c’est une exploration du deuil, ou comment continuer à vivre après la perte de quelqu’un qu’on aime. Sous un autre angle, le deuil est aussi une préoccupation centrale dans Tombouctou , n’est-ce pas ? Laissez-moi vous poser cette question autrement : pensez-vous que vous auriez pu écrire l’un ou l’autre de ces livres il y a dix ou quinze ans ? AUSTER : J’en doute. J’ai maintenant largement dépassé la cinquantaine et les choses changent à mesure que vous vieillissez. Un simple calcul vous montre qu’il y a plus d’années derrière vous que devant vous. Votre corps commence à se dégrader, vous ressentez des douleurs qui n’existaient pas auparavant et, petit à petit, les personnes que vous aimez meurent. À cinquante ans, la plupart d’entre nous sommes hantés par des fantômes. Ils vivent en nous et nous passons autant de temps à parler aux morts qu’aux vivants. C’est difficile pour un jeune de comprendre cela. Ce n’est pas qu’un jeune de vingt ans ne sache pas qu’il va mourir, mais c’est la perte des autres qui affecte si profondément une personne plus âgée. Et vous ne savez pas ce que cette accumulation de pertes va provoquer en vous, tant que vous ne la vivez pas vous-même. La vie est courte, fragile, mystérieuse. Après tout, combien de personnes aimons-nous réellement au cours de notre vie ? Si peu. Quelques-unes à peine. Lorsque la plupart d’entre elles disparaissent, la carte de notre monde intérieur change complètement.   INTERVIEWEUR : Lorsque vous commencez à écrire, dans quelle mesure êtes-vous conscient de ce que vous faites ? Travaillez-vous à partir d’un plan ? Construisez-vous l’intrigue à l’avance ?   AUSTER : Chaque livre que j’ai écrit a commencé avec ce que j’appellerais « un bourdonnement dans la tête ». Un certain type de musique ou de rythme, un ton. Pour moi, l’essentiel consiste à essayer de rester fidèle à ce bourdonnement. C’est une entreprise très intuitive. Vous ne pouvez pas l’expliquer de manière rationnelle, mais vous savez quand vous avez joué une mauvaise note, ou quand vous avez joué la bonne.   INTERVIEWEUR : Faites-vous des sauts dans l’histoire pendant que vous l’écrivez ?   AUSTER : Non. Chaque livre commence par la première phrase, puis je poursuis jusqu’à atteindre la dernière. Toujours en séquence, un paragraphe à la fois. J’ai une idée de la trajectoire de l’histoire, mais tout change au fur et à mesure que j’avance. Aucun livre que j’ai publié ne s’est révélé être celui que je pensais écrire en commençant. Certains personnages et épisodes disparaissent ; d’autres se développent au fur et à mesure. Le livre se crée au moment où vous l’écrivez.   INTERVIEWEUR : Pouvez-vous revenir sur l’expression « un paragraphe à la fois » ?   AUSTER : Le paragraphe semble être mon unité naturelle de composition. Le vers est l’unité d’un poème, le paragraphe remplit la même fonction en prose – du moins, en ce qui me concerne. Je travaille sur un paragraphe jusqu’à ce que j’en sois raisonnablement satisfait. Je le réécris jusqu’à ce qu’il ait la bonne forme, le bon équilibre, la bonne musique. Jusqu’à ce qu’il semble sans effort, et non plus « écrit ». Ce paragraphe peut prendre une journée, une demi-journée, une heure ou trois jours. Une fois qu’il semble terminé, je le tape pour en avoir un meilleur aperçu. Ainsi, chaque livre comporte un manuscrit en cours d’exécution et un texte dactylographié à côté. Plus tard, bien sûr, je m’attaque à la page dactylographiée et j’y apporte d’autres corrections.   INTERVIEWEUR : Montrez-vous votre travail à quelqu’un avant qu’il ne soit terminé ?   AUSTER : À Siri. C’est ma première lectrice et j’ai une totale confiance en son jugement. Chaque fois que j’écris un roman, je lui en lis un extrait tous les mois environ, lorsque j’ai une nouvelle pile de vingt ou trente pages. La lecture à voix haute m’aide à objectiver le livre, à comprendre où je me suis trompé, où je n’ai pas réussi à exprimer ce que j’essayais de dire. Ensuite, Siri fait des commentaires. Cela fait maintenant vingt-deux ans que nous procédons de cette manière. Les remarques de Siri dit sont toujours remarquablement judicieuses. Il n’y a pas un livre pour lequel je n’ai pas suivi ses conseils.   Paul Auster et son épouse, l'écrivaine Siri Hustvedt INTERVIEWEUR : Lisez-vous également son travail ?   AUSTER : Oui. Ce qu’elle fait pour moi, j’essaie de le faire pour elle. Chaque écrivain a besoin d’un lecteur de confiance, quelqu’un qui ait de l’empathie pour ce que vous faites et qui souhaite que votre travail soit aussi bon que possible. Mais il faut être honnête. C’est l’exigence fondamentale. Pas de mensonges, pas de fausses tapes dans le dos, pas d’éloges pour quelque chose qui, selon vous, ne le mérite pas.   « Un roman est le seul endroit au monde où deux inconnus peuvent se rencontrer dans une intimité absolue. Le lecteur et l’écrivain font le livre ensemble. »   INTERVIEWEUR : En 1992, vous avez dédié Léviathan  à Don De Lillo. Onze ans plus tard, il vous dédie Cosmopolis . Vous entretenez une longue amitié et respectez le travail de l'autre. Quels autres romanciers contemporains lisez-vous ces jours-ci ?   AUSTER : Un bon nombre, probablement plus que je ne peux en compter. Peter Carey, Russell Banks, Philip Roth, E.L. Doctorow, Charles Baxter, J.M. Coetzee, David Grossman, Orhan Pamuk, Salman Rushdie. Michael Ondaatje, Siri Hustvedt… Ce sont les noms qui me viennent à l’esprit aujourd’hui, mais si vous me posiez la même question demain, je suis sûr que je vous donnerais une liste différente. Contrairement à ce que beaucoup de gens veulent croire, le roman est en grande forme en ce moment, aussi sain et vigoureux qu’il ne l’a jamais été. C’est une forme inépuisable. Quoi qu’en disent les pessimistes, le roman ne mourra jamais.   INTERVIEWEUR : Comment pouvez-vous en être si sûr ?   AUSTER : Parce qu’un roman est le seul endroit au monde où deux inconnus peuvent se rencontrer dans une intimité absolue. Le lecteur et l’écrivain font le livre ensemble. Aucun autre art ne peut faire cela. Aucun autre art ne peut capturer l’intériorité essentielle de la vie humaine.   INTERVIEWEUR : La Nuit de l’oracle est votre onzième roman. Est-ce qu’écrire de la fiction est devenu plus facile pour vous au fil des années ?   AUSTER : Je ne pense pas. Chaque livre est un nouveau livre. Je ne l’ai jamais écrit auparavant et je dois apprendre à l’écrire au fur et à mesure. Le fait que j’aie écrit des livres dans le passé ne semble y jouer aucun rôle. Je me sens toujours comme un débutant et je rencontre continuellement les mêmes difficultés, les mêmes désespoirs. Vous faites tellement d’erreurs en tant qu’écrivain, vous rayez tant de phrases et d’idées mauvaises, vous jetez tant de pages sans valeur, que finalement vous apprenez à quel point vous êtes mauvais. Ecrire est sans cesse une leçon d’humilité.   INTERVIEWEUR : Difficile d’imaginer que votre premier roman, Cité de verre , ait été rejeté par dix-sept éditeurs américains. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, vos livres sont traduits dans plus de trente langues. Avez-vous déjà réfléchi à votre étrange carrière : tout ce travail acharné et cette patience, mais finalement aussi tout ce succès ?   AUSTER : J’essaie de ne pas y penser. C’est difficile pour moi de me regarder de l’extérieur. J’aimerais pouvoir le faire, mais je n’ai pas encore le don d’ubiquité. C’est aux autres de porter un jugement sur mon travail.   ----- Paul Auster est né en 1947 à Newark, et mort en 2024 à Brooklyn. Il est l’auteur de vingt romans, dont la fameuse Trilogie new-yorkaise (1987), Moon Palace (1989), Léviathan  (1992) et plus récemment 4321 (2017). Il a également écrit treize œuvres de non-fiction dont L’Invention de la solitude (1982) et Le Diable par la queue (1997), quatre recueils de poésie, cinq pièces de théâtre, et de nombreux scénarios et traductions. *** Interview parue dans le magazine The Paris Review, numéro de l'automne 2003. Traduction par Christine Leang. Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici . ***   Vous aussi, vous souhaitez écrire votre premier roman ? Rejoignez notre formation « Commencer un roman » : En savoir plus sur la formati

  • Nos anciens participants sont édités : Maxime Krummenacker, lauréat du concours littéraire des Fêtes de Bayonne

    Nous sommes heureux de retrouver Maxime Krummenacker, ancien participant de nos ateliers d'écriture, et également membre du collectif d'auteurs du recueil En Marge (éditions Pacifica, collection Elan, 2023), pour sa dernière publication. Concours littéraire des Fêtes de Bayonne Maxime a reçu le 5 juillet 2024 le titre de grand lauréat de l’édition française du concours littéraire des Fêtes de Bayonne, grâce à sa nouvelle « Roxanne » . Créé par l'association Le Basque et la Plume , il s'agissait de la deuxième édition du c oncours d'écriture, réunissant un jury de professionnels parmi lesquels l'écrivain et critique littéraire Frédéric Beigbeder, et Florence Delay, membre de l’Académie Française depuis 2000. Les lauréats et Frédéric Beigbeder lors de la cérémonie de remise des prix Christine Leang : Bonjour Maxime, félicitations pour cette récompense littéraire ! Qu'as-tu ressenti lorsque Frédéric Beigbeder t'as remis le trophée vendredi dernier ? Maxime Krummenacker : Merci Christine. C'était un grand moment, évidemment ! J'ai commencé à prendre goût à ce type de rencontres lors de la soirée de lancement de notre recueil En marge , il y a un an de cela. A la cérémonie de remise des prix du concours des Fêtes de Bayonne, Frédéric Beigbeder a eu des mots encourageants en présentant ma nouvelle, qu'il a trouvée sombre, voire «  trash » , mais moderne et réussie. Ça fait quelque chose d'entendre ces paroles de la part d'écrivains confirmés et reconnus. Je l'ai vécu comme une vraie reconnaissance. Soirée de lancement du recueil En marge, février 2023 Christine : Le thème du concours cette année était «  Ombres & lumières ». Comment as-tu eu l'idée de ta nouvelle ? De quoi parle-t-elle ?  Maxime : L'idée de cette nouvelle me trottait dans la tête depuis la précédente édition du concours, lancé en 2023 ; mais je n'avais pas pris le temps d'y participer alors. Cette année, mon frère m'a envoyé l'information dès que le concours a été annoncé à l'automne dernier, et quand j'ai vu que la thématique était «  Ombres & lumières » , j'ai tout de suite su que je devais écrire cette nouvelle. On y suit un jeune dealer qui cherche à retrouver sa copine dans la foule des Fêtes. Une déambulation entre ombres et lumières, dans tous les sens du terme, depuis les bas-fonds jusqu'à l'amour le plus fou. Tu rentres, t'achètes ton shit, tu sors. Pas de chichi. « Roxanne »  de Maxime Krummenacker, nouvelle lauréate du concours littéraire des Fêtes de Bayonne (éditions Atlantica, 2024). Christine : As-tu mis beaucoup de temps pour écrire ta nouvelle ? Combien de versions as-tu écrites ? L'as-tu faite relire à plusieurs personnes avant de l'envoyer ?  Maxime : J'ai écrit le premier jet en deux jours, l'idée principale étant déjà là. Puis j'ai pas mal retravaillé le texte pour consolider la tension dramatique, ajuster le ton de la voix du personnage, et affiner les scènes qui décrivent le décor bayonnais durant les Fêtes, au cœur du concours. Quand j'ai eu un texte lisible, je l'ai fait relire à quelques personnes de confiance, dont toi, pour recueillir leurs avis et remarques. Ça a été très utile. Après, certains m'ont dit que ça ne passerait jamais, le sujet étant traité de manière trop critique. Mais j'étais convaincu qu'il fallait l'envoyer tel quel, et j'ai bien fait, manifestement. Christine : Penses-tu qu'un auteur doit s'adapter aux attentes du lectorat ? Ou qu'au contraire, écrire c'est prendre des risques, notamment celui d'exposer sa propre vision, même lorsqu'elle est non consensuelle ? Maxime : Je ne vis pas de ma plume ; je n'ai donc personne à contenter dans mon activité d'écrivain. C'est un espace de liberté et d'exploration qui perdrait tout son sens si je devais commencer à écrire pour répondre aux attentes des autres. Si un jour mes récits touchent un public, c'est que ce dernier aura trouvé de la justesse dans ce que j'écris, et non l'inverse. Christine : En 2020, tu as participé à un stage proposé par L'atelier d'écriture by Christine. En 2022, tu as fait partie du collectif d'auteurs du premier recueil de la collection Elan . Ces deux expériences ont-elles eu une incidence dans ton parcours d'écrivain ? Maxime : Totalement. La première m'a fait réaliser que je devais me consacrer plus sérieusement à l'écriture ; la seconde m'a apporté les clés de la rédaction d'une nouvelle. J'ai acquis une méthode très rigoureuse en rédigeant  «  Le bureau de change »  pour le recueil  En marge  paru chez Pacifica, grâce à ton initiative et ton soutien. Je pense vraiment que ça a fait la différence d'avoir un texte qui suit un arc narratif précis, avec une entrée en matière directe, un apex dans la narration et une chute franche et incisive. Christine : Pourquoi l'écriture ? Qu'est-ce que cette activité t'apporte ? Maxime : Je n'ai jamais rêvé d'écrire ni devenir un grand écrivain, ou peut-être n'ai-je jamais osé penser que c'était pour moi, même si, quelque part, j'ai toujours su que je voulais dire des choses. Ce que j'aime le plus dans l'écriture, c'est d'avoir toujours un projet en tête, qui tourne constamment à bas bruit et qui me permet de focaliser mon attention sur certains détails du quotidien auxquels je ne prêterais peut-être pas autant d'attention en temps normal. C'est comme d'avoir un jardin secret qu'on entretient en permanence par la pensée. C'est très stimulant. Maxime et le recueil Bayonne est une fête Christine : Au quotidien, tu exerces un métier à temps plein et tu es père de famille. Comment parviens-tu à dégager du temps pour écrire ?  Maxime : C'est vrai que j'ai commencé à écrire de façon plus régulière depuis que je suis père de famille et je me demande pourquoi pas avant, quand j'avais du temps. Il faut croire que c'était un processus long et complexe pour en arriver là, ou peut-être tout simplement un besoin de maturation. Il fallait d'abord assurer le quotidien, construire sa vie, avant de pouvoir se poser pour écrire ses pensées. Concernant mon rythme, j'écris essentiellement le soir, une fois la journée terminée et que les enfants dorment, bien que je sois plutôt du matin. Un peu tous les jours dans l'idéal, même si ce n'est pas toujours évident. Christine : Et la suite ? As-tu d'autres projets d'écriture ? Maxime : Oui, je travaille à la rédaction d'un premier roman. L'histoire se déroule entre la Suède et la France. C'est l'histoire d'un spin doctor cynique qui bascule dans la folie, en proie à des douleurs inexpliquées. L'écriture avance lentement, mais je vois le bout du tunnel. Et le fait d'avoir été primé au concours d'écriture des Fêtes de Bayonne m'a redonné un élan bienvenu pour trouver le courage d'aller au bout de ce projet de longue haleine. Un quick win, pour parler en bon français !   Interview menée par Christine Leang, fondatrice de L'atelier d'écriture by Christine. *** Se procurer le recueil de nouvelles Bayonne est une fête (éditions Atlantica, 2024) : Sur le site de l'éditeur Dans toutes les bonnes librairies La presse en parle : Article de France Bleu du 6 juillet 2024 Article du Sud Ouest du 6 juillet 2024

