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  • Ecrire un roman : est-ce que cela s’apprend ?

    Dans les représentations collectives et individuelles, on attribue encore à la figure de l’écrivain une aura de mystère, entretenue par le mythe du génie au talent inné . Selon ce mythe, on ne devient pas écrivain – comme on devient ingénieur, médecin, boulanger ou cuisinier – mais on serait écrivain de naissance. Comme si la capacité à écrire des livres était un don du ciel, ou que tous les écrivains étaient frappés par la foudre de l’inspiration sans avoir à fournir le moindre effort, contrairement au commun des mortels qui, lui, ne sera jamais en mesure de terminer un manuscrit et le faire publier. Le mythe du génie au talent inné De ce mythe autour du talent inné découlent deux croyances limitantes : L’écriture serait réservée à une élite, à quelques personnes choisies. Les personnes dotées de ce talent n’auraient donc pas besoin de se former au métier d’écrivain ou aux techniques de la narration. Or, ces deux croyances sont trompeuses : L’écriture n’est pas réservée à une élite. Pourquoi tout le monde ne pourrait-il pas apprendre à écrire un livre ? Si l’on a du « talent », des prédispositions pour l’écriture, mais qu’on ne fournit pas les efforts nécessaires à la production d’une création et à son aboutissement, alors peut-on prétendre au titre d’écrivain ? J’ai appris plusieurs choses en écrivant mon premier roman. D’abord, qu’« inspiration » est un très mauvais mot, employé par des auteurs retors pour paraître artistiquement respectables. Comme dit le vieil adage, le génie est fait de dix pour cent d’inspiration et de quatre-vingt-dix pour cent de transpiration. On rapporte que Lamartine décrivait ainsi les circonstances dans lesquelles il avait écrit un de ses meilleurs poèmes : il lui était venu tout achevé, dans une soudaine illumination, une nuit où il errait dans les bois. Or, après sa mort, quelqu’un trouva dans ses affaires un nombre impressionnant de versions dudit poème, qu’il avait écrit et réécrit dans un laps de temps de plusieurs années. Umberto Eco, Confidences d’un jeune romancier (2011). Ecrire un roman, cela s’apprend ! Comme on apprend le solfège pour jouer d’un instrument de musique, ou la perspective et les points de fuite pour aborder le dessin, la maîtrise de la langue et des techniques narratives est indispensable – et peut s’apprendre – si l’on souhaite écrire des romans qui convaincront les éditeurs et plairont aux lecteurs. L’écriture littéraire, comme toute discipline, possède un socle de connaissances fondamentales qu’on peut et doit maîtriser pour progresser et exceller dans cette pratique. Attention toutefois à ne pas confondre connaissance d’une langue d’une part, et maîtrise des techniques de la narration d’autre part. En effet, la première est rarement suffisante pour se lancer dans l’écriture d'un ouvrage. Ainsi, si je parle et écris le français parce que c’est ma langue maternelle, et que je connais par exemple l’existence des signes de ponctuation, cela n’est cependant pas suffisant pour me lancer dans l’écriture d’un roman. En effet, je ne maîtriserai pas forcément l’emploi correct des différents signes de ponctuation et j’ignorerai donc que l'usage des points de suspension et d’exclamation doit rester exceptionnel dans un roman. De la même manière, connaître les usages d'une langue ne signifie pas qu'on sera capable d'écrire un roman ou d'achever l'écriture d'une œuvre de fiction. En effet, terminer un premier jet, le relire pour procéder à sa réécriture - autant de fois que nécessaire - requiert de la discipline et la mise en place de solides habitudes d'écriture afin de ne plus souffrir du fameux syndrome de la page blanche. Devenir écrivain et écrire régulièrement, cela s'apprend également. L’écriture en dilettante ou en professionnel ? L’écriture comme outil thérapeutique (écriture de soi) ou comme loisir (écriture pour soi) peut se contenter d’une approche récréative, intuitive, improvisée, sans structure ou méthode. Mais dès lors que l’on souhaite écrire sérieusement, dans les « règles de l’art », achever ses manuscrits, trouver une maison d'édition pour se faire éditer et être lu par d’autres, cette écriture-là ne peut pas faire l’économie d’une maîtrise technique. En effet, que ce soit pour un blog, une revue, un concours de nouvelles ou un roman à envoyer à des éditeurs, on attendra de l'auteur un certain professionnalisme, un respect des conventions du milieu. La méconnaissance de ces règles compromettra sérieusement les chances de jouer dans « la cour des grands » (être publié et lu). Ecrire un texte satisfaisant, une histoire captivante, cela s’apprend. Aux Etats-Unis, l’écriture créative est une discipline universitaire depuis 1887, au même titre que les mathématiques, les sciences sociales, la médecine. On y apprend comment écrire un livre captivant, construire une intrigue solide, créer des personnages vivants et inoubliables, écrire des dialogues crédibles, instaurer de la tension narrative, choisir un point de vue narratif, délivrer un message marquant, travailler le rythme, créer une voix forte et atypique, soigner son style… La démarche est purement technique et pragmatique, et non intuitive ou mystique. Les notions de talent, motivation et inspiration y sont rarement mentionnées. On leur préfère celles de travail, régularité, discipline. Deux grands auteurs formés à l'école du creative writing et aujourd'hui enseignants : Jeffrey Eugenides et Zadie Smith Dans cette approche de l’écriture, on considère que la partie créative n’est qu’une étape parmi d’autres – et qu’elle aussi peut s’apprendre. En gros, écrire ne se résume pas à avoir du talent, mais requiert d’avoir des idées, de connaître les techniques pour les structurer , d’écrire puis retravailler son texte , d’effacer, de recommencer, de peaufiner. On voit bien comme ici, l’écrivain, plus qu’un artiste, est avant tout un artisan. Il n’a pas peur du labeur et il n’attend pas l’inspiration . Il s’appuie sur des connaissances et des techniques apprises pour produire le meilleur texte possible. Cette conception n’est pas qu’américaine, ni vraiment nouvelle : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse et le repolissez, Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. Nicolas Boileau, "L'art poétique" (1674). L’apprentissage des techniques de la narration permet non seulement de comprendre les rouages de l’écriture, mais aussi de construire son roman , de le rendre solide et cohérent, mélodieux et poétique dans sa résonance, captivant et mémorable pour ses lecteurs. En apprenant ces techniques, on investit du temps pour en gagner par la suite, car ces bases fondamentales vont prévenir les fameux « blocages » dont beaucoup se sentent victimes. En effet, on croit que les blocages sont d’ordre psychologiques ou créatifs ; or, ils sont le plus souvent dus à une impasse technique dont on peut se sortir si l’on a connaissance des rouages de la narration. Écrire un roman, cela s’apprend donc. Finalement, c’est plutôt une bonne nouvelle ! Car cela signifie qu’on peut s’appuyer sur des ressources existantes qui nous guideront sur le chemin long et ardu qu’est l’écriture d’un roman. Puisque ce savoir a été théorisé et qu’il n’est pas mystique, tout le monde peut se donner les moyens d’apprendre et de s’améliorer, afin d’écrire ce livre qu’on a en tête depuis tant d’années et pour lequel on bloque depuis trop longtemps. *** Tous les ateliers d'écriture et stages à la création littéraire que nous proposons ont été construits sur le modèle américain qui envisage l’écriture comme une discipline technique et professionnelle. Pour en savoir plus sur nos formations, cliquez sur le bouton ci-dessous :

  • Les marathons d'écriture : écrire à plusieurs pour se motiver !

    Ecrire est une activité qui demande de la discipline, souvent difficile à mettre en place lorsqu'on est seul. En 2020, lors du confinement, nous avons créé les marathons d'écriture afin de rassembler une communauté d'écrivains qui souhaitent se retrouver pour écrire ensemble et échanger autour d'une passion commune. Marathon d'écriture by Christine Un groupe d'écriture pour ne pas être seul face à la page blanche Les marathons d’écriture ne sont ni un atelier, ni une formation. Aucun enseignement formel n'est dispensé, aucune consigne d'écriture n'est donnée. Chacun travaille sur son propre projet. Les marathons d'écriture ne sont pas non plus le lieu pour partager ses écrits et recevoir des critiques constructives des autres. Il ne s'agit pas non plus d'un groupe de parole thérapeutique. Ici, il n'est question que d’écriture ! Comment ça fonctionne ? Les marathons d'écriture consistent tout simplement à se réunir en ligne et à écrire ensemble, en silence, pendant 50 minutes, suivies de 10 minutes de pause durant lesquelles nous échangeons sur nos objectifs d'écriture. Puis nous repartons pour 50 minutes d'écriture, suivies de 10 minutes de pause et d'échanges, et ainsi de suite jusqu'à la fin du marathon. Liberté totale : vous pouvez assister à une heure, deux heures ou trois heures de marathon. Les marathons d’écriture sont entièrement gratuits ! L'inscription préalable est nécessaire pour obtenir le lien de connexion. A qui s'adressent les marathons d'écriture ? A toute personne ayant le désir d'écrire, débutants ou confirmés, mais mo-ti-vés ! A celles et ceux qui souhaitent faire partie d'une communauté de personnes qui écrivent sérieusement et régulièrement. A tous ceux qui souhaitent avancer sur leur projet d'écriture et le faire aboutir. Aux auteurs de fiction, mais pas uniquement : écrivains de non-fiction (poésie, théâtre, essai, biographie, témoignage...), blogeurs, pigistes, ou étudiants en thèse sont les bienvenus ! Quelles sont les règles ? Si je me suis inscrit, je m'assure d'être présent à la session. Je me connecte à l’heure. En cas de retard, j'attends la prochaine pause pour me connecter, afin de ne pas déranger mes camarades qui écrivent. Pendant les 50 minutes d'écriture, j'éteins mon micro et ma caméra pour ne pas distraire les autres. Pendant les 10 minutes de pause, je ne monopolise pas la parole et je ne parle que d'écriture. Je prends cet événement au sérieux : si j’y participe, je m’engage réellement à écrire, à respecter les autres participants, ainsi que les règles établies par l’organisateur. Ça m'intéresse, mais je ne suis pas disponible pour la prochaine session Inscrivez-vous à notre liste de diffusion pour être tenu informé des prochains marathons : En attendant, vous êtes les bienvenus à participer à nos autres activités :