  • Interview de Louis Ronsin, gagnant du concours de nouvelles 2024

    Nous sommes allés à la rencontre du grand gagnant de notre concours de nouvelles 2024 : Louis Ronsin. Qui est-il ? Comment s'y est-il pris pour écrire le texte lauréat ? Que signifie l'écriture pour lui ? Il nous répond dans cette interview. Louis Ronsin, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs en quelques mots ? Louis Ronsin Je suis né dans la banlieue pavillonnaire des Yvelines (à Vernouillet, précisément). J’habite aujourd’hui à Gentilly, ville périphérique de Paris qui mériterait selon moi de devenir la nouvelle capitale de l’île de France. Mais enfin, je ne souhaite convaincre personne… J’ai ce qu’on peut appeler un parcours en dents de scie, avec des tas de reconversions professionnelles, et ça continue ! J’ai commencé dans la communication pour un promoteur immobilier, puis j’ai fait un tour par le coaching en développement personnel que j’ai abandonné après deux séances de formation. De là, j’ai repris la FAC en traduction et analyse du discours, puis en sciences de l’information et de la communication. J’ai fait ça en enchaînant des boulots de serveur, commis de cuisine, barman, bibliothécaire… Un projet de thèse avorté plus tard, je m’apprête à tenter ma chance en tant que contractuel de l’Education nationale pour enseigner aux rejetons de notre belle nation - ce qui a quelque chose d’assez ironique pour un ancien dernier de la classe. Dans l’absolu, tout ça me sert surtout à soutenir mon activité d’écriture dont j’aimerais vivre à terme (original, pas vrai ?).   Depuis combien de temps écrivez-vous ? Quels types d'écrits ?  J’écris sérieusement depuis cinq ans, date approximative à laquelle j’ai quitté le monde de l’entreprise. Sinon je compose depuis tout jeune des petites histoires dans ma tête. En termes de genre et de style, je me cherche encore. J’ai commencé par le fantastique qui a l’avantage de créer aisément des situations poétiques, horrifiques, sur lesquelles bâtir de la tension narrative. Cela m’a permis de décomplexer mon geste d’écriture sans trop me prendre la tête. Par la suite, je me suis mis à alterner entre des écrits horrifiques et d’autres plus réalistes, tirant vers la littérature générale. J’aime aussi écrire de la critique cinéma et de la poésie contemporaine, mais plus comme une manière d’expérimenter des choses et de travailler mon muscle de l’écriture. La poésie, lorsque j’ai la possibilité de la déclamer sur des scènes ouvertes, permet aussi d’aller rencontrer du monde et de casser l’aspect solitaire de l’écriture.  On ne va donc pas s’en priver. 😊 Louis Ronsin lit sa poésie sur une scène ouverte La thématique « vocations brisées » vous a-t-elle immédiatement inspiré ? Le thème m’a tout de suite attiré, certains amis (taquins ?) n’ont d’ailleurs pas manqué de me faire remarquer que ce thème semblait taillé sur mesure pour moi ! Blague à part, j’aime les récits qui font étalage d’une incapacité, d’une barrière, ou plus généralement d’un échec. Je trouve ce thème d’autant plus intéressant dans une époque où nous sommes régulièrement amenés à nous définir positivement par nos réussites (diplôme, travail, salaires…). En tant que sportif ou artiste, se définir par notre simple activité me parait très compliqué : on demandera rapidement à un judoka sa ceinture ou son score en compétition, plus rarement ce qui lui plait dans la pratique de sa discipline. Comment rendre compte de l’expérience sensible d’un individu qui se débat entre des injonctions intérieures et extérieures, entre sa volonté d’accomplir et sa frustration de n’être qu’une goutte emportée par le courant de sa propre vie ? Je ne prétends pas répondre à tout cela ici, bien sûr. Je veux tout simplement dire que le thème du concours répondait naturellement à mes thématiques d’écriture.   Comment avez-vous procédé pour écrire la nouvelle que vous avez proposée à notre concours ?  J’ai immédiatement entamé le travail d’une nouvelle inspirée de mes propres expériences avant de réaliser qu’elle ne convenait pas aux consignes du concours. J’avais cependant une nouvelle déjà écrite, jamais envoyée et répondant au thème. Je l’ai simplement retravaillée pour affuter sa forme, évincer certains passages trop lyriques à mon goût. J’ai également rajouté un paragraphe au début et à la fin. Le premier visant à placer un cadre général pour ensuite resserrer l’histoire sur le drame du personnage principal. Ainsi, de la beauté de la nature, nous arrivons à la prédation, puis à la guerre, puis à ceux qui la font, etc. J’ai pensé l’intro en termes de réalisation visuelle, avec l’avion qui entre dans le cadre et embarque le spectateur dans les enjeux du récit. J’ai également retravaillé légèrement la fin en ajoutant un bref passage sur les négociations des dirigeants politiques et la fin de la guerre. Je souhaitais ajouter une dimension absurde au récit. Pour le reste, j’ai surtout élagué, cherché à supprimer le superflu.   « Le ton est secondaire au message, et c’est en produisant qu’on prend conscience de ce qui nous anime. » Pourquoi avoir choisi d'écrire sur ce sujet-là en particulier ?  Le sujet de la guerre s’est présenté assez naturellement. J’ai d’abord pensé à un bombardier, et le reste est venu en tirant le fil. Il me semble parfois que nos sentiments moraux sont liés à notre capacité à voir l’impact de nos actions. Je suis toujours surpris de voir tant de mecs rêver de devenir pilotes de chasse ou conducteurs d’hélico de combat. Bien sûr, j’ai vu Top Gun , et j’ai trouvé Tom Cruise super classe, avec sa veste et ses Raybans. Mais derrière, un pilote, c’est quand même quelqu’un qu’on paye très bien pour tuer des gens qui, a priori, ne peuvent pas se défendre. Je voulais donc mettre mon personnage face à ses propres contradictions. En n’intellectualisant jamais ce qui lui arrive, le pilote est happé par ses affects. Il ne peut pas se réfugier dans le déni et doit affronter les conséquences de ses actes. Finalement, il préfère arrêter de sentir et de penser, devenir une machine, pour échapper aux contradictions de sa propre humanité. Peut-on lui en vouloir ? Se regarder dans une glace, se dire qu’on est un salop, un meurtrier, ce n’est pas franchement à la portée de tout le monde. J’espère ainsi poser la question du libre arbitre et de la difficulté de son exercice.   Qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez appris que vous étiez le grand gagnant du concours de nouvelles 2024 ? De la joie, bien sûr. J’ai crié « Yes » plusieurs fois ! Puis j’ai repris mon souffle, et j’ai aussi boxé l’air de mon appartement en guise de célébration. Merci encore à Christine Leang, au jury et à L’atelier d’écriture by Christine de permettre aux jeunes auteurs de faire connaitre leurs textes en organisant ce genre d’évènements qui font vivre la littérature.  Comment définiriez-vous votre style d'écriture ? Dans quel registre littéraire souhaitez-vous évoluer ?  Il est compliqué de définir son écriture, d’autant qu’il me semble chercher une voix à travers elle, et que cette recherche même modifie cette voix. Vous avez qualifié mon style d’écriture blanche, ce qui m’a flatté, car je ne me suis jamais présenté mon écriture de la sorte. Il me semble pour autant que cette description me rapproche du type d’écriture que je souhaite proposer. J’essaie de faire quelque chose de poétique, fluide, simple et profond. J’aime aussi insuffler du vulgaire dans mes textes, aller chercher du moche pour faire du beau avec. L’oralité me parait aussi intéressante et nécessaire, histoire de s’éloigner des règles que nous a imposées l’école.   Mes références principales sont autant des néo-romantiques comme Hermann Hesse, Yukio Mishima et John Steinbeck, que des auteurs plus trash comme John Fante. J’aime aussi certains textes de Bégaudeau, notamment pour leur humour. J’aimerais pouvoir faire le grand écart entre le condensé d’humanité violent, brut et ambigu qu’on trouve chez John Fante, et l’ésotérisme spiritualisant d’un Hermann Hesse. Cela étant dit, je souhaite surtout développer mon artisanat littéraire pour raconter un maximum d’histoires. Il me semble que le ton est secondaire au message, et que c’est en produisant qu’on prend conscience de ce qui nous anime.   Pourquoi l'écriture ?  Question difficile. Déjà, parce que la guitare fait mal au doigt, et le dessin au poignet ! Ne me parlez pas de peinture : je déteste me salir. J’aimerais faire des films, mais je n’ai pas assez de potes ou d’argent. Pour l’écriture en revanche, le temps suffit ! Écrire, c’est un moyen de créer, de laisser une trace de notre passage en plongeant dans les imaginaires de notre époque, quitte à contribuer à leurs développements et propagations. En bouddhiste du dimanche, il me semble qu’on n’existe jamais vraiment, ou du moins seulement suite à une multitude d’accidents qui nous donnent l’impression d’être une entité spéciale, un être vivant, bref… une illusion qui mérite qu’on la prenne au sérieux. Quand on écrit, quand on remplit des pages blanches, on fait naitre quelque chose, et cette chose existe. Elle peut être lue, vivre dans l’esprit des autres. Elle offre un monde dans le monde, une illusion dans l’illusion qui embellit et donne un sens à la farce de l’humanité.  Et la pratique même de l’écriture permet aux illusions que nous sommes de créer quelque chose qui nous dépasse.   Des projets à venir ? J’ai envie de me frotter à plusieurs types d’écriture et de raconter un maximum d’histoires. Pour l’instant, je crois que la forme courte me permet cela, mais je ne m’interdis pas de faire naitre ainsi un nouveau projet de roman.   Merci, Louis, de nous avoir accordé cette interview. Nous vous souhaitons bonne chance pour la suite et aurons un grand plaisir à vous retrouver dans le prochain recueil de nouvelles de la collection Élan ! *** Découvrez un extrait du texte de notre gagnant : La Terre, le ciel et la belle orpheline de Louis Ronsin   Le silence n’existe pas. Même au large des côtes, il y a toujours le souffle du vent et le remous des flots. La journée débute seulement et le soleil se pose sur les vagues. Elles s’illuminent sous le ciel orange qui s’étend à perte de vue, calme, immaculé. Un albatros plonge dans la mer. Quand il en ressort, son bec tient un large poisson qui se débat. Ciel, mer, mort. La paix est un mythe. Mort sur la mer comme au ciel, la guerre est un mode de vie pour certains. Un point distant se détache dans l’azur. On le discerne à peine, mais le vacarme de ses réacteurs recouvre bientôt les bruits de l’océan. C’est un bombardier lancé à vive allure, traçant derrière lui une longue cicatrice nuageuse. Du cockpit, le pilote n’admire pas le paysage. Il se concentre, c’est tout. La cabine est suspendue dans un espace à part dominé par le vrombissement des machines. À travers la vitre, l’horizon écrase toute perspective et la guerre prend des allures de détail. La mer a disparu, la terre et ses montagnes paraissent à peine. Des cubes gris se démarquent difficilement de la plate étendue. Objectif à dix heures. Il est temps,   le tableau de bord commence à biper. OK. Le pilote lève le capuchon de protection, attend un peu. Un… deux… Maintenant ! Il appuie sur le bouton rouge… Ça y est, l’avion ballote. Libéré du poids des missiles, il gagne en altitude. Opération terminée. Le soldat discerne les explosions qui poussent comme des tumeurs. Une frappe chirurgicale…