  • Conseils de lecture : mes coups de cœur de 2021

    A la demande de plusieurs fidèles lecteurs de ce blog, voici mes nouvelles recommandations de lecture : une sélection de 8 livres, parmi les 70 titres que j'ai lus en 2021. 1. The Remains of the Day de Kazuo Ishiguro (1989) : C’est LA claque littéraire de l’année. Cela faisait longtemps que je voulais lire The Remains of the Day (Les Vestiges du jour en français) , le titre qui a mené son auteur à la consécration littéraire. Kazuo Ishiguro, Prix Nobel de Littérature 2017, n’est plus à présenter. Pourtant, chacune de ses nouvelles publications étonne, fait de lui un écrivain « caméléon », par son éclectisme et son réalisme (bien qu’il s’inscrive aussi dans la science-fiction), et surtout, par son indéniable maîtrise. Avant de lire The Remains of the Day , je n’avais lu de lui qu’un seul titre. Mais cet énorme coup de cœur littéraire m’a fait lire toute l’œuvre d’Ishiguro dans la foulée. The Remains of the Day a pour protagoniste et narrateur Stevens, un majordome dans la plus pure tradition de l’Angleterre des années 1920-30. Un personnage, un pays et une époque dont, a priori, je ne peux que me sentir éloignée. Pourtant, l’universalité de la prose d’Ishiguro s’impose d’emblée. Dès les premières lignes, la voix de Stevens s’adresse au lecteur avec la même intimité que celle d’un proche. Ce qu’il vit n’a certes rien à voir avec ce que nous vivons en 2022, mais ses troubles et ses interrogations, tout en subtilité et en pudeur, trouvent leur résonnance chez le lecteur sensible et aguerri. The Remains of the Day est l’un de ces rares livres qu’on a envie de relire aussitôt la dernière page terminée, pour revivre l’émotion littéraire qu’on vient de vivre, pour essayer de comprendre comment l’auteur s’y est pris pour créer une œuvre aussi magistrale. 2. Danser les ombres de Laurent Gaudé (2015) : Il est des livres qu’on veut à la fois dévorer – tant on s’impatiente de savoir ce que l’auteur nous réserve au fil des pages – et à la fois savourer, ligne après ligne, prendre le temps de s’imprégner de chaque phrase – tant le propos est profond, nous frappe droit au cœur. On voudrait que ces livres n’aient pas de fin, qu’ils se poursuivent indéfiniment, car on sait qu’une fois la lecture terminée, on ne sera plus tout à fait la même personne. Laurent Gaudé, avec Danser les ombres , nous raconte le séisme qui ravagea Haïti en 2010, et confirme une fois de plus qu’il est l’un des rares grands auteurs de notre époque contemporaine. « Est-il possible que l’urgence vous débarrasse de la difficulté d’être homme ? Qu’il y ait dans l’action face à la souffrance quelque chose de vif, de concentré qui vous soulage des tourments de l’inutilité et ressemble, une fois la journée passée, non pas au bonheur, mais à une sorte de satisfaction, parce qu’on a fait peu, mais de toutes ses forces ? » (extrait de Danser les ombres de Laurent Gaudé, éditions Actes Sud, 2015.) 3. The Collector de John Fowles (1963) : C’est une publication du magazine Actualitté qui m’a rappelé l’existence de ce livre et donné envie de le lire. Dans l’article , nous découvrons que la librairie Le Furet du Nord à Lille propose à ses lecteurs une sélection de Feel Bad Books , comme contrepoids à la vague du Feel Good , un genre qui inonde les rayons. J’ai adoré l’idée ! D’ailleurs, elle a certainement contribué à planter les graines de mon projet d’écriture en cours, un recueil de nouvelles collectif dont je vous parlerai bientôt 😉 The Collector ( L’Obsédé dans sa version française), est un thriller de John Fowles. C’est aussi le premier roman de cet auteur anglais, incontournable dans la deuxième moitié du XXe siècle. Le livre raconte l’histoire d’un homme somme toute banal, qui enlève et séquestre une jeune femme dont il est obsessionnellement épris. L’originalité de la narration réside dans sa forme bipartite, avec d’abord le point de vue du ravisseur, puis celui de sa victime. Une intrigue qui peut mettre mal à l’aise, mais qui tient en haleine jusqu’au bout. 4. Heureux les heureux de Yasmina Reza (2013) : A mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles, Heureux les heureux dresse le portrait d’une quinzaine de personnages que des liens unissent, et qui ont en commun la difficulté de se faire aimer de l’autre. C’est caustique, sarcastique à souhait, de l’humour grinçant et fringant. Du Yasmina Reza comme on l’aime ! « Quand j'ai entendu ça, j'ai repensé à la phrase de mon ami Serge, au moment où il débutait son Alzheimer. Il voulait se rendre, pour je ne sais quelle raison, rue de l'Homme marié. Personne ne savait où était cette rue de l'Homme-marié. On a fini par comprendre qu'il parlait de la rue des Martyrs. » (extrait de Heureux les heureux de Yasmina Reza, éditions Flammarion, 2013.) 5. Que voit-on quand on lit ? de Peter Mendelsund (2014) : Cet ouvrage pourrait appartenir à la catégorie du livre-objet, tant sa mise en page est originale et ludique. Rien d’étonnant, car l’auteur, Peter Mendelsund, est directeur artistique chez Albert A. Knopf et designer de couvertures de livres. Un joli cadeau à offrir à vos amis amateurs de livres (c’est d’ailleurs un ami qui me l’a offert). En plus d’être un réel plaisir pour les yeux, on découvre dans cet ouvrage une réflexion sur l’expérience de la lecture, ainsi que des précieux conseils pour développer sa créativité. L’une des théories que soulève Mendelsund est la suivante : en création, l’imagination vient de notre mémoire. Un précepte qui m’accompagne depuis dans mon travail d’écrivain. 6. The Year of Magical Thinking de Joan Didion (2005) : La grande Joan Didion nous a quittés en 2021, après soixante-cinq ans de carrière comme romancière, essayiste et scénariste. Dans The Year of Magical Thinking (L’Année de la pensée magique en français), elle relate la mort de son mari John Gregory Dunne, survenue l’année de leur 40ème anniversaire de mariage. La prose de Joan Didion est à la fois sincère et détachée, un tour de force littéraire pour aborder frontalement cette terrible réalité : celle que certains deuils sont impossibles à vivre. 7. Le grand roman de l’écriture de Pierre Ménard (2021) : Enfin un livre en français qui ose démystifier les réalités du métier d’écrivain. Extraits : « Bravant un taux d’acceptation moyen de 0,06 %, l’écrivain du dimanche aurait donc 65 fois plus de chances d’intégrer l’ENA, 123 de s’asseoir sur les bancs inconfortables d’HEC et 131 de revêtir l’uniforme de Polytechnique que de se faire éditer. » « Je préviendrais tout écrivain débutant que, sauf miracle, il ne vivra pas de sa plume, et que ses livres rencontreront a priori un presque anonymat. » « Dans le cas malheureux où vous croyez à votre talent, mais êtes bien le seul, ne perdez pas espoir. Rien de grand ne se fait sans persévérer. Imagine-t-on jouer le Concerto pour la main gauche de Ravel quelques mois seulement après s’être mis au piano ? Ceux qui aiment les succès faciles, les voyages d’affaires et les émoluments généreux doivent impérativement se tourner vers d’autres carrières. » Tout au long de son essai, Pierre Ménard cite aussi un grand nombre d’auteurs, classiques et contemporains et nous révèle leurs pratiques : « Deux choses sont indispensables dans l’écriture : la discipline et la disponibilité, explique Nicolas Mathieu. Si vous voulez écrire, il faut dégager du temps et cela s’organise. Vous ne pouvez pas écrire un jour puis vous arrêter pendant trois, reprendre une heure un soir… Écrire, c’est un job, ça ne s’improvise pas. » « Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs. » - La Bruyère. Un livre sans complaisance qui nous offre une foultitude de conseils concrets si l’on est décidé à prendre l’écriture au sérieux. 8. Nous, l’Europe : Banquet des peuples de Laurent Gaudé (2019) : Une fois n’est pas coutume, je choisis de citer deux livres du même auteur, tout d’abord parce que je suis une fane absolue des livres de Laurent Gaudé, ensuite parce que j’ai eu la chance de rencontrer personnellement l’auteur en 2021 🤩, et enfin, parce qu’à la lumière de notre actualité du moment, ce long poème en prose louant l’Europe est à lire absolument. Christine Leang offre son roman à Laurent Gaudé. La poésie n’a jamais été mon genre de prédilection, mais régulièrement, je mets en application le conseil de Ray Bradbury selon lequel lire de la poésie fait partie de l’hygiène de l’écrivain, quel que soit le genre dans lequel il s’inscrit. Vous trouvez que nous vivons une période troublée ? Vous sentez le souffle de l’Histoire et il vous arrive d’avoir peur, De vous demander de quelle fièvre est prise notre époque ? Vous vous effrayez de voir que, d’un coup, l’inquiétude devient l’humeur des peuples ? Pensez à Hugo et à son exil. Pensez à Garibaldi qui a traversé l’Atlantique, s’est battu au Brésil, en Argentine, en Uruguay, Le “Héros des Deux Mondes” épuisé d’une vie de blessures Qui continue jusque dans ses vieux jours et lutte encore à Dijon, à l’âge de soixante-quatre ans, alors qu’il peine à monter sur son cheval. Il n’y a pas d’époque paisible. (extrait de Nous, l'Europe : Banquet des peuples de Laurent Gaudé, éditions Actes Sud, 2019.) *** Cette année, je ne cite aucun livre de la rentrée littéraire, car aucun de ceux que j’ai lus n’a été un coup de cœur. En revanche, j’ai lu et continue de lire de nombreux titres en anglais car je travaille moi-même à un roman en anglais, ma deuxième langue d’écriture. Tous les livres sus-mentionnés ont été traduits ; aussi, si vous ne lisez pas en anglais, vous les trouverez en français sans grande difficulté. Et vous, quels sont vos coups de cœur littéraire en 2021 ? N’hésitez pas à partager vos recommandations en commentaires ! 🙂 *** En plus du plaisir de la lecture, savourez le plaisir de discuter de lecture avec d'autres passionnés en rejoignant le Club de lecture by Christine . Chaque mois, un nouveau titre est proposé :