  • Les écrivains au travail : Isaac Bashevis Singer

    Ce mois-ci, pour la reprise du Club de lecture by Christine , nous lisons Le Magicien de Lubin d'Isaac Bashevis Singer. Ecrivain polonais naturalisé américain, Isaac Bashevis Singer est né en 1903 à Leoncin (Pologne) et décédé en 1991 à Miami (Etats-Unis). Il demeure l'unique auteur de langue yiddish à avoir reçu le prix Nobel de littérature (1978). L'interview de Isaac Bashevis Singer pour The Paris Review Isaac Bashevis Singer en 1968 à New York A l'automne 1968, soit dix ans avant d'être couronné par l'Académie suédoise, Isaac Bashevis Singer répond aux questions de Harold Flender pour le magazine littéraire The Paris Review. L’écrivain se confie sur son travail, sur sa vision pessimiste de l'humanité, sur l'importance de la littérature et de la religion. Extraits : Singer travaille sur un petit bureau encombré de papiers, dans un coin de son salon. Il écrit tous les jours, sans horaires particuliers, entre les entretiens, les visites et les appels téléphoniques qui rythment ses journées. Son nom figure toujours dans l'annuaire téléphonique de Manhattan, et il ne se passe pas un jour sans qu'il reçoive plusieurs appels d'étrangers qui ont lu l’un de ses écrits et qui souhaitent en discuter avec lui. Jusqu'à récemment, il invitait à déjeuner, ou au moins pour un café, tous ceux qui le sollicitaient. Singer écrit ses histoires et ses romans dans des cahiers, à la main, en yiddish. Trouver des traducteurs pour traduire son travail en anglais a toujours été un problème majeur. Il insiste pour travailler en étroite collaboration avec ses traducteurs, reprenant chaque mot avec eux, souvent plusieurs fois. La première impression qui se dégage de Singer est qu'il est un homme fragile, qui aurait du mal à parcourir un pâté de maisons. En réalité, il marche cinquante à soixante pâtés de maisons par jour, une promenade qui comprend toujours un arrêt pour nourrir les pigeons.   INTERVIEWEUR De nombreux écrivains ont pour modèles d’autres écrivains. ISAAC BASHEVIS SINGER Mon modèle était mon frère, I. J. Singer, qui a écrit Les Frères Ashkenazi . Je n’aurais pas pu avoir de meilleur modèle, car je l'ai vu lutter avec mes parents et j'ai vu comment il a commencé à écrire et comment il a lentement progressé et a commencé à publier. Mon frère m'a aussi enseigné certaines règles d'écriture qui me semblent sacrées. Non pas que ces règles ne puissent pas être enfreintes de temps en temps, mais il est bon de les connaître et de les garder en tête. L’une de ces règles est que, si les faits ne deviennent jamais obsolètes ou périmés, les commentaires le sont toujours. Quand un écrivain essaie de trop expliquer, de psychanalyser, il devient archaïque au moment même où il commence à expliquer.  Imaginez Homère expliquant les actes de ses héros selon la vieille philosophie grecque ou la psychologie de son temps. Personne ne le lirait ! Heureusement, Homère s'est contenté de nous donner les images et les faits, et c'est pour cela que l'Iliade  et l'Odyssée sont toujours d’actualité à notre époque. Et je pense que cela est vrai pour toute écriture. Lorsqu’un écrivain tente d’expliquer les motivations du héros d’un point de vue psychologique, il s'égare.   INTERVIEWEUR Vous avez dit un jour que la première œuvre de fiction que vous ayez lue était Les Aventures de Sherlock Holmes de Conan Doyle . SINGER Je l’ai lu quand j’avais dix ou onze ans, et ces aventures me paraissaient si sublimes, si merveilleuses, que même aujourd’hui je n’ose plus relire Sherlock Holmes, de peur d’être déçu.   INTERVIEWEUR Pensez-vous qu'Arthur Conan Doyle vous ait influencé d'une manière ou d'une autre ? SINGER Je ne pense pas que les histoires de Sherlock Holmes aient eu une réelle influence sur moi. Mais je dirais une chose : depuis mon enfance, j’ai toujours aimé la tension dans une histoire. J'aime qu'il y ait un début et une fin, et qu'on ait une idée de ce qui va se passer à la fin. J'applique moi-même cette règle dans tous mes écrits.   « Je crois aux miracles dans tous les domaines de la vie, sauf dans l'écriture. L'expérience m'a montré qu'il n'y a pas de miracles dans l'écriture. La seule chose qui produit une bonne écriture, c’est le travail acharné. Il est impossible d’écrire une bonne histoire en ayant une patte de lapin dans sa poche. » INTERVIEWEUR L’académie suédoise a déclaré qu'elle décernait le prix Nobel à deux écrivains juifs qui reflétaient la voix d'Israël. Comment définiriez-vous un écrivain juif ? SINGER Pour moi, il n’y a que des écrivains qui écrivent en yiddish, des écrivains qui écrivent en hébreux, des écrivains qui écrivent en anglais et des écrivains qui écrivent en espagnols. L’idée même d’un écrivain juif, ou d’un écrivain catholique, me semble un peu tirée par les cheveux. Mais si on me forçait à admettre qu'il existe un écrivain juif, je dirais qu'il faudrait qu'il soit un homme vraiment immergé dans la judéité, connaissant l'hébreu, le yiddish, le Talmud, le Midrash, la littérature hassidique, la Kabbale, etc. Et s’il écrit en plus sur les Juifs et la vie juive, peut-être pourrions-nous alors l’appeler un écrivain juif, quelle que soit la langue dans laquelle il écrit. Mais nous pouvons aussi simplement l’appeler un écrivain.   INTERVIEWEUR Vous écrivez en yiddish, une langue que très peu de personnes lisent aujourd’hui. Vos livres ont été traduits dans cinquante-huit langues, mais vous dites être gêné par le fait que la grande majorité de vos lecteurs doivent vous lire en traduction. Pensez-vous que beaucoup de choses sont perdues dans les versions traduites ? SINGER Le fait que je n’ai pas beaucoup de lecteurs en yiddish me dérange. Ce n’est pas bon qu’une langue disparaisse. En ce qui concerne la traduction, tout écrivain y perd naturellement, en particulier les poètes et les humoristes. Les écrivains dont l’écriture est étroitement liée au folklore sont également de grands perdants. Dans mon cas, je pense que je suis un grand perdant. Mais dernièrement, j’ai aidé à la traduction de mes œuvres et, connaissant le problème, j'ai veillé à limiter la perte. Le problème est qu’il est très difficile de trouver un équivalent parfait à un idiome dans une autre langue. Mais c’est aussi un fait que nous avons tous découvert la littérature grâce à la traduction. La plupart des gens ont étudié la Bible uniquement en traduction, ont lu Homère en traduction, ainsi que tous les classiques. La traduction, même si elle fait du mal à un auteur, ne peut pas le tuer : si l’auteur est vraiment bon, ses qualités demeureront, même en traduction.   INTERVIEWEUR Vous dites être superstitieux. Vos habitudes de travail font-elles l'objet de superstitions ?   SINGER Il est vrai que je crois aux miracles, ou plutôt à la grâce du ciel. Mais je crois aux miracles dans tous les domaines de la vie, sauf dans l'écriture. L'expérience m'a montré qu'il n'y a pas de miracles dans l'écriture. La seule chose qui produit une bonne écriture, c’est le travail acharné. Il est impossible d’écrire une bonne histoire en ayant une patte de lapin dans sa poche.   Isaac Bashevis Singer en 1977 INTERVIEWEUR Comment écrivez-vous vos histoires ? Etes-vous tout le temps en train d’observer, comme un journaliste ? Prenez-vous des notes ? SINGER Je prends des notes, mais jamais comme un journaliste. Mes histoires reposent toutes sur des choses qui sont venues à moi sans que j’aille les chercher. Les seules notes que je prends sont des idées.   INTERVIEWEUR Parlez-moi de votre façon de travailler. Ecrivez-vous tous les jours, sept jours sur sept ? SINGER Quand je me lève le matin, j'ai tout de suite envie de m'asseoir pour écrire. Et la plupart du temps, c'est ce que je fais. Mais ensuite, je reçois des appels téléphoniques et parfois je dois rédiger un article pour un journal ou une critique, ou je suis interviewé. Je suis tout le temps interrompu, mais j’arrive cependant à continuer à écrire, d’une manière ou d’une autre. Je n'ai pas besoin de fuir sur une île déserte. Certains écrivains disent qu’ils iraient bien sur la lune pour ne pas être dérangés. Je pense qu'être dérangé fait partie de la vie et qu’il est parfois utile d'être dérangé, car pendant qu'on se repose ou qu'on est occupé à autre chose, l’horizon s’élargit et la perspective sur ses écrits change. INTERVIEWEUR Selon vous, quel est l’aspect le plus difficile de l’écriture ? SINGER La construction de l'histoire. Le plus simple pour moi, c'est l'écriture proprement dite. Une fois que j’ai la construction, tout se déroule simplement et rapidement. Mais comment construire l’histoire pour qu’elle soit intéressante, c'est la partie la plus difficile pour moi.   INTERVIEWEUR A travers vos écrits, on ressent que vous déplorez l’insuffisance de sagesse chez les hommes. SINGER D’une certaine manière, vous avez raison. L’écriture yiddish est entièrement construite sur les idées des Lumières. L’illumination n’apportera pas la rédemption. Je n’ai jamais cru que le socialisme ou tout autre « isme » puisse racheter l’humanité et créer ce qu’on appelle « l’homme nouveau ». J'ai eu de nombreuses discussions avec des écrivains à ce sujet. Quand j’étais jeune, quand j’ai commencé à écrire, les gens croyaient vraiment dans la naissance à « l’homme nouveau » grâce à l'étatisation des moyens de production. J'étais peut-être assez stupide et sans doute assez sceptique pour penser qu’il s’agissait là d'absurdités. Peu importe à qui appartiennent les chemins de fer ou les usines, les hommes resteront les mêmes.   INTERVIEWEUR Qu’est-ce qui pourra sauver l’humanité selon vous ? SINGER Rien ne nous sauvera. Nous avons fait, et continuerons à faire beaucoup de progrès, mais nous continuerons à souffrir, et cela, à jamais. L’homme inventera toujours de nouvelles sources de douleur. L’idée que l’homme puisse être sauvé est une idée religieuse ; mais même les chefs religieux ne disent pas que nous serons sauvés sur cette terre. Ils croient que l’âme peut être sauvée, mais dans un autre monde. L’idée de créer un paradis ici, sur cette terre, n’est pas juive, et certainement pas chrétienne. C’est une idée grecque ou païenne. Je n'ai jamais cru au paradis sur terre. Même si j'admets que nos conditions peuvent être améliorées et que j'espère que nous mettrons fin aux guerres, il y aura toujours assez de maladies et de tragédies pour que l'humanité continue à souffrir. Pour moi, être pessimiste signifie être réaliste. Cependant, malgré toutes nos souffrances, malgré le fait que la vie ne nous apportera jamais le paradis que nous espérons, il reste une raison de vivre. Le plus grand cadeau que l’humanité ait reçu est le libre arbitre. Le libre arbitre dont nous disposons a une telle valeur que, pour cela même, la vie vaut la peine d'être vécue. Même si je suis d’une certaine manière fataliste, je sais aussi que ce que nous avons atteint jusqu’à présent est en grande partie dû au libre arbitre ; ce n’est pas dû aux conditions qui ont changé, comme le croient les marxistes.   INTERVIEWEUR De nombreux lecteurs vous considèrent comme un maître de l’art de raconter des histoires. D’autres pensent que votre objectif est bien plus important que le simple fait de raconter des histoires. SINGER Je pense que bien raconter une histoire est le devoir de tout écrivain. L’écrivain doit s’efforcer de trouver la bonne construction, écrire la bonne description, trouver le bon équilibre entre la forme et le contenu, etc. Mais ce n'est pas tout. Dans chaque histoire, j'essaie de transmettre un message. Ce message est toujours lié à l’idée qu'il y a une âme et un Dieu, et qu'il peut y avoir une vie après la mort. Je reviens toujours à ces vérités religieuses même si je ne suis pas religieux au sens dogmatique.  « Je ne pense pas que la littérature, la bonne littérature, ait à craindre de la technologie. C’est même tout le contraire : plus il y aura de technologie, et plus les gens s’intéresseront à ce que l’esprit humain est capable de produire sans l’aide de la technologie. »  INTERVIEWEUR Certains intellectuels du moment – je pense notamment à Marshall McLuhan – estiment que la littérature telle que nous la connaissons depuis des siècles est un anachronisme, qu’elle est en voie de disparition. La lecture de romans, estiment-ils, sera bientôt une chose du passé, grâce aux divertissements électroniques, à la radio, à la télévision, au cinéma, et à d'autres moyens de communication encore à inventer. Quelle est votre opinion à ce sujet ? SINGER Cette hypothèse se révélera vraie si nos écrivains deviennent de mauvais écrivains. Mais tant qu’il y aura des gens capables de raconter de bonnes histoires, il y aura toujours des lecteurs. Je ne pense pas que la nature humaine va changer au point de ne plus s’intéresser à la fiction. Certes, les faits réels sont toujours intéressants. Aujourd’hui, la non-fiction joue un rôle très important. Mais il y aura toujours une place pour le bon écrivain de fiction. Il n’existe aucune machine, aucun type de reportage ni aucun type de film capable de faire ce qu’un Tolstoï, un Dostoïevski ou un Gogol ont fait. Il est vrai que la poésie souffre beaucoup à l’époque actuelle. Mais ce n’est pas à cause de la télévision ou d’autres choses, c’est parce que la poésie elle-même est devenue mauvaise. Si nous nous mettons à préférer les mauvais romans et les romanciers qui s'imitent les uns les autres, alors oui, cela pourra tuer le roman, mais seulement pour un temps. Je ne pense pas que la littérature, la bonne littérature, ait à craindre de la technologie. C’est même tout le contraire : plus il y aura de technologie, et plus les gens s’intéresseront à ce que l’esprit humain est capable de produire sans l’aide de la technologie. INTERVIEWEUR Alors, encourageriez-vous les jeunes d’aujourd’hui à envisager l’écriture comme un mode de vie ? SINGER En ce qui concerne le commerce de l’écriture, je ne sais pas. Il se peut qu'un jour, le romancier perçoive des droits d’auteur si faibles qu'il ne pourra plus gagner sa vie. Mais si un jeune homme vient me voir, qu’il a du talent et qu’il me demande s’il doit écrire, je lui dirai de continuer à écrire et de n’avoir peur d’aucune invention ni d’aucun progrès. Le progrès ne pourra jamais tuer la littérature, pas plus qu’il ne tuera la religion. ---  Entretien publié dans The Paris Review, numéro 42 de l'automne 1968. Traduit par Christine Leang. Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici . *** Isaac Bashevis Singer est l'auteur de vingt romans, douze recueils de nouvelles, et d’une vingtaine d’autres ouvrages (récits autobiographiques, littérature jeunesse), tous écrits en yiddish.

  • Pourquoi faut-il lire Le grand sommeil de Raymond Chandler ?

    Roman noir de l’écrivain américain Raymond Chandler (1888-1959), Le grand sommeil , publié en 1939 et adapté au cinéma pour la première fois en 1946, est un classique de la littérature policière. Il y a une vingtaine d’années, j’ai essayé de lire ce polar, sans réussir à entrer dans l’histoire. Il arrive parfois qu’on ne soit pas prêt à aller à la rencontre d’un livre. Question d’âge, de maturité, de moment ? Quoi qu’il en soit, il est toujours pertinent de redécouvrir les œuvres classiques, et d’essayer d’y déceler ce qui fait leur intemporalité et leur universalité. Ma relecture du roman de Chandler m’a permis de comprendre pourquoi Le grand sommeil a fait le succès de son auteur, mais aussi pourquoi, lors de ma première lecture, le livre m’était tombé des mains.   Le grand sommeil  de Raymond Chandler : une intrigue alambiquée   L'honorable général Sternwood a des ennuis avec ses filles. Vivian, l'aînée, boit sec et perd beaucoup d'argent dans les salles de jeux. La cadette, Carmen, est nymphomane. Un libraire, Geiger, fait chanter le général au sujet des dettes de Vivian. Excédé, le riche vieillard fait appel au privé Philip Marlowe. En visitant la librairie de Geiger, le détective voit Carmen entrer chez lui. Trois coups de feu claquent. Dans une pièce aménagée en studio photo, il découvre la jeune fille nue et droguée, le maître chanteur mort à ses pieds...   (extrait de la quatrième de couverture – éditions Folio, collection Policier)   L’intrigue policière à proprement parler commence tardivement dans le récit. Chandler met du temps à tisser les différents fils qui vont constituer le nœud de l’histoire : meurtres, trahisons, rebondissements. Si, au début, on parvient assez aisément à suivre les scènes, très vite, les pelotes s’emmêlent et l’on doit bien admettre qu’il est difficile d’y comprendre encore quelque chose ! L'histoire est très touffue en termes de personnages : on ne sait plus qui est qui, qui a tué qui, qui est impliqué dans quoi. La deuxième partie du roman est longue, et on se dit qu’on va devoir s'accrocher pour aller jusqu'au bout.   Pour m’assurer que je n’étais pas passée à côté d’un point-clé de l’intrigue, peut-être à cause d’un manque d’attention, j’ai regardé l’adaptation cinématographique après avoir terminé la lecture du roman. Si le roman est très visuel voire cinégénique, dans le film de 1946, Humphrey Bogart et Lauren Bacall , dans les rôles de Philip Marlowe et Vivian Sternwood, crèvent l’écran. Malheureusement, au-delà des belles images dont on se régale, l’intrigue n’y est pas plus claire. On ne comprend toujours rien à l'histoire, et c'est peut-être même encore pire dans le film, parce que la censure est passée par là, coupant bon nombre de fils.   On dit que le réalisateur Howard Hawks, ayant beaucoup de mal à comprendre l'intrigue, demanda des éclaircissements au scénariste. Celui-ci n’est pas n'importe qui : c’est William Faulkner, l’un des plus grands écrivains américains de tous les temps, couronné du prix Nobel de littérature en 1949, qui a été missionné pour retranscrire Le grand sommeil  en scénario pour le cinéma. Hawks appelle d'abord Faulkner et lui dit : « As-tu compris si tel personnage est assassiné ou s’il s’est suicidé ? » Et Faulkner lui répond : « Bah non, je ne suis pas sûr non plus. Attends, je vais téléphoner à Chandler et on va lui poser la question ». Et Chandler de répondre : « Bah je ne sais pas ». Une anecdote bien connue dans le milieu du cinéma. Voilà un livre qui est devenu un classique de la littérature et un film qui est un chef-d’œuvre, mais dont, en fait, personne ne comprend réellement l'histoire. Si vous non plus vous n'avez pas tout compris, rassurez-vous, vous n'êtes pas seul !   Chandler fait-il donc exprès de nous semer, comme il sème tous les personnages de l'histoire à travers toutes ces filatures successives ? On a cette forte sensation que l’auteur lui-même ne sait pas où il va, qu’il n’a pas construit d’intrigue avant de l’écrire. Au fond, on sent bien que ce qui intéressait l’écrivain n'était pas de construire une intrigue bien ficelée, ni de dissimuler qui est le coupable. D’ailleurs, Chandler aurait écrit ce roman (qui est son premier) en trois mois. Une « prouesse » qui expliquerait l’aspect spontané, improvisé, pour ne pas dire alambiqué ?   Des personnages haut en couleur   En réalité, le vrai sujet du roman sont les personnages. Dès leur première apparition, ils nous éblouissent par leur charisme ou leurs personnalités. Il n’y a pas de pantins ou de personnages cliché dans Le grand sommeil. Tous sont très bien campés, et prennent vie sous nos yeux grâce à une caractérisation remarquable dont Chandler est un maître incontesté.   L’art de la caractérisation est la capacité pour un écrivain de rendre un personnage visible et vivant en quelques mots ciselés. C'est l'opposé des longues descriptions qui ne donnent que des détails factuels et physiques, et qui, finalement, ne nous permettent ni de voir le personnage, ni de s'y intéresser ou de s'y attacher.   Quelques exemples de caractérisation réussie dans Le grand sommeil  : Là où l’écrivain amateur écrirait « Ses dents étaient d’un blanc immaculé », Chandler écrit « Ses dents étaient blanches comme l'intérieur d'une écorce d'orange fraîche et luisante comme de la porcelaine ». Au lieu d’écrire « il avait les yeux bleus comme l'océan », comparaison lue et relue maintes fois ailleurs, Chandler écrit « il avait des yeux bleus au regard aussi lointain que possible ». Ou encore : « [Il avait] un sourire aussi large que Willshire boulevard » et « la voix d'un homme qui a bien dormi et qui n'a pas trop de dettes ».   La marque d'un bon écrivain réside dans sa capacité à aller trouver l'image qui surprend, la métaphore inédite qui peint tout de suite un tableau. Chandler est capable de construire des phrases qui nous réveillent parce qu'elles sont inattendues : « [elle avait] des cheveux brun phoque et des yeux noirs tels des pruneaux géants » ; « elle était plus saoule qu'un congrès d'anciens combattants ». Ces images et ces formulations requièrent de l’écrivain un plus grand effort – celui de sortir des lieux communs qui, eux, sont à la portée de tous – et de faire preuve d’originalité. Il nous offre ainsi une vision du monde différente et rafraîchissante.   Une dernière pour la route, parce qu’on ne s’en lasse pas : « C'était une femme entre deux âges, dotée d'une longue figure jaune et douce, d'un long nez, d'un menton inexistant et de grands yeux humides. Elle ressemblait à un vieux cheval qu'on a renvoyé au pâturage après une longue vie de labeur ».   Grâce à cette maîtrise de la caractérisation, Chandler nous offre un personnage inoubliable : celui de Philip Marlowe, un détective aux répliques choc, dont la personnalité ne peut pas laisser indifférent et qui deviendra le héros d’une série d’autres romans. Tout au long de l’histoire, Marlowe garde une distance émotionnelle par rapport aux événements. Son œil de détective lui permet d’adopter une posture analytique, notant les moindres détails qui pourraient s’avérer utiles plus tard. A distance des événements, Marlowe se tient aussi à distance des femmes, ne se laissant jamais embobiner par les sourires qui lui sont destinés, ni par Carmen qui l’attend nue dans son lit. Il a une grande maîtrise de lui-même, une grande volonté de ne pas être atteint. Ainsi, c'est plutôt à travers ses actions et ses positionnements par rapport aux autres personnages qu'on accède à son monde intérieur, et non à travers ses réflexions. Chandler n’est pas un écrivain de l’intériorité. Tout se passe à l’extérieur, comme chez John Steinbeck, son confrère américain. Il n’en demeure pas moins qu’une certaine profondeur perce à travers le récit et atteint le lecteur.   Au fond, Chandler n’est pas un vrai auteur de polars. Plutôt que de développer une intrigue ficelée, logique, à la manière d’Agatha Christie, son écriture est ailleurs, beaucoup plus autour de la création d’atmosphères et des relations entre les personnages, à la façon de Georges Simenon.   Une atmosphère qui s’empare du lecteur   L’autre réussite du roman est dans la retranscription de l'ambiance du vieux film noir. On y retrouve les lieux très enfumés typiques des années 1930, les femmes fatales en robes de velours, souvent superficielles, parfois nymphomanes ou toxicomanes, toujours femmes-objets. Pour autant, peut-on en déduire qu’il s’agit là de la vision de l'auteur ? C'est en tout cas la manière dont son héros Marlowe a pu voir ces femmes-là. A côté de cela, on sent malgré tout que la femme manipule, dirige, que c’est elle qui tire les ficelles.   En réalité, personne n'a le beau rôle dans ce roman : hommes et femmes, chacun y va de ses propres intérêts ; tous sont pourris. Chandler dépeint la décadence et l’hypocrisie d'un milieu aisé, qui y va de ses combines, y compris avec la police, et qui parvient toujours à s'en sortir, en toute impunité.   Un style incomparable   L’autre arme secrète de Chander, c’est son sens de la formule qui fait mouche. Les premières pages du roman sont jubilatoires : elles sont truffées de phrases qui font l’effet d’une claque. Même si l’on retrouve moins cette écriture « coup de poing » dans les deux derniers tiers du livre, Raymond Chandler a de quoi rendre jaloux bon nombre d’écrivains.   Son sens de la formule est particulièrement éloquent dans les dialogues. Quelques exemples : — Tu es fauché hein ? — Ça fait deux mois que je frotte deux sous l'un contre l'autre en espérant qu'ils feront des petits.    — Vous êtes grand, non ? dit-elle. — Je ne l’ai pas fait exprès.   Les répliques fusent comme au ping-pong. Des répliques qui peuvent servir d'exemple. Vous voulez savoir ce qu’est un bon dialogue ? Lisez Chandler ! Les dialogues dans Le grand sommeil sont réussis car ils ne sont pas linéaires : un premier personnage pose une question, et le deuxième personnage (ici, Marlowe) répond de manière inattendue et indirecte. Imaginez à présent que Chandler ait écrit les répliques suivantes : — Tu es fauché hein ? — Oui, en effet.   — Vous êtes grand, non ? dit-elle. — Pas tant que ça.   L’effet n’est pas le même, n’est-ce pas ?   Un autre exemple : — Comment avez-vous pu choisir cette profession ignoble ? demande-t-elle. — Comment avez-vous pu épouser un trafiquant d'alcool ?   Ici, non seulement Marlowe ne répond pas à la question qu’on lui pose (ce qui montre son impertinence), mais de plus, il réplique par une question provocante. Là où un écrivain moins aguerri aurait sans doute écrit un dialogue de six ou sept répliques, voire un paragraphe explicatif, et cela sans parvenir à instaurer la moindre tension dramatique, Chandler crée une tension palpable entre ses deux personnages en seulement deux phrases. Raymond Chandler L’excellence de Raymond Chandler se manifeste dans ses descriptions. Savourez le passage suivant : La pluie battante se matérialisait en aiguilles blanches à la lueur des phares. L’essuie-glaces arrivait à peine à me laisser un petit coin pour y voir. Mais même l’obscurité trempée ne pouvait dissimuler la ligne droite ininterrompue des orangers qui défilaient comme des fantômes innombrables dans la nuit. A sept heures, la pluie s’arrêta le temps de reprendre son souffle.   Un autre exemple : Rien sur sa table qu'un buvard, une garniture de bureau bon marché, son chapeau et un de ses pieds.   Pourquoi cette description est-elle particulièrement réussie ? Parce que « un de ses pieds » contraste avec les éléments (plutôt banaux) qui le précèdent et crée ainsi un effet de surprise, tout en peignant une image très vive du personnage et de son bureau.   Enfin, la présence continuelle de l’humour n’est pas pour déplaire au lecteur. Le ton sarcastique de Marlowe est jouissif. « Les morts sont plus lourds que les cœurs brisés », dit-il. La traduction française de Boris Vian, à cet égard, rend parfaitement hommage à l’auteur et au texte d’origine.   Conclusion : pourquoi faut-il lire le premier roman de Raymond Chandler ?   Il ne faut pas lire Le grand sommeil de Raymond Chandler pour son intrigue policière, mais pour ses autres qualités. La force de ce roman réside dans son atmosphère, ses personnages et la plume acérée de Chandler.   Si l’histoire, au fond, est assez légère, Chandler créée un solide suspense. On ne sait jamais sur quel pied danser ; on est sans cesse surpris : par ces personnages qui s'imbriquent les uns dans les autres, par la verve du détective auquel on s’attache rapidement.   L'écriture de Raymond Chandler n'a pas vieilli. C'est pour cette raison que Le grand sommeil demeure un classique de la littérature, qu’il faut lire ou relire ! Et vous, avez-vous lu Le grand sommeil ? Qu'en avez-vous pensé ? N'hésitez pas à donner votre avis en commentaires ! ⬇️ *** Le grand sommeil a fait partie de la sélection du club de lecture by Christine. Pour visionner le replay de la discussion autour de ce roman noir, ou pour découvrir d'autres titres de la littérature classique et contemporaine, et « lire avec des yeux d’écrivains », rejoignez notre club de lecture en ligne !

  • Comment écrire un roman quand on a un emploi et une vie de famille ?