  • S’isoler pour écrire : une retraite d'écriture d’un mois

    La semaine prochaine, et pour une durée d’un mois, je mets en suspens toutes mes activités – qu’elles soient familiales, sociales, récréatives ou professionnelles – pour me consacrer entièrement à mon écriture. 📢 NOUVEAU ! 📢 Depuis 2023, L'atelier d'écriture by Christine organise des retraites d'écriture . Bénéficiez du cadre porteur d'un lieu spirituel pour vous immerger dans l'écriture le temps d'un week-end : Lire le billet de blog « Retraite d’écriture by Christine : retour sur notre première édition » Réorganiser son quotidien pour se consacrer à l'écriture Si cette décision a été plutôt facile à prendre, en raison de l’urgence ressentie à écrire de nouveau intensément, sa mise en œuvre a nécessité une réorganisation loin d’être simple, notamment avec l’arrêt de mes ateliers d’écriture et le fait de me rendre non disponible durant cette longue période. Par le passé, j’ai déjà vécu plusieurs immersions quasi totales dans l’écriture en séjournant dans des temples bouddhistes ou des monastères chrétiens. Il faut savoir que ces lieux de spiritualité vous accueillent toujours généreusement, sans condition ni question sur vos croyances religieuses. J’ai donc plusieurs fois bénéficié de ces cadres propices à un retour sur son intériorité et, coupée du monde et du temps, travaillé à mon écriture sans distraction autre que les ruminations de mon esprit. Mais la durée de ces retraites n’avait jamais dépassé une semaine. Aujourd’hui, j’ai envie d’une immersion plus longue, plus intensive, plus extrême, pour voir jusqu’où je peux aller et savoir ce qui peut ressortir d’un mois entier consacré à l’écriture. Un modèle : Kazuo Ishiguro C’est la redécouverte de Kazuo Ishiguro qui m’a donné l’impulsion pour cette retraite d’écriture. En effet, suite à la lecture de son roman The Remains of the days (Les Vestiges du jour en français), chef d’œuvre de la littérature contemporaine rendu célèbre par son adaptation cinématographique avec Anthony Hopkins, j’ai développé une sorte d’obsession momentanée pour cet auteur, comme cela m’arrive parfois lorsque je me prends une « claque littéraire » en découvrant le travail d’un grand maître. En plus d’avoir lu tous ses romans, je suis également tombée sur un article du journal anglais The Guardian , dans lequel Ishiguro relate comment il a écrit le premier jet des Vestiges du jour en s’isolant pendant quatre semaines. C’est cette expérience, qu’Ishiguro nomme « le crash », qui m’a décidée à organiser ma propre retraite d’écriture. Ma version du « crash » sera évidemment moins ambitieuse. Si Ishiguro exclut toute communication extérieure pendant un mois, je choisis de conserver 30 minutes par jour pour lire et répondre aux mails qui seront urgents. 30 minutes, c’est peu, mais c’est bien : j’irai ainsi à l’essentiel. En revanche, tout réseau social sera banni durant ce mois d’écriture. Six heures par jour d'écriture, zéro réseau social Ishiguro consacre dix heures par jour à l’écriture durant son crash ; j’ai pour objectif d’y consacrer six heures. Mon rythme habituel est plutôt d’une à trois heures par jour, avec un pic à cinq heures lorsque je suis en phase de réécriture. Six heures, je n’ai jamais encore atteint ce chiffre. Comme Ishiguro, je m’octroierai un seul jour de repos par semaine. Il y aura sûrement des imprévus et des réajustements à faire en cours de route, mais l’objectif est fixé, l’emploi du temps planifié. Je mets donc un maximum de chances de mon côté pour que ce précieux mois d’écriture soit riche en productivité, apprentissages, surprises et percées ! Rendez-vous au prochain billet de blog qui relatera cette immersion d’un mois dans mon travail d’écriture. *** Et vous, avez-vous déjà envisagé ou expérimenté une retraite d’écriture ? Comment vous organisez-vous pour dégager du temps pour écrire ? Pour vous, j’ai traduit l’article de Kazuo Ishiguro afin que vous puissiez découvrir ce qu’il appelle le « crash » : Kazuo Ishiguro : comment j’ai écrit Les Vestiges du jour en quatre semaines De nombreuses personnes doivent travailler chaque jour de longues heures. Cependant, en ce qui concerne les romanciers, un consensus semble s’établir autour de quatre heures. Au-delà de cette durée, la productivité décline. J’ai toujours été plus ou moins en accord avec cette réalité, jusqu’à l’été 1987 où j’ai senti le besoin d’une approche drastique. Lorna, mon épouse, a accepté de me soutenir dans cette démarche. Après avoir quitté mon emploi à temps plein, j’étais arrivé à maintenir un rythme d’écriture régulier et une productivité stable. Mais la vague de succès survenue après la parution de mon deuxième roman ( Un artiste du monde flottant, NDT) apporta son lot de distractions. Des propositions enrichissantes pour ma carrière, des invitations à des dîners et à des fêtes, de séduisants voyages à l’étranger, ainsi que des montagnes de courrier mirent pratiquement fin à mon « véritable » travail de romancier. J’avais écrit le premier chapitre d’un nouveau roman l’été précédent, mais presque un an plus tard, je n’avais guère avancé sur ce projet. Un rythme d’écriture régulier et une productivité stable Aussi, Lorna et moi mîmes sur pied une stratégie. Pour une durée de quatre semaines, je refuserais impitoyablement toute sollicitation et m’astreindrais à ce que nous appelions mystérieusement le « crash ». Pendant le « crash », je ne ferais rien d’autre qu’écrire de 9h à 22h30, du lundi au samedi. J’aurais une heure de pause pour le déjeuner et deux pour le dîner. Je ne lirais – et encore moins ne répondrais – à aucun message, et ne m’approcherais du téléphone. Personne ne viendrait à la maison. Lorna, malgré son emploi du temps chargé, prendrait à sa charge l’intégralité des travaux ménagers pendant cette période. De cette façon, nous l’espérions, non seulement j’abattrais plus de travail quantitativement, mais j’atteindrais un état mental dans lequel mon monde fictif serait devenu plus réel pour moi que le monde réel. J’avais alors trente-deux ans and nous venions d’emménager dans une maison à Sydenham dans le sud de Londres où, pour la première fois de ma vie, j’avais un bureau dédié à mon travail. (J’avais écrit mes deux premiers romans sur la table à manger.) C’était en réalité plus un cagibi auquel il manquait une porte, mais j’étais ravi d’avoir enfin un espace où je pouvais étaler mes papiers comme je le souhaitais et ne pas avoir à les ranger à la fin de chaque journée. Je collai des tableaux et des notes partout sur les murs écaillés et je me mis à écrire. Faire émerger et grandir les idées C’est ainsi que j’écrivis Les Vestiges du jour . Tout au long du « crash », j’écrivais librement, sans me soucier du style ou du fait qu’une phrase écrite l’après-midi pouvait contredire une autre chose écrite le matin. La priorité était simplement de faire émerger et grandir les idées. Toutes les phrases horribles, les dialogues hideux, les scènes qui n’allaient nulle part, je les gardais tels quels pendant ce processus et je continuai ainsi jusqu’au bout. Le troisième jour, Lorna me fit remarquer pendant ma pause du soir que je me comportais bizarrement. Lors de mon premier dimanche de congé, alors que je m’aventurais à l’extérieur, dans la rue principale de Sydenham, je ne pus m’arrêter de rire bêtement pour un rien […]. Lorna s’inquiéta du fait qu’il me restait encore trois semaines, mais je lui expliquai que j’allais très bien et que la première semaine avait été un succès. Je poursuivis ainsi pendant quatre semaines, et à la fin, j’avais plus ou moins l’intégralité du premier jet de mon roman. Bien sûr, il me fallait encore beaucoup plus de temps pour tout réécrire correctement, mais les percées créatives et narratives étaient toutes survenues pendant le « crash ». Je dois dire qu’au moment où je me suis lancé dans le « crash », j’avais déjà consommé une quantité substantielle de livres portant sur mon sujet et en avait terminé avec la partie recherches et documentation [...]. La décision de commencer l’écriture à proprement parler d’un roman – de commencer à composer l’histoire elle-même – me semble toujours cruciale. Il peut être dommageable de commencer trop tôt, tout comme de commencer trop tard. Je pense qu’avec Les Vestiges du jour j’ai eu de la chance : le « crash » est arrivé juste au bon moment, quand j’en savais juste suffisamment sur mon sujet pour me lancer dans l’écriture. Article paru dans le journal The Guardian, édition du 6 décembre 2014. Traduction par Christine Leang. Cliquez ici pour lire l’article originel dans son intégralité.