    J’ai écrit mon premier livre, Embarquement pour la Chine (éditions Pacifica, 2013), alors que je travaillais dans la restauration gastronomique. Ma présence au restaurant était requise 60 heures par semaine, souvent beaucoup plus, parfois toute une nuit. Et pourtant, je me souviens de cette période comme l’une des plus prolifiques en termes d’écriture. Écrire un livre est chronophage. Quiconque a déjà essayé de se lancer dans l’écriture d’un livre le sait, pour l’avoir expérimenté. Aussi, trouver du temps pour écrire un roman dans un quotidien déjà rempli de tâches incontournables et d’obligations prioritaires, relève du défi. Mais ce n’est pas insurmontable. Voici mes conseils et astuces pour trouver le temps nécessaire à l'écriture de votre roman :   Conseil n°1 : Organisez votre emploi du temps  Pour trouver le temps d’écrire un roman quand on a un emploi et une vie de famille , il est essentiel de comprendre d’abord où partent les précieuses heures de vos journées : que faites-vous à chaque moment de votre vie ? Pour cela, vous pouvez tenir un journal de bord détaillé  pendant une semaine type : Listez scrupuleusement chaque activité, chaque tâche, chaque pause, et la durée correspondante ; Catégorisez les activités : travail, famille, loisirs, trajets, tâches ménagères, etc. ; Identifiez les « voleurs de temps » : ces activités qui prennent plus de temps que prévu et celles qui pourraient être optimisées ; Analysez les résultats : quelles sont vos plages horaires disponibles pour l’écriture ? Et celles qui pourraient le devenir si vous optimisiez votre emploi du temps ?   Par ailleurs, vous interrogez sur  l’heure à laquelle vous êtes le plus concentré et créatif est pertinent. En effet, si vous choisissez d’écrire à ce moment-là, vous serez plus productif sur un temps moins long, ce qui garantit un sentiment de satisfaction qui vous donnera envie de recommencer le lendemain. Pour beaucoup d’entre nous, cette heure optimale se situe dans la matinée, mais cela dépend de rythme personnel de chacun.   Une fois que vous avez déterminé les créneaux, planifiez vos séances d'écriture  ; intégrez-les à votre emploi du temps comme n'importe quel autre rendez-vous. Créez une alerte sur votre téléphone pour ces rendez-vous. N’annulez pas ces créneaux d’écriture pour les remplacer par un autre engagement ou une autre activité. Dites-vous que ces rendez-vous sont aussi rares et précieux qu’une consultation chez un spécialiste que vous avez mis des mois à obtenir !   Conseil n°2 : Éliminez les distractions  On le sait tous : notre plus grand ennemi à la productivité, ce sont les distractions liées à notre ère du « tout-connecté ». Notifications, réseaux sociaux, informations en continu… Il existe mille raisons d’être interrompu mille fois par jour, de perdre un temps précieux qu’on pourrait investir dans l’écriture. Pour une productivité maximale , pensez à mettre votre téléphone en mode avion et fermez les onglets inutiles sur votre ordinateur. Vous pouvez aussi utiliser un outil comme StayFocusd ou Cold Turkey pour bloquer les sites et applications distrayants. Mieux : laissez votre téléphone dans un tiroir de la pièce la plus éloignée de vous, et écrivez dans un cahier plutôt que sur l’ordinateur. Une autre méthode qui fonctionne très bien également : le minuteur. Réglez un minuteur sur 30, 45 ou 60 minutes. Asseyez-vous et démarrez le minuteur. Pendant tout le temps imparti, restez à votre bureau et écrivez. Ne faites rien d’autre. Le fait de savoir que le temps est limité et que l’alarme va finir par sonner peut créer un sentiment d’urgence et faciliter la concentration.   Conseil n°3 : Profitez des « temps morts » Souvent, on procrastine car on pense qu’on a besoin de bloquer une demi-journée ou au moins plusieurs heures pour travailler sur son roman. Certes, l’écriture d’un livre requiert d’être concentré et de s’immerger dans l’univers de son histoire, mais il n’est pas toujours nécessaire d’avoir de longues plages d’écriture pour s’y mettre . Certaines tâches – telles que retranscrire une idée, écrire un début de description ou de dialogue, faire une recherche, construire le plan d’une scène – peuvent être réalisées en quelques minutes. Dans la salle d’attente chez le médecin, lors d’un trajet dans les transports en commun, quand on guette son tour à la banque ou à la caisse du supermarché, en attendant ses enfants à la sortie de l’école, etc. : on a tous des temps morts que l’on pourrait mettre à profit pour penser à son roman. Ayez toujours un carnet sur vous pour écrire quelques mots. A défaut, l’application Notes de votre téléphone fera très bien l’affaire.   Lorsque je travaillais dans la restauration gastronomique, malgré mes 60 heures de travail hebdomadaire, je trouvais le temps d’écrire plusieurs fois par jour. Il s’agissait de 10 minutes dans le métro, 10 minutes dans le garde-manger, 10 minutes durant ma pause déjeuner, 10 minutes avant de me coucher. Cela peut sembler peu, mais ces 10 minutes m’ont permis de penser constamment à mon projet et d’avancer régulièrement.   Conseil n°4 : Faites des sacrifices On ne peut pas ajouter à son emploi du temps l’écriture d’un livre, sans accepter de renoncer à certaines de ses autres activités . Notre temps est limité et il est faux de croire que l’on peut faire de multiples choses et les faire bien.   Si vous voulez écrire un livre de qualité et mettre toutes les chances de votre côté d’être remarqué par un éditeur, il est raisonnable d’éliminer les rendez-vous non essentiels, de déléguer les tâches qui peuvent l’être, de réduire le temps que vous consacrez à des activités moins importantes , de sacrifier la grasse matinée du samedi ou le brunch du dimanche pour les remplacer pour un créneau d’écriture. Il peut être utile aussi de se rappeler régulièrement pourquoi on écrit . Pourquoi l’écriture de ce livre est-elle importante pour vous ? Revenir aux raisons qui vous ont poussé à écrire peut vous aider à retrouver votre motivation et à privilégier l’écriture.   Conseil n°5 : Parlez-en à vos proches…  ou pas ! Expliquer à ses proches qu’on a pour projet d’écrire un livre peut aider : votre famille et vos amis saluent votre ambition et votre courage ; ils sont admiratifs et vous félicitent pour votre démarche. Ils comprennent alors que l’écriture est importante pour vous, qu’elle requiert du temps, et ils vous soutiennent en respectant le calme et la concentration dont vous avez besoin lors de vos créneaux d’écriture. Malheureusement, dans la réalité, une fois l’admiration pour votre projet passée, les proches « oublient » pourquoi vous ne pouvez pas les accompagner à l’anniversaire de la cousine germaine ; ils ne comprennent pas que vous préfériez rester à la maison pour écrire plutôt que de partir en vacances. On ne peut pas leur en vouloir : quiconque n’a jamais écrit ne soupçonne pas le temps et l’investissement que l’écriture exige. Alors l’incompréhension s’installe chez sa famille et ses amis, la culpabilité grandit en soi, et arrive le moment où la question tombe comme un couperet : « Il n’est pas encore fini, ton livre ? » Rien de plus décourageant que ces quelques mots ! En fonction de la capacité de compréhension et de soutien de votre famille, vous pouvez donc choisir de leur parler de votre projet, ou pas. Vos proches ne sont pas obligés de savoir que vous êtes en train d’écrire un livre ; cela peut faire partie de votre jardin secret. Mais si vous les mettez dans la confidence, soyez au rendez-vous de l’écriture chaque fois que vous l’avez planifié, sinon les membres de votre famille ne vous prendront pas au sérieux et ne respecteront plus vos moments d’écriture.   Conseil n°6 : Créez un espace dédié à l'écriture  Trouver du temps pour écrire étant difficile, il convient de ne perdre aucune minute du précieux créneau dont vous disposez. Avoir un espace dédié pour écrire et son matériel toujours prêt, et toujours au même endroit, permet de s’y mettre tout de suite lorsque l’heure du rendez-vous avec l’écriture a sonné. A l’inverse, si l’on passe les premières minutes à chercher son carnet, à se demander où l’on va s’installer, le risque d’abandonner avant même d’avoir commencé est élevé. Choisir un endroit calme vous aidera à vous concentrer. Cela peut être une pièce de votre habitation qui deviendra votre bureau d’écrivain, ou la salle de travail d’une bibliothèque municipale ou universitaire, ou pourquoi pas un banc ensoleillé dans un square peu fréquenté. D’autres préféreront l’animation d’un café ou d’un espace de coworking. Peu importe le lieu, préférez toutefois un endroit où vous ne risquez pas de croiser des connaissances. Ces rencontres, bien que sympathiques, sont aussi des distractions. Choisissez et organisez aussi le support sur lequel vous allez écrire : Ayez un carnet par « besoin » : un carnet pour le projet en cours, un autre pour le projet suivant, un autre pour les « idées diverses, à exploiter plus tard », etc. Organisez votre ordinateur. Créez un répertoire « écriture » et autant de sous-répertoires que de projets.   Conseil n°7 : Fixez-vous des objectifs réalistes  Se fixer des objectifs clairs et mesurables permet d’évaluer sa progression et évite de faire du surplace ou de se perdre. En effet, on atteint plus vite sa destination lorsque celle-ci est prédéfinie. Pour avancer dans l’écriture en toute sérénité, il est recommandé de choisir un objectif qui soit adapté à vos capacités et au temps libre dont vous disposez au moment donné. Un bon objectif est : ambitieux : il doit vous stimuler, c’est-à-dire ne pas être trop facile à atteindre ; réaliste : il doit être atteignable la plupart du temps. chiffré : il doit être clair et précis. Vous devez être en mesure de dire si vous avez atteint votre objectif ou pas.   Mettre la barre trop haut, trop vite, est le meilleur moyen de se décourager au bout de quelques jours. Commencez petit,  par exemple, 10 à 15 minutes par jour, puis augmentez progressivement.  Une fois que cette habitude est ancrée, allongez vos créneaux. Ce qui compte, ce n’est pas d’être productif tout de suite, mais de l’être de plus en plus, au fil du temps et de votre pratique.   Faites preuve de souplesse. N’hésitez pas à réajuster votre objectif personnel au fil des semaines : Si vous constatez que l’objectif d’écrire 1 000 mots par semaine était trop ambitieux pour vous, revoyez ce chiffre à la baisse. Si, au contraire, vous atteignez rapidement et facilement les 1 000 mots par semaine, revoyez ce chiffre à la hausse.   Conseil n°8 : Rejoignez un atelier d’écriture Ecrire est une activité solitaire ; la solitude de l’écrivain peut parfois peser. Dans ces moments-là, s'inscrire à un atelier d'écriture permet de lancer une nouvelle dynamique. En effet, faire partie d’un groupe de personnes qui écrivent, c'est un peu comme rejoindre une équipe : on se motive mutuellement, on progresse plus vite et on prend plus de plaisir ! Un atelier ou une formation à l’écriture offre de nombreux autres avantages : Un cadre pédagogique structuré : grâce aux enseignements théoriques et aux exercices pratiques, vous sortez de votre zone de confort, envisagez votre livre sous un autre angle et apprenez des techniques pour mieux l’écrire. Des délais imposés : les échéances vous poussent à être plus réguliers dans votre pratique et stimulent votre créativité. Des retours constructifs : l’animateur et les autres participants apportent un regard extérieur sur vos écrits, ce qui vous permet de les améliorer. Le partage d'expériences : échanger avec d'autres personnes qui écrivent permet de constater que vous n’êtes pas seul à rencontrer des difficultés et à traverser des moments de doute. Le partage de ressources : l’animateur et les participants prodiguent des conseils, des références, des outils d'écriture.   En suivant ces 8 conseils, vous parviendrez, progressivement, à mettre en place une routine d’écriture , et à concilier vie d'écrivain et quotidien personnel et professionnel.   Et vous, avez-vous d’autres astuces pour   trouver le temps d’écrire votre livre, en plus de votre emploi à temps plein et de votre vie de famille ?   *** Découvrez notre formation « Devenir un écrivain discipliné : un stage de 6 semaines pour ancrer durablement l'écriture dans son quotidien et apprendre à écrire de façon organisée et disciplinée. Semaine 1 : Déterminer son objectif Semaine 2 : Comprendre ce qui empêche d’écrire Semaine 3 : Faire de l’écriture une priorité Semaine 4 : En finir avec les excuses et les distractions Semaine 5 : Persévérer et combattre la procrastination  Semaine 6 : Être un écrivain productif chaque jour de sa vie

  • Nos anciens participants sont édités : Camille Colva, lauréate du concours de nouvelles Femme Actuelle