  • Nos anciens participants sont édités : Vincent Tagnon

    Nous commençons aujourd'hui une nouvelle série de billets de blog pour présenter ceux et celles qui ont participé à nos ateliers d'écriture et dont le livre est maintenant publié ! Aujourd'hui, nous avons la chance de recevoir Vincent Tagnon (aka Emvey Tey), dont le premier roman Rendez-vous PK6 vient d'être publié aux éditions Spinelle (mai 2022) . Bonjour Vincent, ravie de te retrouver pour un événement aussi réjouissant que la publication de ton premier roman ! Peux-tu te présenter en quelques mots ? Je m’appelle Maoussi Vincent Tagnon, d’où mon pseudo Emvey Tey (M. V. T). Je suis médecin gynécologue-obstétricien et j’habite dans un charmant village des Hauts de France appelé Brasles, à deux pas de Château-Thierry, ville de naissance de Jean de la Fontaine. Pourquoi l'écriture ? Qu'est-ce que cette activité t'apporte ? Gustave Flaubert a dit : « Un livre est une chose organique. Cela fait partie de nous-mêmes ». Tout est dit et voilà pourquoi j’écris. Je m’aperçois d’ailleurs que beaucoup de personnes écrivent, sans forcément publier, et que d’autres ont envie de le faire, sans jamais passer à l’acte. En ce qui me concerne, écrire m’apporte beaucoup de sérénité et, à la publication, beaucoup de fierté. C’est une sensation unique de tenir son propre livre dans les mains. Ce n’est pas narcissique, c’est divin. Parle-nous de ton roman. Que raconte-t-il et où peut-on le trouver ? Rendez-vous PK6 est un thriller politique sur fond d’utopie et fait clairement allusion aux relations tordues entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique. C’est une fiction bien sûr, mais pas tant que cela. Il est disponible sur le site de l'éditeur et sur les plateformes habituelles de vente en ligne ( Fnac , Amazon ). Combien de temps as-tu mis pour l'écrire ? Quelles ont été les plus grandes difficultés auxquelles tu as fait face ? Entre la conception, le temps de procrastiner, mes occupations professionnelles et autres tergiversations, je peux affirmer avoir mis cinq ans pour écrire ce livre. Je suppose que c’est long, mais c’est le temps qu’il m’a fallu. Les plus grandes difficultés auxquelles j’ai eu à faire face sont surtout ma paresse naturelle, mes obligations professionnelles et familiales, mais aussi une sorte d’insatisfaction permanente devant le résultat sur papier. Trouver des personnages qui ont de la personnalité et imaginer leurs liens et leurs interactions, voilà également des difficultés à ne pas sous-estimer. As-tu écrit d'autres ouvrages auparavant ? As-tu l'intention d'en écrire d'autres à l'avenir ? J’ai publié un petit recueil de nouvelles il y a deux ans : Nouvelles d’Outre-Tombe, Tome 1 . Ici, il s’agit de personnes qui, ayant vécu une vie plus ou moins compliquée sur terre, se sont retrouvées dans l’au-delà et ont décidé de raconter à tour de rôle les circonstances dans lesquelles elles sont mortes. C’est un délire qui permet de balayer un certain nombre de faits sociaux qui me tiennent à cœur, qu’ils plaisent ou qu’ils révoltent. L’ouvrage est toujours disponible sur les plateformes de vente en ligne . Bien sûr j’ai le projet de continuer à écrire. Il faut déjà que j’écrive le tome 2 de mon recueil de nouvelles. C’est le projet le plus immédiat, mais lorsque l’on a gouté à l’écriture jusqu’à se faire éditer, je doute que l’on puisse arrêter. Donc, sauf imprévu, je continuerai d’écrire tant que j’aurai un souffle de vie. Tu as participé aux formations proposées par L'atelier d'écriture by Christine. En quoi cela t'a-t-il été bénéfique ? Lorsque j’ai décidé de m’inscrire au stage intensif « Devenir un écrivain discipliné » proposé par L'atelier d'écriture by Christine , j’avais déjà fini le premier jet de mon roman. Mais je n’en étais pas satisfait, et les éditeurs non plus, pour tout dire. J’ai alors décidé de prendre des cours d’écriture. Le stage d’écriture m’a aidé à comprendre mes travers et à me débarrasser de mes certitudes. J’ai alors repris mon livre et je l’ai remanié, puis j'ai fait appel aux services de relecture et d'analyse de manuscrit de L'atelier d’écriture by Christine pour travailler à la version finale. Non seulement le livre fini me plaît infiniment plus, mais j’ai pu avoir le choix entre deux éditeurs. Je profite donc de cette interview pour te remercier, Christine, pour ton professionnalisme, ton enthousiasme communicatif et ta gentillesse. Il n’est pas exclu que je continue de fréquenter ton atelier d’écriture que je considère comme un atout précieux. Merci Vincent. Tous mes vœux de succès à ton roman Rendez-vous PK6, et au plaisir de t'accueillir à nouveau au sein de mes formations ! Interview menée par Christine Leang, fondatrice de L'atelier d'écriture by Christine . *** Si vous aussi vous avez un manuscrit que vous souhaitez soumettre à l'œil d'un professionnel pour en relever les forces et les faiblesses, et mettre toutes les chances de votre côté de convaincre un éditeur, demandez-nous un devis pour la relecture de votre roman :

  • Les écrivains au travail : Françoise Sagan

    Nous continuons la série de billets de blog « Les écrivains au travail ». Aujourd'hui, nous nous intéressons à une femme de lettres française : Françoise Sagan. The Paris Review : quand sincérité rime avec solidarité Dans mon précédent billet , je vous présentais The Paris Review , publication lancée en 1953, devenue véritable institution dans le monde littéraire et aujourd’hui toujours sous presse. Les fondateurs de The Paris Review étaient une bande de jeunes Américains passionnés d’écriture qui vivaient à Paris (d’où le titre de leur revue). Ces écrivains en herbe possédaient peu de moyens, mais démontraient un intérêt sincère pour le travail de leurs confrères. Leur approche de l’exercice de l’interview, inédite car éloignée de la pratique journalistique souvent jugée superficielle et expéditive par les personnalités interviewées, leur ont fait gagner le respect de nombreux écrivains. Aussi, les fondateurs de The Paris Review se sont vu ouvrir les portes de grands noms de la littérature, quand d’autres publications de bien plus grande envergure essuyaient des refus. Françoise Sagan : prodige littéraire C’est ainsi que Blair Fuller et Robert Silvers interviewèrent Françoise Sagan chez elle au printemps 1956, deux ans après la parution de son premier roman Bonjour tristesse. La jeune prodige n’était alors âgée que de vingt ans. Je dois bien l’admettre, la lecture de Bonjour tristesse n’a pas été, pour ma part, mémorable comme elle le fut pour beaucoup d’autres lecteurs. Sans doute parce que Cécile, la protagoniste du livre, est tout l’opposé de ce que j’étais à son âge. Cependant, mon manque d’intérêt pour l’œuvre de Françoise Sagan ne m’empêche pas de m’intéresser à son travail de jeune romancière et au phénomène littéraire qu’elle fut. C’est pour cette raison que j’ai décidé de partager ici les meilleurs extraits de son interview. Les voici. *** Françoise Sagan en 1960 Au lieu de partir au Chili avec une bande de gangsters, je suis restée à Paris et j’ai écrit un roman. C’est cela la grande aventure pour moi. Françoise Sagan vit désormais dans un petit appartement moderne au rez-de-chaussée de la rue de Grenelle, où elle s'affaire à écrire un scénario de film et quelques paroles de chansons ainsi qu'un nouveau roman. Mais lorsqu'elle fut interviewée au début du printemps dernier, juste avant la parution d' Un certain sourire , elle vivait de l'autre côté de la ville dans l'appartement de ses parents, boulevard Malesherbes, dans un quartier fief de la bourgeoisie française aisée. Elle rencontra les intervieweurs de The Paris Review dans le salon confortablement meublé, les fit s'asseoir dans de grandes chaises dressées devant une cheminée en marbre et leur offrit du scotch. Ses manières étaient timides, mais décontractées et amicales, et son visage de gamine se plissait facilement en un sourire attrayant et plutôt secret. Elle portait un simple pull noir et une jupe grise ; si c'était une fille vaniteuse, la seule indication en était ses chaussures à talons hauts, en cuir gris clair élégamment travaillé. Elle parlait d'une voix aiguë mais calme, et n'aimait clairement pas être interrogée de manière formelle sur ses opinions concernant sa propre écriture. Elle fut sincère et serviable, mais les questions pompeuses ou élaborées, ou celles sur sa vie personnelle, ne suscitèrent qu'un simple « oui » ou « non », ou « je ne sais pas », « je ne sais pas du tout » — puis un sourire amusé et déconcertant. L’écrivain à ses débuts : le premier roman Intervieweur : Comment avez-vous écrit Bonjour tristesse à l'âge de dix-huit ans ? Vous attendiez-vous à ce qu'il soit publié ? Sagan : Je l'ai simplement commencé. J'avais une forte envie d'écrire et du temps libre. Je me suis dit : c'est le genre d'entreprise à laquelle très, très peu de filles de mon âge se livrent. Je ne pensais pas à la « littérature » et aux problèmes littéraires, mais à moi-même et si je possédais la volonté nécessaire pour le finir. Intervieweur : L'avez-vous laissé tomber, et ensuite repris ? Sagan : Non, je voulais ardemment le finir. Je n'ai jamais rien voulu aussi ardemment. Pendant que j'écrivais, je pensais qu'il y avait une chance qu'il soit publié. Finalement, quand il fut terminé, je l'ai trouvé désastreux. Intervieweur : Vouliez-vous écrire depuis longtemps ? Sagan : Oui. J'avais lu beaucoup de livres. Il me semblait impossible de ne pas vouloir en écrire un. Au lieu de partir au Chili avec une bande de gangsters, je suis restée à Paris et j’ai écrit un roman. C’est cela la grande aventure pour moi. Lorsque vous prenez la décision d'écrire selon un calendrier défini et que vous vous y tenez vraiment, vous vous retrouvez à écrire très rapidement. Intervieweur : À quelle vitesse l’avez-vous écrit ? Avez-vous pensé à l'histoire à l'avance ? Sagan : Pour Bonjour tristesse , je n'ai commencé qu'avec l'idée d'un personnage, la fille, mais rien n'en est vraiment sorti tant que ma plume n'était pas en main. Je dois commencer à écrire pour avoir des idées. J'ai écrit Bonjour tristesse en deux ou trois mois, en travaillant deux ou trois heures par jour. Un certain sourire était différent. J'ai pris beaucoup de petites notes, puis j'ai pensé au livre pendant deux ans. Quand j'ai commencé à écrire, encore deux heures par jour, c’est allé très vite. Lorsque vous prenez la décision d'écrire selon un calendrier défini et que vous vous y tenez vraiment, vous vous retrouvez à écrire très rapidement. En tout cas, cela fonctionne pour moi. Intervieweur : Passez-vous beaucoup de temps à retravailler le style de vos textes ? Sagan : Très peu. Intervieweur : Cela signifie-t-il qu’il ne vous a fallu que six mois en tout pour écrire vos deux premiers romans ? Sagan : Oui. (Elle sourit) C’est un bon moyen de gagner sa vie. L’écrivain et son processus créatif : les personnages Quand le livre est terminé, je me désintéresse tout de suite des personnages. Intervieweur : Vous dites que l'important, au départ, c'est d’avoir un personnage ? Sagan : Un personnage, ou quelques personnages, et peut-être une idée des scènes jusqu'au milieu du livre. Mais tout change avec l'écriture. Pour moi, écrire, c'est trouver un certain rythme. Je compare l’écriture aux rythmes du jazz. La plupart du temps, la vie est une sorte de progression rythmique de trois personnages. Si on se dit que la vie fonctionne comme ça, elle devient moins arbitraire. Intervieweur : Vous inspirez-vous des personnes que vous connaissez pour vos personnages ? Sagan : Cela m'ennuierait à mourir de mettre dans mes romans les gens que je connais. Intervieweur : Alors vous pensez que c'est une forme de tricherie de s’inspirer directement de la réalité ? Sagan : Certainement. L'art doit surprendre la réalité. Il prend ces moments qui ne sont pour nous qu'un moment, plus un moment, plus un autre moment, et les transforme arbitrairement en une série de moments liés par une émotion majeure. L'art ne doit pas, me semble-t-il, poser le « réel » comme une préoccupation. Rien n'est plus irréel que certains romans dits "réalistes". Un roman peut atteindre une certaine vérité sensible — le vrai sentiment d'un personnage — c'est tout. Bien sûr l'illusion de l'art est de faire croire que la grande littérature est très proche de la vie, mais c'est exactement le contraire. La vie est amorphe, la littérature est formelle. Intervieweur : Est-ce que vos personnages restent dans votre esprit une fois le livre terminé ? Quel genre de jugement portez-vous sur eux ? Sagan : Quand le livre est terminé, je me désintéresse tout de suite des personnages. Et je ne porte jamais de jugements moraux. Juger pour ou contre mes personnages m'ennuie énormément ; ça ne m'intéresse pas du tout. La seule morale pour un romancier est la morale de son esthétique. J'écris les livres, ils se terminent, et c'est tout ce qui me concerne. Françoise Sagan en 1985 par Robert Doisneau L’écrivain et ses propres œuvres : un œil critique Intervieweur : Lorsque vous avez terminé Bonjour tristesse , a-t-il subi beaucoup de révisions par l’éditeur ? Sagan : Un certain nombre de suggestions générales ont été faites. Par exemple, il y avait plusieurs versions de la fin et dans l'une d'elles, Anne ne mourait pas. Finalement, il a été décidé que le livre serait plus fort dans la version dans laquelle elle meurt. Intervieweur : Que pensez-vous maintenant de Bonjour tristesse ? Sagan : J'aime mieux Un certain sourire , parce qu'il était plus difficile à écrire. Mais je trouve Bonjour tristesse amusant parce qu'il me rappelle une certaine étape de ma vie. Et je n’en changerais pas un mot. Ce qui est fait est fait. Intervieweur : Pourquoi dites-vous qu' Un certain sourire était un livre plus difficile ? Sagan : Je n'avais pas les mêmes avantages en écrivant le deuxième roman : pas d'ambiance de vacances balnéaires, pas d'intrigue montant naïvement à son paroxysme, pas du cynisme gai de Cécile. Et puis c'était difficile simplement parce que c'était le deuxième roman. Intervieweur : Avez-vous eu du mal à passer de la première personne de Bonjour tristesse au récit à la troisième personne d' Un certain sourire ? Sagan : Oui, c'est plus dur, plus contraignant et disciplinant. L’écrivain et ses prédécesseurs : les grands maîtres Intervieweur : Quels écrivains français admirez-vous ou qui sont importants pour vous ? Sagan : Je ne sais pas. Sans doute Stendhal et Proust. J’admire leur maîtrise de la narration et, dans un sens, j’ai besoin d’eux. Par exemple, après Proust, il y a des choses qu’on ne peut plus refaire. Il a posé des règles qui définissent les limites de votre talent. Il a montré les possibilités qui résident dans le traitement des personnages. Intervieweur : Dans quelle mesure reconnaissez-vous vos limites et maintenez-vous un contrôle sur vos ambitions ? Sagan : Eh bien, en voilà une question assez désagréable. Je me reconnais des limites dans le sens où j'ai lu Tolstoï et Dostoïevski et Shakespeare. C'est la meilleure réponse, je pense. A part ça, je ne pense pas me limiter. L’écrivain et le succès : quel impact sur l’écriture ? La perspective de gagner plus ou moins d'argent n'affectera jamais ma façon d'écrire. Intervieweur : Vous avez très vite gagné beaucoup d'argent. Cela a-t-il changé votre vie ? Faites-vous une distinction entre écrire des romans pour de l'argent et écrire sérieusement, comme le font certains écrivains américains et français ? Sagan : Bien sûr, le succès des livres a quelque peu changé ma vie car j'ai beaucoup d'argent à dépenser, si je le souhaite. Mais en ce qui concerne ma position dans la vie, cela n'a pas beaucoup changé. Maintenant, j'ai une voiture mais je continue à manger des steaks. Vous savez, avoir beaucoup d'argent dans sa poche, c'est bien, mais c'est tout. La perspective de gagner plus ou moins d'argent n'affectera jamais ma façon d'écrire. J'écris les livres, et si l'argent apparaît après, tant mieux. Mlle Sagan a interrompu l'interview en disant qu'elle devait partir travailler sur une émission de radio. Elle s'est excusée et s’est levée pour partir. Une fois qu'elle avait cessé de parler, il était difficile de croire que cette jeune fille mince et attachante avait, avec un seul livre, atteint plus de lecteurs que la plupart des romanciers ne le font dans une vie. Elle ressemblait plutôt à une étudiante se précipitant vers la Sorbonne, alors qu'elle appelait sa mère à travers l'appartement : « Au revoir, maman. Je sors travailler, mais je rentre de bonne heure. » ----- Interview publiée dans le magazine The Paris Review  à l’automne 1956. Traduction par Christine Leang. Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici . *** Françoise Sagan est née en 1935. Elle devient célèbre dès son premier roman, Bonjour tristesse , publié en 1954, alors qu'elle n'a que dix-huit ans. Par la suite, elle devient l’auteure de vingt romans, de nombreuses nouvelles et pièces de théâtre. Elle a écrit également pour le cinéma et la chanson. Elle meurt en 2004. *** Si vous aussi, vous voulez, comme Françoise Sagan, écrire votre premier roman , découvrez notre formation « Commencer un roman » :