    Nous avons eu le plaisir de retrouver Camille Colva, participante de nos ateliers d'écriture et auteure de trois romans auto-édités. Elle vient de remporter le prix de la nouvelle 2024 , délivré par le mag azine Femme Actuelle Jeux Extra , les Éditions Prisma et la plateforme d'auto-édition Book on Demand. Le jury était présidé par l'écrivain Philippe Delerm. Camille Colva Bonjour Camille Colva. Tu es la grande gagnante du concours de nouvelles organisé par Book On Demand et Femme Actuelle. Félicitations ! Comment as-tu réagi à l'annonce des résultats ? Je venais de rentrer de dix jours de vacances et littéralement, au moment de passer la porte, j’ai regardé mon téléphone et surprise… le mail inattendu. J’étais la gagnante du concours de nouvelles  ! J’ai lu le mail à mon chéri, à moitié en pleurant. Je suis ensuite allée à mon cours d’aquabiking et croyez-moi, faire du sport n’a jamais été aussi facile ! J’étais tellement portée par l’adrénaline que je n’ai pas du tout souffert du cours (sachant que je suis tout sauf une grande sportive). J’ai par la suite su qu’il y avait plus de cent quatre-vingts participants à ce concours. Je n’avais jamais vraiment imaginé gagner. J’étais contente de ma nouvelle, je pensais avoir fait du bon travail (d’ailleurs, elle est en train d’être transformée en roman), mais avoir fait du bon travail n’implique pas du tout qu’on va gagner – en général, il y a toujours quelqu’un meilleur que soi. Participes-tu souvent à des concours d'écriture ? Depuis combien de temps ?  Je ne dirais pas « souvent » ! J’ai participé aux deux derniers concours de nouvelles de L’atelier d’écriture by Christine . Je n’ai pas gagné, mais j’étais à chaque fois dans les dix premiers. Je trouvais ça bien que ce soit à chaque fois précisé, c’était une façon de dire « Même si tu n’as pas gagné, persévère ». Comme quoi, j’ai persévéré et j’ai eu raison, même si je ne désespère pas de gagner un concours de nouvelles de Christine un jour, si lointain soit-il 😊 Tu as déjà écrit trois romans. Quel est le point de départ d'un nouveau projet ? D'où te viennent tes idées ?  Pour le premier, c’est simple, mon inspiration a été la période de la pandémie et du confinement. L’idée m’est venue quelques mois après. On entendait beaucoup parler dans les médias de la façon dont le confinement était vécu par différents types de personnes : les femmes victimes de violences conjugales, les personnes âgées, les étudiants avec des petits boulots précaires non déclarés qui se retrouvent seuls dans des chambres de bonnes… J’avais envie d’explorer ces pistes et c’est comme ça que sont nées ces trois femmes d’âges et de milieux sociaux différents, mais toutes impactées par le confinement. Pour le deuxième, je me suis inspirée de personnes que j’ai connues à l’université. J’ai changé les noms et je leur ai inventé des vies, mais il y avait toujours un point de départ. J’ai ensuite exploré le pire de la nature humaine. Les personnages lisses, parfaits, qui ne font jamais d’erreur, ne m’intéressent pas, de même que je n’aime pas écrire des happy ends. Mes fins sont toujours des « moyen ends ». 😊 Pour le troisième, sans doute le plus personnel, certains événements de ma propre vie ont été le point de départ, le divorce de mes parents par exemple, ou ma dispute avec ma meilleure amie du lycée, à laquelle je tenais beaucoup. Ensuite, j’ai brodé et modifié certains détails, et mon roman initiatique est né. Les trois premiers romans de Camille Colva Actuellement, je travaille sur la rédaction de mon quatrième roman. Il est inspiré de la nouvelle qui sera publiée dans Femme Actuelle Jeux Extra  en décembre 2024 .  Pour celui-ci, j’avais envie d’explorer un sujet très intéressant qu’on voit assez peu dans la littérature : les relations extra-conjugales émotionnelles. Celles où il « ne se passe rien » d’un point de vue physique, mais où il y a une véritable alchimie entre les personnages, souvent en couple, qui ne laisse planer aucun doute sur la nature de leurs sentiments. Le seul roman à ma connaissance à avoir vraiment traité le sujet est Daisy Jones & The Six de Taylor Jenkins Reid, un de mes livres préférés. Mais j’avais envie de sortir le sujet du cadre « stars du rock » et de le placer dans un bureau, avec Monsieur et Madame Tout-Le-Monde, des personnages auxquels nous pouvons plus facilement nous identifier. Pour le moment, je n’en dirai pas plus ! 😉 Comment procèdes-tu ensuite pour écrire tes romans ?  J’admets être une « mauvaise élève » de la méthode de Christine puisqu’en général, je pars d’une page blanche et je fonce ! Je suis plus jardinière qu’architecte. Eventuellement, je vais avoir un cahier à côté, avec des infos sur les personnages, des événements que je veux leur faire vivre, ou des jolies citations inspirantes que je déniche dans mes lectures. Pour mon troisième roman, j’avais fait un arbre généalogique, mais il me servait surtout pour me rappeler des âges des personnages (comme il se déroule sur quatre époques différentes, c’était plus pratique pour moi d’avoir des dates de naissance bien définies). Mais en général, c’est une page recto-verso de carnet, pas plus ! Pour le temps que ça me prend, c’est très variable. Une fois que je suis lancée, je peux écrire beaucoup et très vite, et c’est pour ça que j’aime beaucoup faire les retraites d’écriture de Christine. Je peux produire jusqu’à vingt mille mots en un weekend si je suis bien concentrée. Le problème, c’est que j’ai souvent beaucoup de mal à m’y mettre. Stephen King a dit : « Si vous n’avez pas le temps de lire, vous n’avez pas celui d’écrire, ni les instruments pour le faire. » J’ai le problème inverse : je lis cent cinquante livres par an, et ne me consacre pas suffisamment à l’écriture ! Selon toi, quelle est la partie la plus difficile dans l'écriture de romans ? La réécriture ! Je n’aime pas du tout ça. On dit souvent que le roman final, en termes de mots, c’est le premier jet moins dix pour cent. Moi, ça va être plutôt l’inverse, je vais en rajouter : j’ai tout faux. C’est pour cela que je vais bientôt suivre la formation «  Retravailler un roman  » proposé par Christine. Pourquoi avoir choisi l'auto-édition ?  Ce n’était pas vraiment un choix voulu, j’avais commencé par envoyer mon premier roman à quelques maisons d’édition mais je n’ai pas reçu de réponse, ou alors des réponses négatives. Je n’en ai pas non plus tenté énormément mais j’avoue que la longue attente m’a un peu découragée. Une des maisons d’édition ne prenait que les versions papier des romans. L’imprimer, le relier, l’envoyer… ça m’a coûté cher, alors quand j’ai reçu un refus, j’étais un peu amère, même si je m’y attendais. J’en avais assez d’attendre que la publication vienne à moi, et j’ai décidé de prendre les choses en main. Il y a certains avantages – c’est moi qui décide de ce que je mets dans mon roman, je peux choisir l’artiste qui fait mes couvertures, mon titre. Mais il y a aussi des inconvénients : je ne serai jamais aussi visible que les auteurs des grosses maisons d’édition. Faire son auto-promotion, est-ce difficile ? Aurais-tu des conseils à donner aux personnes qui souhaiteraient elles aussi s'auto-éditer ? Pour moi, ce n’est pas si difficile que ça, mais dans mon « vrai métier », je suis responsable communication, alors c’est mon domaine ! Mais je comprends que ce n’est pas évident quand on n’a pas l’habitude. La communication est un élément à ne surtout pas négliger en auto-édition. On n’aura jamais une pub immense dans le métro comme Marie Vareille ou Maud Ventura… Alors, on ne doit jamais sous-estimer le bouche-à-oreille ! Harcelez les gens qui lisent et aiment vos livres pour qu’ils vous laissent des avis sur les principaux sites : Babelio, Amazon… C’est le seul moyen que vos livres gagnent en visibilité et soient vus par ces plateformes. Autre élément à ne pas négliger : la mise en page ! Vous pensiez maîtriser Word car vous l’utilisez tous les jours au boulot ? Vous avez tort. En mettant mes livres en page, j’ai découvert la magie des « sauts de section » et autres joyeusetés. Dans les premières versions de mes romans (les versions « collector » 😉 ), la mise en page est faite un peu n’importe comment, avec les pages blanches numérotées. Ne faites pas ces erreurs, prenez le temps d’apprendre à faire la mise en page, ça donnera un rendu beaucoup plus pro. Ne vous précipitez pas. Et troisième point : vous détestez Amazon ? Vous pensez qu’ils tuent les librairies ? Vous trouverez qu’ils ne sont pas éthiques ? Dommage, car si vous voulez vendre un tant soit peu, vous serez obligés de travailler avec eux – et ce, même si vous ne passez pas par Amazon pour vous auto-éditer. Les ebooks de mes deux premiers romans, je ne les avais mis que sur Kobo au départ, car je voulais éviter Amazon au maximum. J’ai vendu 34 ebooks du premier et 23 du deuxième. Pour le troisième, je l’ai tout de suite mis sur les deux plateformes, dès le 1er août… résultat des courses, 45 ventes sur Amazon, 8 sur Kobo. Le constat est sans appel… A L'atelier d'écriture by Christine, nous te connaissons bien car tu as participé à plusieurs de nos stages. D'ailleurs, merci pour ta fidélité ! Quels bénéfices vois-tu dans le fait de participer à des ateliers ?  En 2022, j’ai fait la formation : « Approfondir les techniques de la narration ». Cela m’a beaucoup aidée dans la rédaction de mon deuxième roman, Jackie a dit . Le premier jet était déjà finalisé mais j’ai pu approfondir plusieurs aspects grâce à cet atelier. J’ai hâte de commencer «  Retravailler un roman  » au mois de novembre. Mon point faible étant la réécriture, autant me former dessus ! J’ai également fait deux retraites d’écriture , une en 2023 et une en 2024. Ça a été très bénéfique pour moi car j’ai souvent besoin d’un petit coup de pied pour « m’y mettre », et le fait d’être dans un cadre avec d’autres gens qui écrivent est très motivant. J’ai écrit le quart de mon troisième roman grâce à la retraite de 2023. (Sans ça , j’y serais sans doute encore…) Retraite d'écriture by Christine 2023 Dans le même objectif, il m’arrive de temps en temps de participer aux marathons d’écriture . Une seule idée en tête : me motiver !   Merci Camille Colva ! Que peut-on te souhaiter pour la suite ? J’espère que la publication de ma nouvelle dans Femme Actuelle Jeux Extra va permettre aux ventes de mes romans de décoller. En auto-édition, ce n’est pas toujours facile de se démarquer par rapport aux auteurs qui ont pignon sur rue, sans compter que l’auto-édition a souvent mauvaise presse. La plupart des gens pensent encore que nous sommes les « déchets » dont l’édition traditionnelle n’a pas voulu, alors que la réalité est plus complexe… Et avis aux Alsaciens, j’ai prévu de participer à deux salons prochainement ! Le premier, ce sera le salon Made in Alsace de Hésingue les 2 et 3 novembre. Ce n’est pas uniquement un salon littéraire, vous aurez l’occasion d’y trouver de l’artisanat régional et déguster des spécialités alsaciennes (miam). Je partagerai un stand avec l’autrice Clara Renard. Le second, ce sera le Festival du Livre de Colmar , les 23 et 24 novembre. Je serai sur le stand d’une association locale, la Plume Colmarienne. Si vous pouvez me souhaiter quelque chose pour ce mois de novembre, c’est de vendre plein de jolis livres et de rencontrer des lecteurs enthousiastes dans ma région. *** Pour lire un extrait de la nouvelle lauréate de Camille Colva : cliquez ici . Pour en savoir plus sur Camille Colva et acheter ses livres, visitez son site internet et son compte Instagram . Pour en savoir plus sur nos formations, retraites et marathons d'écriture, consultez notre catalogue :

  • Les écrivains au travail : Gabriel Garcia Marquez

    Ce mois-ci, pour le Club de lecture by Christine , nous lisons Chronique d'une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez. L'écrivain colombien, surtout connu pour sa saga familiale Cents ans de solitude , a reçu le prix Nobel de littérature en 1982. Gabriel Garcia Marquez Peter H. Stone, du magazine littéraire The Paris Review, est allé interviewé Gabriel Garcia Marquez chez lui au cours de l'hiver 1981, soit un an très exactement avant que l'auteur ne soit couronné par l'Académie suédoise. Extraits de l'interview : Gabriel Garcia Marquez est né en 1928 dans la petite ville colombienne d'Aracataca. Entouré de bananeraies, le village voisin s'appelle Macondo ; c’est là que l’écrivain colombien placera le décor de son roman Cent ans de solitude . Ses premiers écrits sont des reportages, parus dans le journal colombien El Spectador  où il était journaliste et critique de cinéma. Gabriel Garcia Marquez a écrit ses premières nouvelles la nuit, après que ses collègues journalistes ont quitté le bureau. Cependant, ce n'est qu'en 1967, avec la publication de Cent ans de solitude , un livre qu'il a eu beaucoup de difficultés à écrire, qu'il obtint une reconnaissance internationale. Immédiatement salué comme un chef-d'œuvre, le roman remporte en 1969 le prix du meilleur livre étranger décerné par l'Académie française. Depuis 1961, il réside à Mexico. L’interview a eu lieu dans son studio/bureau situé juste derrière sa maison. Garcia Marquez est venu me saluer d'un pas vif et léger. C'est un homme solidement bâti, dont la silhouette rappelle celle d’un lutteur de poids moyen. Il était vêtu de façon décontractée et porte une moustache épaisse. Bien que son anglais soit assez bon, Garcia Marquez s'est exprimé principalement en espagnol. Ses deux fils, qui ont fréquenté des écoles britanniques au Mexique et en Espagne, se sont partagé la traduction. Lorsque Garcia Marquez parle, son corps se balance souvent d'avant en arrière. Tantôt il se penche en avant vers son interlocuteur, tantôt il s'assoit en arrière, les jambes croisées, lorsqu'il réfléchit.   INTERVIEWEUR Comment avez-vous commencé à écrire ? GARCIA MARQUEZ A l'université de Bogota, un ami m'a prêté un recueil de nouvelles de Franz Kafka. Je suis rentré à la pension où je logeais à l’époque et j'ai commencé à lire La Métamorphose  : « En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. » Cette première phrase m'a fait tomber de mon lit ! J’ignorais qu’on avait le droit d'écrire des choses pareilles. Si je l'avais su, j'aurais commencé à écrire plus tôt. C’est à ce moment-là que j’ai écrit mes premières nouvelles.   INTERVIEWEUR Qu’en est-il de l’influence du journalisme sur votre fiction ? GARCIA MARQUEZ L'influence est réciproque. La fiction a aidé mon travail de journaliste car elle lui a donné une valeur littéraire. Le métier de journaliste, en me maintenant dans un rapport étroit avec la réalité, a aidé ma fiction. Par exemple, si vous dites qu’il y a des éléphants qui volent dans le ciel, les gens ne vous croient pas. Mais si vous dites qu’il y a quatre cent vingt-cinq éléphants dans le ciel, les gens vous croiront probablement. Le problème de tout écrivain est la crédibilité. N’importe qui peut écrire n’importe quoi à condition de rendre cela crédible. En fin de compte, la littérature n’est que menuiserie.   INTERVIEWEUR Pouvez-vous développer cette analogie ? GARCIA MARQUEZ L’écriture et la menuiserie sont toutes deux très difficiles. Les deux activités regorgent d’astuces et de techniques, et demandent un travail acharné. « Je ne pense pas qu'on puisse écrire un livre de qualité sans une discipline extraordinaire. »   INTERVIEWEUR Dans L’Automne du Patriarche , les personnages des dictateurs sont-ils calqués sur des personnes réelles ? Ils semblent avoir des similitudes avec Franco, Peron et Trujillo. GARCIA MARQUEZ Dans chaque roman, tout personnage est un collage de différentes personnes que vous avez connues, dont vous avez entendu parler ou sur lesquelles vous avez lu. J'ai lu tout ce que j'ai pu trouver sur les dictateurs latino-américains du siècle dernier et du début de ce siècle-ci. J'ai aussi parlé à beaucoup de gens qui ont vécu sous des dictatures. J'ai fait ça pendant au moins dix ans. Et quand j'ai eu une idée précise de mes personnages, je me suis efforcé d’oublier tout ce que j'avais lu et entendu, pour pouvoir inventer sans utiliser de situation de la vie réelle.   INTERVIEWEUR Le thème de la solitude du pouvoir est souvent présent dans vos livres. GARCIA MARQUEZ Plus vous avez de pouvoir, plus il est difficile de savoir qui vous ment et qui ne vous ment pas. Quand on atteint le pouvoir absolu, on perd tout contact avec la réalité, et c'est la pire forme de solitude qui puisse exister.   INTERVIEWEUR Qu’en est-il de la solitude de l’écrivain ? Est-elle différente ? GARCIA MARQUEZ Elle est très proche de la solitude du pouvoir. La tentative même de l'écrivain de décrire la réalité le conduit souvent à une vision déformée de celle-ci. En essayant de transposer la réalité, il peut finir par perdre contact avec elle, s’enfermer dans une tour d'ivoire, comme on dit. Le journalisme est un excellent garde-fou contre cette dérive. C'est pourquoi j’essaie de continuer à faire du journalisme ; cela me permet de rester dans le monde réel. La solitude qui me menaçait après Cent ans de solitude  n'était pas celle de l'écrivain ; c'était la solitude de la célébrité, qui ressemble bien plus à la solitude du pouvoir.   INTERVIEWEUR Vos romans prennent-ils parfois un tour inattendu ? GARCIA MARQUEZ Cela a pu m’arriver à mes débuts. Dans les premières histoires que j’ai écrites, j'avais une idée générale de l'ambiance, mais je me laissais guider par le hasard. On m’a dit que c’était une bonne manière de travailler, parce que j’étais jeune et que je baignais dans un torrent d’inspiration. Mais on m'a dit aussi que si je n'apprenais pas la technique, j’allais avoir des ennuis plus tard. L’inspiration finit toujours par disparaître, et la technique est alors nécessaire pour compenser. Si je n'avais pas appris cela à l’époque, je serais incapable aujourd'hui d'esquisser la structure du moindre roman. La structure est un aspect purement technique et si vous ne l’apprenez pas correctement, vous ne l’apprendrez jamais par expérience.   INTERVIEWEUR La discipline de l’écrivain est-elle importante pour vous ? GARCIA MARQUEZ Je ne pense pas qu'on puisse écrire un livre de qualité sans une discipline extraordinaire. Gabriel Garcia Marquez au travail  INTERVIEWEUR Qu’en est-il de la consommation de stimulants ? GARCIA MARQUEZ Hemingway a dit que, pour lui, écrire c’est comme boxer. L’écrivain, comme le boxeur, doit prendre soin de sa santé. Faulkner avait la réputation d'être un ivrogne, mais dans chaque interview qu'il m'a accordée, il a dit qu'il lui était impossible d'écrire une seule ligne lorsqu'il était ivre. De mauvais lecteurs m'ont demandé si j'avais écrit certaines de mes œuvres sous drogues. Cela montre à quel point ils ne connaissent rien à la littérature ni à la drogue. Pour être un bon écrivain, on a besoin de sa lucidité et de sa santé à chaque instant. Je suis très opposé au concept romantique de l'écriture comme acte de sacrifice. L’idée que plus les conditions économiques ou la santé émotionnelle de l’écrivain sont mauvaises et meilleure sera son écriture, est complètement fausse.   INTERVIEWEUR Blaise Cendrars a dit qu'écrire est un privilège, en comparaison à la plupart des autres métiers, et que les écrivains exagèrent leur souffrance. Qu'en pensez-vous ? GARCIA MARQUEZ Ecrire est très difficile, mais tout travail consciencieusement exécuté l’est aussi. Le vrai privilège, c'est de pouvoir faire un travail et de le porter à sa propre satisfaction. Je suis excessivement exigeant envers moi-même et envers les autres, et je ne tolère pas la moindre erreur. Il est vrai cependant que les écrivains sont souvent mégalomanes et qu’ils se considèrent comme la conscience de la société. Mais j’admire toute chose bien faite. Quand je voyage, je suis heureux de savoir que le pilote aux manettes de l’avion est un travailleur consciencieux.   INTERVIEWEUR Quand travaillez-vous le mieux ? Avez-vous des horaires de travail ? GARCIA MARQUEZ Lorsque j’étais journaliste, je travaillais la nuit. Quand j'ai commencé à écrire à plein temps, j’étais essentiellement occupé de neuf heures à quatorze heures, jusqu’au moment où mes fils rentraient de l'école. Comme j'étais habitué à travailler dur, j’ai pu ressentir de la culpabilité à ne travailler que le matin. Alors j'ai essayé de travailler l'après-midi aussi, mais j'ai découvert que ce que j’écrivais l'après-midi devait être entièrement réécrit le lendemain. J’ai donc décidé de ne travailler que de neuf heures à quatorze heures et de ne rien faire d’autre.   INTERVIEWEUR Faites-vous une distinction entre inspiration et intuition ? GARCIA MARQUEZ L'inspiration, c'est lorsque vous trouvez le bon sujet, celui qui vous anime vraiment, qui vous rend le travail beaucoup plus facile. L'intuition est une qualité particulière qui vous aide à percevoir le réel, le vrai, sans avoir besoin de connaissances scientifiques ou de tout autre apprentissage particulier. Pour un romancier, l’intuition est essentielle.   « L’inspiration finit toujours par disparaître, et la technique est alors nécessaire pour compenser. Si je n'avais pas appris cela à l’époque, je serais incapable aujourd'hui d'esquisser la structure du moindre roman. La structure est un aspect purement technique et si vous ne l’apprenez pas correctement, vous ne l’apprendrez jamais par expérience. » INTERVIEWEUR Que pensez-vous des traducteurs ? GARCIA MARQUEZ J'ai une grande admiration pour eux, à l'exception de ceux qui utilisent des notes de bas de page. Ceux-là essaient toujours d’expliquer au lecteur quelque chose que l’auteur n’a probablement pas voulu dire ; et le lecteur n’a pas d’autre choix que de l’accepter, puisque la note se trouve là, sous ses yeux. La traduction est un métier difficile, peu gratifiant et très mal payé. J'ai une grande admiration pour les traducteurs. Ils sont intuitifs plutôt qu’intellectuels. Il y a certains livres que j'aurais aimé traduire en espagnol, mais cela m'aurait demandé autant de travail que d'écrire mes propres livres, et ce travail ne m’aurait pas permis de gagner assez d'argent pour me nourrir.   INTERVIEWEUR Quelles œuvres auriez-vous aimé traduire ? GARCIA MARQUEZ Tout Malraux. Conrad aussi, et Saint Exupéry.   INTERVIEWEUR Pensez-vous que la célébrité arrivant tôt dans la carrière d'un écrivain soit une mauvaise chose ? GARCIA MARQUEZ La célébrité est mauvaise à tout âge. J'aurais aimé que mes livres soient reconnus à titre posthume, au moins dans les pays capitalistes où l'auteur devient une sorte de marchandise.   INTERVIEWEUR Pourquoi pensez-vous que la célébrité soit si destructrice pour un écrivain ? GARCIA MARQUEZ Principalement parce que cela envahit votre vie privée. Le temps que vous passez avec vos amis vous est volé, ainsi que le temps pendant lequel vous travaillez habituellement. De plus, la célébrité vous isole du monde réel. Un écrivain célèbre qui veut continuer à écrire doit constamment se défendre contre la célébrité. Comme je l'ai déjà dit, j'aurais vraiment aimé que mes livres soient publiés après ma mort, pour ne pas avoir à vivre toute cette histoire de gloire. Dans mon cas, le seul avantage de la renommée, c'est que j'ai pu lui donner un usage politique. Sinon, c'est inutile et inconfortable.   INTERVIEWEUR Aviez-vous imaginé que Cent ans de solitude  rencontrerait un tel succès ? GARCIA MARQUEZ Je savais que ce roman plairait plus que mes autres livres. Mais lorsque mon éditeur m'a annoncé qu'il allait en imprimer huit mille exemplaires, j'ai été stupéfait car mes autres livres ne s'étaient jamais vendus à plus de sept cents. Je lui ai demandé pourquoi ne pas commencer lentement, mais il m'a répondu qu'il était convaincu que les huit mille exemplaires seraient vendus entre mai et décembre. En fait, ils ont tous été vendus en une semaine à Buenos Aires.   INTERVIEWEUR À votre avis, pourquoi Cent ans de solitude  a-t-il eu un tel retentissement ? GARCIA MARQUEZ Je n’en ai pas la moindre idée car je suis un très mauvais critique de mes propres œuvres. L'une des explications les plus souvent entendues est qu'il s'agit d'un livre sur la vie des peuples d'Amérique latine, un livre écrit de l'intérieur. Une autre explication est que chaque lecteur peut s’approprier les personnages du livre. Pour cette raison, je ne veux pas que ce roman devienne un film puisque le spectateur se verrait alors imposer un visage qu'il n'a peut-être pas imaginé lors de la lecture du livre.   INTERVIEWEUR Y a-t-il eu des propositions pour en faire un film ? GARCIA MARQUEZ Oui. Mon agent a exigé un million de dollars pour décourager les offres. Mais à mesure que les offres se rapprochaient de cette somme, mon agent l'a augmentée à trois millions. Un film ne m'intéresse pas, et tant que je pourrais empêcher cela de se produire, il ne se produira pas.   INTERVIEWEUR Avez-vous des ambitions ou des regrets en tant qu’écrivain ? GARCIA MARQUEZ Ma réponse sera la même que celle à propos de la célébrité. On m’a demandé l’autre jour si le prix Nobel m’intéresserait. Je pense que pour moi ce serait une catastrophe absolue. Je serais évidemment honoré de le mériter, mais le recevoir serait terrible. Cela ne ferait que compliquer davantage les problèmes de renommée. La seule chose que je regrette vraiment dans la vie, c'est de ne pas avoir eu de fille. Gabriel Garcia Marquez recevant le prix Nobel de littéraiture en 1982   ---  Entretien mené par Peter H. Stone et publié dans The Paris Review, numéro 69 de l'hiver 1981. Traduit par Christine Leang. Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici . *** Gabriel Garcia Marquez est l'auteur de sept romans, quatre novellas, quatre recueils de nouvelles, neuf ouvrages de non-fiction et une vingtaine de scénarios pour le cinéma.