  • Pourquoi écrire des nouvelles ?

    Lorsqu’on souhaite se lancer dans l’écriture de fiction, écrire des nouvelles est assurément un excellent exercice, et ce, pour plusieurs raisons. On l’ignore souvent, mais la plupart des grands romanciers ont d’abord écrit des nouvelles avant de connaître le succès avec leurs romans. Le genre de la nouvelle : définition Un texte de fiction, traitant d’un seul incident, matériel ou spirituel, et que l’on peut lire d’une traite. Edgar Allan Poe a largement contribué à faire de la nouvelle un genre littéraire à part entière. Son compatriote W. Somerset Maugham, lui-même romancier et nouvelliste, le cite dans son essai L’Art de la nouvelle , publié en 1898 : Personne mieux que Edgar Allan Poe n’a énoncé avec plus de précision les règles canoniques du genre de la nouvelle […]. Je me contenterai de ce court extrait : « Un artiste habile a composé un conte. Après avoir conçu, de soin délibéré, un seul et unique effet à produire, il invente alors les épisodes qui vont avec. Si sa toute première phrase ne tend pas à amener cet effet, c’est qu’il a échoué après avoir à peine commencé. Dans l’entière composition, il ne devrait pas y avoir un seul mot qui n’ait pour but, directement ou indirectement, d’accomplir un dessein préalablement établi. Et par ce moyen, avec ce soin et cette habileté, un tableau, à la fin, est peint, qui laisse dans l’esprit de celui qui le contemple une impression de satisfaction la plus totale. L’idée qui présidait à la conception du conte y apparaît intacte, car rien n’est venu la troubler. » Il n’est pas difficile de comprendre ce que Poe entendait par une nouvelle réussie : un texte de fiction, traitant d’un seul incident, matériel ou spirituel, et que l’on peut lire d’une traite. Le résultat doit être étincelant, original, stimulant ou impressionnant, et garder son unité dans l’effet produit, en progressant d’un seul mouvement du premier au dernier mot. Tentons une autre définition, plus simple : Une nouvelle est une œuvre de fiction, souvent courte et intense, avec peu de personnages. Bien que l'histoire racontée soit brève, elle doit toutefois être construite autour d'un événement, en suivant un arc narratif complet (début, milieu, fin). La nouvelle comporte un titre qui donne du sens au récit, et se termine par une chute originale qui respecte la cohérence de l’histoire. Ainsi, l’écriture d’une nouvelle, comme l’écriture de tout texte de fiction, ne laisse pas de place à l’improvisation. Bien que le format soit court, l’auteur devra néanmoins mener une réflexion au préalable pour construire une trame cohérente, écrire son texte, puis le retravailler pour s’assurer de l’« unité d’effet » dont parlait Edgar Allan Poe. Ecrire des nouvelles : moins intimidant qu’écrire un roman L’exercice n’est donc pas aussi simple qu’il n’y paraît. Néanmoins, l’écriture d’une ou plusieurs nouvelles reste nettement plus accessible que l’écriture d’un roman. En effet, ce travail ne requiert pas la même endurance et ne présente pas la même complexité. Dans une nouvelle, on se concentre sur une seule intrigue et une poignée de personnages, là où un roman se compose d’un enchevêtrement d’intrigues et de sous-intrigues, et de tout un casting de personnages à la caractérisation poussée. Une satisfaction plus immédiate L’écriture de nouvelles présente un autre avantage : on aboutit à un récit complet en quelques semaines ou en quelques mois (selon la longueur de la nouvelle), là où un roman nécessite plusieurs années de travail. Puisque la finalisation du texte est plus rapide, la satisfaction d’avoir terminé l’est également. Cet aboutissement est loin d’être négligeable, car il permet de gagner confiance en sa capacité à produire des textes – confiance qui vous mènera à commencer un roman un jour, si cela est votre souhait. Explorer des territoires d’écriture inhabituels L’écriture de nouvelles permet également d’explorer des procédés narratifs vers lesquels on ne se tournerait pas d’ordinaire. Par exemple, choisir d’écrire à la première personne lorsqu’on écrit plutôt à la troisième personne, s’essayer à un genre littéraire tel que la science-fiction lorsqu’on s’inscrit plutôt dans une littérature réaliste, développer des personnages très éloignés de ceux qu’on côtoie au quotidien, etc. Lorsque j’ai écrit « Ma chérie », nouvelle publiée dans le recueil En marge , j’ai longtemps tâtonné pour savoir quel narrateur choisir pour raconter cette histoire. Toutes mes tentatives avec un narrateur omniscient se sont révélées infructueuses. C’est lorsque j’ai décidé de faire d’un personnage minime mon protagoniste principal et de lui donner une voix, que j’ai trouvé la tonalité de ma nouvelle : l’humour, un registre qui n’est pas du tout le mien à l’origine. Cet aboutissement m’a révélé une envie insoupçonnée de continuer à explorer cette nouvelle façon d’écrire. Tous les grands écrivains ont écrit des nouvelles Prosper Mérimée, Honoré de Balzac, Théophile Gautier, Gustave Flaubert, Emile Zola, Henry James, Robert Louis Stevenson, Arthur Conan Doyle, Graham Greene, Stefan Zweig, F. Scott Fitzgerald, Ray Bradbury… ont écrit des nouvelles. La liste est encore très longue ! Guy de Maupassant a écrit plus de trois cents nouvelles, et Anton Tchekhov, plus de six cents. Même les auteurs qui ne sont pas connus pour leur concision mais plutôt pour leurs « pavés », tels que Léon Tolstoï, Fiodor Dostoïevski et Hermann Melville ont eux aussi écrits des nouvelles. D’autres ont choisi de ne s'exprimer que par la nouvelle : c’est le cas de Raymond Carver ou encore d’Alice Munro, auteure canadienne, unique « nouvelliste » à avoir reçu le prix Nobel de Littérature (2013). Ray Bradbury, avant de connaître le succès avec Fahrenheit 451 , s’est astreint à écrire une nouvelle par semaine pendant vingt ans. Il écrivait le premier jet de sa nouvelle le lundi, écrivait le deuxième jet le mardi, le troisième le mercredi, le quatrième le jeudi, le cinquième le vendredi, envoyait sa nouvelle finalisée aux grandes publications newyorkaises le samedi, et réfléchissait à la nouvelle suivante le dimanche. L’autre œuvre pour laquelle Bradbury est le plus connu est Les Chroniques martiennes. Il s’agit d’un recueil de nouvelles de science-fiction pour lequel l’auteur a réussi la prouesse d’en faire aussi un roman si on lit le recueil de bout en bout. Parfois, une nouvelle se transforme en roman. L’Attrape-Cœurs de Salinger était d’abord une nouvelle avant de devenir le roman iconique qui a fait la réputation de son auteur. Le Roman du mariage de Jeffrey Eugenides, publié en 2011, fut élaboré à partir d’une nouvelle écrite en 1996. Participer à un concours de nouvelles Si les prix