  • Comment mettre en page son manuscrit et l’envoyer à des éditeurs ?

    Notre série « Comment augmenter ses chances d’être publié par une maison d’édition à compte d’éditeur ? » se poursuit avec ce nouvel article. Les trois principaux groupes d'édition en France : Hachette Livre, Gallimard et Editis Vous avez écrit un roman et avez évité les erreurs fréquentes des débutants . Vous avez fait relire votre texte à des beta lecteurs afin d’avoir un regard extérieur et d’obtenir des critiques constructives. Vous avez retravaillé votre manuscrit en conséquence, afin de l’améliorer. Vous vous demandez à présent quelles sont les dernières tâches à accomplir avant de l’envoyer à des maisons d’édition. En tant que directrice de la collection Elan aux éditions Pacifica, je suis amenée à recevoir de nombreux manuscrits. En moyenne, un tiers de ces manuscrits sont non conformes aux attentes de l'éditeur en matière de mise en page et de présentation. Pour éviter de faire partie de ce mauvais tiers, je vous guide dans les dernières étapes à franchir avant l’ultime envoi qui déterminera l’avenir de votre roman. Comment savoir si mon manuscrit est terminé ? Avant même d’envisager l’envoi de votre manuscrit à des éditeurs, il est nécessaire de vous poser les questions suivantes : mon livre est-il vraiment terminé ? N’y aurait-il pas encore des choses à modifier ou à améliorer ? Dois-je procéder à une nouvelle réécriture ou puis-je m’arrêter là ? En effet, n’oubliez pas que vous n’avez qu’une seule chance de convaincre les éditeurs. Une fois votre manuscrit envoyé, il n’est plus possible de revenir en arrière. Un mail intitulé « Annule et remplace… » — parce qu’entretemps vous avez relevé des coquilles inaperçues jusqu’ici, ou vous avez finalement décidé d’élaguer un paragraphe ou de supprimer un personnage — sera purement et simplement ignoré par les éditeurs. Ceux-ci croulent sous les manuscrits et ne perdront pas leur temps à faire le tri dans vos différents envois. Si vous attendez des éditeurs qu’ils vous traitent avec respect et professionnalisme, commencez par faire preuve de rigueur et professionnalisme vous-même. A quel moment un livre est-il terminé ? La réponse à cette question n’est pas simple, et variera d’une personne à une autre, en fonction de son degré d’exigence. Mais voici quelques repères pour vous aider dans votre réflexion : La qualité de votre manuscrit est, à vos yeux, bonne voire excellente. Vous avez passé votre texte au peigne fin. Il ne subsiste aucune incohérence, aucun anachronisme, aucune faute d’orthographe, de grammaire ou de frappe. Votre écrit est une retranscription fidèle de vos idées, de vos pensées, du message que vous souhaitez transmettre à vos lecteurs. Lorsque vous relisez votre texte, vous vous reconnaissez dans les mots que vous avez choisis. Si demain, votre livre est distribué en librairie et que des lecteurs l’ont en main, vous ne ressentez aucun sentiment de honte ou de regret de ne pas l’avoir retravaillé une dernière fois. Vous avez donné le meilleur de vous-même et vous avez la sensation qu’avec les compétences et les capacités qui sont les vôtres aujourd’hui, vous ne pourriez pas faire mieux, même si vous le vouliez. Votre manuscrit final est au moins la cinquième version de votre texte. Si les six précédents points sont des affirmations pour vous, alors félicitations ! Vous êtes arrivé au bout du chemin : vous êtes prêt à envoyer votre manuscrit aux maisons d’édition. ------------------------------ Vous sentez que votre manuscrit comporte encore quelques faiblesses, mais vous ne parvenez pas à savoir lesquelles ? Vous manquez de recul et avez besoin d’un œil extérieur sur votre texte ? Mieux : vous souhaitez obtenir l' avis objectif d'un expert ? Faites appel à notre service de relecture de manuscrits et recevez un devis gratuit pour l’analyse complète de votre livre par un professionnel de l'écriture : ------------------------------ Le plus dur est maintenant derrière vous. Il reste cependant quelques étapes, plus faciles à franchir mais tout aussi importantes, et qui sont pourtant négligées par un grand nombre de personnes. Y accorder une attention particulière vous permettra de vous démarquer parmi les milliers de manuscrits reçus chaque mois par les maisons d’édition. Ciblez les éditeurs N’envoyez pas votre manuscrit tous azimuts sans avoir pris le temps de vous renseigner sur les différentes maisons d’édition. En effet, il ne sert à rien d'envoyer votre roman de fantasy à une maison spécialisée dans les essais historiques, ou votre premier roman à une maison qui n'accepte que des auteurs déjà connus. Ne perdez pas votre temps, et n’en faites pas perdre aux éditeurs. Commencez par regarder dans votre propre bibliothèque : qui sont vos auteurs favoris, ceux dont vous vous sentez proches et dont les livres appartiennent au même registre que votre écrit ? Dans quelle maison d’édition sont-ils publiés ? Passez du temps sur le site internet des maisons d’édition. Regardez leur catalogue. Comprenez leur identité. Voyez si vous vous y reconnaissez. Puis, choisissez 4-5 maisons d’édition dont la ligne éditoriale correspond au genre dans lequel vous vous inscrivez. Ce travail est certes chronophage, mais il est nécessaire. Vérifiez les modalités d’envoi Une fois les maisons ciblées, cherchez sur leur site internet le type d’envoi demandé (voie postale, voie électronique ou questionnaire à remplir en ligne). Il ne sert à rien d'envoyer votre manuscrit par mail si la maison n’accepte que les manuscrits en format papier. N’envoyez pas de format PDF si un document Word est demandé. Quelques exemples de modalités d'envoi des maisons d'édition : Si l’envoi doit s’effectuer par voie électronique, rédigez un mail d’accompagnement sobre et courtois. Inutile d’essayer d’impressionner le destinataire par des formules originales ou stylistiques. En revanche, un manuscrit envoyé en pièce jointe sans corps de mail sera perçu comme un manque de politesse basique et mettra le destinataire dans de mauvaises dispositions. Faut-il accompagner son manuscrit d’une biographie ou d’une présentation de l’auteur ? Exigée dans le monde de l’édition anglo-saxon, la pratique fait débat parmi les maisons d’édition françaises. Si certaines l’accueillent avec curiosité, d’autres perçoivent ce document comme superflu voire signe d’arrogance. Ce sont vos qualités littéraires et votre texte qui intéressent avant tout les éditeurs, pas votre personne. Ma recommandation est donc de s’abstenir d’envoyer une présentation de vous-même, sauf si la maison d'édition en fait explicitement la demande, ou si un élément particulier dans votre parcours personnel vous confère une légitimité par rapport à votre manuscrit. Par exemple, si vous êtes un médecin à la retraite et que votre roman raconte le combat d’un personnage atteint d’une maladie rare, alors il peut être intéressant de mentionner votre ancien métier dans votre mail. Ou si vous avez écrit un roman sur le génocide khmer rouge et que vous êtes vous-même un rescapé de ce génocide, alors cette information pourrait jouer en votre faveur. En revanche, si vous avez écrit un récit qui se déroule dans une école, il n’est pas utile de préciser que vous avez été vous-même élève dans le passé ! Dans tous les cas, soyez concis. Votre biographie, si vous décidez d’en joindre une, ne doit pas dépasser la centaine de mots. Comment mettre en page son manuscrit ? La mise en page de votre manuscrit – ou tapuscrit, pour la version électronique – peut sembler une simple formalité ; pourtant, elle peut vous coûter votre chance d’être édité si elle ne respecte pas un certain nombre de normes. En effet, l’une des premières choses que fait un éditeur lorsqu’il reçoit un manuscrit est de feuilleter le document pour en vérifier la mise en page. Certains éditeurs rejettent automatiquement tous les manuscrits dont la mise en page n’est pas conforme aux normes de l’industrie, avant même d’en avoir lu le moindre mot. Ne commettez donc pas l’erreur de bâcler l’étape de la mise en page car elle pourrait vous être fatale. Commencez par vérifier quelles sont les attentes des éditeurs. Certaines maisons d’édition ont leurs propres règles en matière de mise en page. Dans ce cas, ces règles sont généralement spécifiées sur le site internet de la maison d’édition, dans la section « Soumettre un manuscrit » ou « Contact ». Prenez-le temps de consulter en détail leurs sites internet. Si rien n’est mentionné, voici, par défaut, comment mettre en page son manuscrit : Dans votre traitement de texte : Marges de 3 cm minimum ; Pages numérotées ; Police Times New Roman taille 12 ou Arial taille 11 (pas de police d’écriture fantaisiste) ; Interligne 1,5 ou 2 (jamais moins) ; Alinéa de 0,5 à 1cm au début de chaque paragraphe ; Page de garde contenant : Prénom et nom de l'auteur (et/ou pseudo) ; Titre de l'ouvrage ; Genre de l’ouvrage (roman, essai, recueil de nouvelles, etc.) Nombre de mots et de signes ; Adresse postale ; Adresse mail ; Numéro de téléphone (important : si vous êtes retenu, il se peut que l'éditeur vous appelle directement. Si vous ne l'êtes pas, vous ne recevrez rien, ou au mieux, une lettre de refus par courrier postal). Exemple de page de garde fictive Certaines maisons d’édition exigent l’envoi du manuscrit imprimé (en format papier) par courrier postal. Dans ce cas : Prévoyez une marge plus grande sur le côté gauche (4 cm par exemple) pour la reliure ; Imprimez sur le recto uniquement (jamais en recto verso, même pour faire des économies de papier). Privilégiez une couverture transparente plastifiée pour la première page, et une couverture cartonnée colorée pour la dernière page. ⚠️ À bannir : Première de couverture illustrée par l'auteur lui-même ; Quatrième de couverture écrite par l’auteur lui-même ; Remerciements ; Dédicace en exergue ; Mise en page au format « roman », comme dans un « vrai » livre. Toutes ces pratiques passent pour de la prétention aux yeux des éditeurs (l’auteur « s’y croit déjà »). Un dernier conseil Avant l’impression éventuelle et l’envoi de votre manuscrit, je ne saurais que trop vous recommander de procéder à une énième relecture (même si vous avez déjà relu votre texte vingt fois) afin de traquer les dernières coquilles restantes (il en demeure toujours !). En effet, penser que quelques fautes de frappe ou de grammaire ne sont pas la mère à boire — l’éditeur a bien un correcteur qui s’occupera de corriger le texte — est une erreur. Ce n’est pas le travail des éditeurs de corriger vos textes, mais bien le vôtre. Les éditeurs attendent des textes aboutis, finis, prêts à être imprimés. Lorsqu’ils lisent des textes bâclés, ils ne pensent pas : « Ce texte a du potentiel ; il y a quelques fautes, mais l’auteur les corrigera plus tard. » Ils se disent plutôt : « Encore un amateur qui n'a pas fait l'effort de se relire. C’est un manque de respect pour la profession. » Envoyer un texte qui n’a pas été corrigé vous fera passer pour un amateur et cela pourrait vous coûter un éventuel contrat d’édition. Ne bâclez donc pas cette ultime étape. Prenez tout le temps nécessaire pour réaliser ce dernier travail. Ne soyez pas dans l’empressement ou la précipitation. Et après ? Une fois votre manuscrit envoyé, soyez patient. La plupart des maisons d’édition ont un délai de réponse compris entre deux et six mois. Pendant cette attente, commencez un nouveau roman ! L’écriture exige de la persévérance avant de porter ses fruits. Quelle que soit la discipline, artistique ou sportive par exemple, on imagine difficilement un amateur remporter les concours les plus prestigieux dès sa première tentative. Alors pourquoi croire qu’un écrivain serait immédiatement reconnu ? On l’ignore souvent, mais bon nombre d’auteurs n’ont connu le succès qu’après de nombreuses tentatives : J.K. Rowling a essuyé douze refus avant que le premier tome de la saga Harry Potter soit accepté ; Les trois premiers romans de Stephen King ont tous été rejetés avant que l’auteur ne devienne le roi du genre de l’horreur ; Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell a remporté le Prix Pulitzer en 1937, mais seulement après que trente-six maisons d’édition l’ont refusé ; Marcel Proust, après avoir été refusé par Gallimard, a choisi l’ édition à compte d’auteur , avant d’être publié chez Grasset. Si vous ne recevez que des refus pour votre manuscrit, ne vous découragez pas. Retravaillez-le, écrivez-en un autre, continuez d’écrire le plus possible ! Le travail et la persévérance finissent toujours par payer. 😉 ------------------------------ Découvrez « Retravailler un roman », notre formation en ligne de 6 semaines pour retravailler votre manuscrit de A à Z :

  • Que fait-on dans des ateliers d'écriture ?

    Vous savez que les ateliers d’écriture existent, mais vous vous demandez ce qu’on y fait concrètement. Vous êtes tenté de participer à un atelier d’écriture, mais vous avez encore quelques doutes ou interrogations. Je vous dis tout sur la façon dont se déroule un atelier, et en particulier ceux que j’anime. Ateliers d'écriture thérapeutique, ateliers créatifs, jeux d'écriture, masterclasses... Comment s'y retrouver ? Disons-le sans ambages : depuis quelques années, l'écriture est devenue une véritable mode et les ateliers en tous genres fleurissent un peu partout. Il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour tous les publics. Selon votre besoin (d'exploration, d'écoute, de bienveillance, ou plutôt d'apprentissage, de pratique, de discipline) et votre degré d'exigence (de nombreux ateliers sont animés par des personnes non formées à la pratique de l'écriture et ne proposent aucun contenu pédagogique), il vous faudra bien lire le descriptif de l'atelier qui a retenu votre attention, sous peine d'être déçu ou de vous retrouver au mauvais endroit. Ainsi, les masterclasses animées par des écrivains de renom sont souvent citées comme des « ateliers décevants » par bon nombre de mes participants. L'idée d'apprendre auprès d'auteurs à succès est alléchante, mais se retrouver à regarder des vidéos pré-enregistrées, sans aucune interaction avec l'auteur ni retour sur ses textes est pour le moins insatisfaisant. Ici, je ne parlerai donc que des ateliers d'écriture qui concernent mon cœur de métier, à savoir ceux qui forment à la dramaturgie (l'art de raconter des histoires) et à la narratologie (l'art d'écrire des récits littéraires), et au cours desquels vous êtes face à un vrai animateur, en direct. Comment se passe un atelier d’écriture ? La plupart des ateliers d’écriture suivent la formule suivante : Une thématique est choisie par l’animateur ; Un exercice d’écriture est à réaliser sur place ; Tous les participants lisent à tour de rôle le texte produit ; L’animateur demande aux autres participants de commenter les textes lus ; L’animateur fait lui-même un retour constructif sur chacun des textes. Dans cette formule, une grande partie voire l’intégralité de la séance est consacrée à l’écriture, puis à la lecture des textes. Les participants repartent avec la satisfaction d’avoir écrit quelque chose, ce qu’ils ont parfois des difficultés à faire seul, de chez eux, sans le cadre de l’atelier. Et à L’atelier d’écriture by Christine , comment ça se passe ? Dans les ateliers que j’anime, je ne pars jamais d’une thématique, mais je choisis de travailler une technique d’écriture. En effet, une thématique, telle que l’enfance, l’amour, la mort ou « écrire à la manière de », pourra intéresser certaines personnes, mais n’inspirera pas forcément l’ensemble des participants. En revanche, toute personne qui aspire à écrire des récits aura besoin de connaître et de maîtriser les techniques de la narration : créer des personnages vivants, construire une intrigue captivante, choisir le bon point de vue narratif, écrire des dialogues percutants, construire la trame d’un roman, retravailler un premier jet, etc. L’objectif de mes ateliers est de transmettre aux participants une méthode complète, étape par étape, pour qu’ils deviennent autonomes dans l’écriture de romans. Les écrivains en herbe restent ainsi libres d’écrire sur la thématique de leur choix, et tous repartent avec des outils concrets pour construire et écrire leurs romans. Ainsi, mes ateliers en présentiel à Paris se déroulent de la manière suivante : Chaque journée est construite autour d’une technique d’écriture, en commençant par les bases fondamentales de l’écriture créative, puis en avançant selon une logique de progression. On commence par le plus facile, pour terminer par le plus difficile ! Un cours théorique précis est dispensé, afin de comprendre la nécessité d’écrire selon des règles narratives, et non en se laissant porter par l’inspiration ou l’improvisation ; Les participants posent des questions pour s’assurer qu’ils ont bien compris les techniques ; Un exercice est proposé, afin de mettre en pratique la théorie. Le temps d’écriture, habituellement de 30 à 60 minutes dans la plupart des ateliers, est ici réduit à 15 minutes. L’apprenti écrivain pourra toujours poursuivre ou reprendre l’exercice plus tard, de chez lui ; Les participants qui le souhaitent peuvent lire leur texte produit, mais ce n’est jamais une obligation ; En tant qu’animatrice, je fais des retours objectifs et spécifiques sur les textes lus, en mettant l’accent sur la technique abordée, plutôt que d’évoquer mon ressenti subjectif de lectrice. Mon but est que l’auteur du texte reçoive des conseils concrets et pratiques pour améliorer son écriture. Quid des ateliers d’écriture à distance ? Depuis que nous sommes entrés dans l’ère Covid, l’offre de stages d’écriture en ligne s’est démultipliée. La plupart de ces ateliers à distance suivent la formule suivante : Envoi d’une consigne d’écriture hebdomadaire ou bimensuelle ; Le participant dispose d’une ou deux semaines pour produire son texte, seul, de chez lui, et l’envoyer à l’animateur ; L’animateur lui fait un retour constructif par mail ; Et ainsi de suite, semaine après semaine. Et à L’atelier d’écriture by Christine , comment se passent les ateliers à distance ? On reprend le même principe que dans les ateliers en présentiel : plutôt que d’imposer une consigne ou une thématique d’écriture, les participants reçoivent une fiche complète dans laquelle la technique d’écriture est expliquée de façon précise et détaillée. Envoi d’un cours théorique sur une technique d’écriture ; Un exercice d’écriture est proposé chaque jour, à faire chez soi, à son rythme ; Suivi quotidien : chaque participant peut poser ses questions à tout moment et recevra une réponse sous 48 heures ; Un forum de discussion permet aux participants d’échanger entre eux tout au long du stage d’écriture ; Une fois par semaine, je propose le partage d’un texte, mais ce n’est jamais une obligation. Je fais des retours constructifs sur chacun des textes publiés, sans exception. Ces retours sont l’occasion d’aller plus loin dans l’explication théorique des techniques. Quels sont les bénéfices à participer à un atelier d’écriture ? Ils sont nombreux, bien entendu ! De l’envie à la pratique Cela fait un moment que vous caressez l’idée de vous (re)mettre à écrire, mais sans sauter le pas : vous manquez de temps, vous êtes sans cesse sollicité, vous ne savez pas par où commencer, vous n’osez pas par manque de confiance ou de légitimité. Participer à un atelier vous permettra de vous consacrer pleinement à l’écriture le temps du stage. Dans un cadre pensé pour vous aider à vous concentrer et à libérer vos idées, vous serez guidé pas à pas et découvrirez de nombreuses astuces pour dépasser vos blocages. Découvrir qu’écrire, ça s’apprend Bien souvent, les blocages qui nous empêchent d’écrire ne viennent ni du manque de temps ni du manque d’idées. Ils sont plutôt dus au manque de maîtrise des techniques de la narration. Grâce à la méthode enseignée, vous découvrez qu’écrire peut s’apprendre. Vous n’êtes plus livré à vous-même face votre écran ou votre page blanche ; vous pouvez faire appel aux outils que vous avez appris au cours de l’atelier pour faire avancer votre roman. Démystifier le métier d’écrivain Les ateliers d’écriture sont l’occasion de discussions passionnantes autour l’écriture, ce qu’elle requiert comme qualités, investissement, parfois sacrifices. De nombreux fantasmes sur la réalité du métier d’écrivain perdurent et ne rendent pas forcément service à la profession. Personnellement, je mets un point d’honneur à faire tomber les mythes. Ainsi, on ne devient pas auteur de bestsellers du jour au lendemain, mais au prix d’années de travail, de persévérance acharnée et d’une grosse dose de chance. En revanche, quiconque est prêt à mettre l’écriture au cœur de son quotidien, à faire des choix difficiles et à garder une posture d’apprenant parviendra à écrire un livre tôt ou tard. S'encourager entre pairs En s’inscrivant à un atelier d’écriture, on fait partie d’un groupe de personnes qui aspirent toutes à écrire. A travers les questions posées, on se rend compte que les autres participants ont exactement les mêmes questionnements, attentes, doutes, difficultés. C’est tout de suite rassurant ! En effet, vous n’avez pas forcément dans votre entourage des personnes qui écrivent et qui comprennent votre démarche. A mes débuts, combien d’amis m’ont dit : « Tu ne vas quand même pas passer ton week-end à écrire ! » Ou « A quoi ça sert d’y consacrer autant de temps si tu n’as même pas la certitude d’être publiée (ou de gagner de l’argent) ? » . Puisque vous ne serez pas toujours en mesure de trouver du soutien auprès de vos proches, il vous faut donc trouver votre soutien ailleurs. Quoi de mieux que d’être entouré, au moins le temps d’un week-end, de personnes qui partagent la même envie, la même passion pour l’écriture ? Entre personnes qui aspirent à écrire, on parle « la même langue », on ne ressent pas le besoin de se justifier. Assez naturellement, une solidarité se met en place entre les différents participants : on s’encourage mutuellement en apprenant les uns des autres. Parfois, la magie de l’alchimie opère et certains participants décident même de rester en contact. Ainsi, c’est dans les ateliers que j’ai moi-même suivis il y une douzaine d’années que j’ai rencontré mes premiers camarades écrivains. Depuis, certains d’entre nous sommes devenus des auteurs publiés. Il m’arrive de faire appel à ces camarades lorsque j’ai besoin de bêta lecteurs. D’autres sont mes writing buddies : nous échangeons des textes, en convenant à l’avance du nombre de mots et d’un calendrier, et nous nous envoyons mutuellement des retours constructifs. Cet engagement envers un pair est une motivation supplémentaire pour avancer dans l’écriture de son roman. Conclusion Si l’envie d’écrire est présente voire pressante, jetez-vous à l’eau ! Participer à un atelier d’écriture vous permettra de savoir si l’écriture n’était qu’un fantasme, ou si c’est une vraie ambition à laquelle vous êtes prêt à accorder toute son importance. *** Pour en savoir plus sur nos ateliers d’écriture, lisez les témoignages de nos anciens participants .

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