littéraires ne sont décernés qu’aux œuvres intégrales (romans, recueils de nouvelles, essais) publiées essentiellement à compte d’éditeur, il existe de nombreux concours de nouvelles ouverts aux écrivains en herbe qui n’ont encore jamais édité aucun texte. Si la compétition est source de motivation chez vous, alors n’hésitez pas à participer à l’un des nombreux concours de nouvelles organisés chaque année. Vous les deux principaux sites internet qui recensent les différents concours de nouvelles francophones : https://concoursnouvelles.com/ https://textes-a-la-pelle.fr/ Le concours de nouvelles by Christine En 2023, pour fêter les cinq ans d’existence de L’atelier d’écriture by Christine , ainsi que le lancement de collection Elan, destinée à publier des auteurs émergents, nous organisions notre premier concours de nouvelles ! Le thème du concours était « Sans complaisance ». Pourquoi ce thème ? Parce que l’heureux gagnant du concours remportait l’opportunité de voir l’une de ses nouvelles publiée dans un prochain recueil de la collection Elan . La collection Elan, au sein des éditions Pacifica, est à la recherche d’auteurs qui abordent avec courage et liberté des sujets tabous, impopulaires voire qui dérangent – en tout cas qui s’écartent de la bien-pensance. L’idée n’est pas de choquer, mais d’encourager le lecteur à envisager une autre vision du monde que celle qui est rabâchée uniformément par l’opinion dominante. Publié en février 2023, En marge est le premier recueil de nouvelles de la collection Elan. Il a été co-écrit par six anciens participants de L’atelier d’écriture by Christine et par moi-même. Si vous souhaitez le lire et découvrir des nouvelles « sans complaisance », vous pouvez commander le livre chez votre libraire, ou en ligne : Amazon , Fnac , Editions Pacifica . La contrainte : moteur de la création L’art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté. On pourrait voir les règlements ainsi que la thématique imposée par les concours de nouvelles comme des contraintes, et donc des obstacles à la libération de sa plume. Au contraire, comme disait André Gide : « L’art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté. » En effet, en écriture, comme dans toute création artistique, plus il y a de contraintes et plus il est facile de créer. Les contraintes ne sont rien d’autre qu’un cadre qui délimite votre champ d’action. S’il n’y a pas de cadre, pas de limite, il est facile de se perdre. La contrainte de thématique La thématique imposée dans les concours permet au jury de déceler la capacité d’un auteur à s’approprier un sujet et à le faire sien, en proposant un point de vue personnel, original, sensible, inédit. La thématique évite aux auteurs de s’éparpiller, d’aller dans plusieurs directions à la fois sans en choisir aucune, de tomber dans l’incohérence et le chaos narratif. Elle leur permet d’explorer et de se concentrer sur un territoire d’écriture prédéfini. La contrainte de temps Si vous ne le saviez pas encore, nous sommes tous des procrastinateurs en puissance ! Avoir une date butoir, une deadline comme on dit de nos jours, cela crée un sentiment d’urgence qui nous pousse à accomplir ce qu’on tendance à repousser au lendemain. Savoir que notre temps est limité nous permet d’être plus productif, d’écrire plus vite. Comme disait l’autre, « plus on a de temps et plus on en prend. » L’inverse est également vrai. Quelques conseils C’est décidé, votre prochain challenge est de participer à un concours de nouvelles ! Voici quelques recommandations à suivre pour mettre toutes les chances de votre côté : 1. Si le concours prévoit un thème imposé, respectez-le. Il est tentant de ressortir une nouvelle qu’on a travaillée il y a longtemps et de l’envoyer à un concours, alors qu’on sait pertinemment que le texte n’a, a priori, aucun lien avec le thème du concours. Abstenez-vous. Vous perdriez votre temps, ainsi que celui du jury. Exercez-vous plutôt à écrire un nouveau texte qui porte bien sur le thème du concours. 2. Soignez la présentation. La mise en page d’une nouvelle ou d’un roman suit des conventions assez strictes. Que ces règles soient précisées ou non sur le site du concours, il est attendu des auteurs qu’ils les connaissent et les respectent. Aussi, un aspirant écrivain qui se sera renseigné au préalable sur la présentation d’un texte se démarquera d’emblée par son sérieux et son professionnalisme. La mise en page du texte est comme la première impression que l’on fait lors d’un entretien d’embauche : ce ne sera pas forcément déterminant pour votre réussite, mais une chose est sûre : vous voulez éviter d’avoir un handicap de départ. Allez, je vous dis tout sur cette fameuse présentation ! 😉 Voici comment votre texte doit être mis en forme : Police Times New Roman, taille 12 Interligne double Texte justifié Pas d’espacement entre les paragraphes Alinéa à chaque nouveau paragraphe Tiret cadratin ou semi-cadratin pour les répliques de dialogues Pages numérotées 3. Soyez sobre dans le mail qui accompagne votre nouvelle. N’essayez pas « d’impressionner » la personne qui réceptionne les candidatures ; vous y parviendrez rarement et risquez de créer l’effet inverse. Le texte qui est jugé est celui de la pièce jointe, pas celui du corps du mail. 4. Avant de l’envoyer, relisez votre nouvelle une énième fois, méticuleusement (même si vous l’avez déjà relue dix fois), pour traquer les dernières coquilles et fautes d’inattention. Une « copie parfaite » vous donne un avantage sur les autres, tandis qu’une copie bâclée sera perçue comme un manque de respect par le jury. Si vous suivez ces conseils, vous êtes sûr de franchir la première étape : celle d'être lu par le jury.

  • Les écrivains au travail : Italo Calvino

    Nous fêtons cette année le centenaire de la naissance d'Italo Calvino. J'ai donc choisi de continuer la série « les écrivains au travail » avec cet immense auteur italien du XXème siècle. L'auteur de l'ovni littéraire Si par une nuit d'hiver un voyageur était lui aussi un grand procrastinateur ! Italo Calvino au travail Ce mois-ci, au club de lecture by Christine , nous lisons Le Baron perché d'Italo Calvino. Si vous voulez rejoindre un club de lecture à distance, inscrivez-vous gratuitement : Réflexions avant une interview : un texte d'Italo Calvino Chaque matin, je me dis : « Aujourd'hui doit être productif », et puis il se passe quelque chose qui m'empêche d'écrire. Qu'y a-t-il que je doive faire aujourd'hui ? Ah oui, ils sont censés venir m'interviewer. J'ai peur que mon roman n’avance pas d’un pas. Chaque matin, je sais déjà que je peux perdre toute une journée. Il y a toujours quelque chose à faire : aller à la banque, à la poste, payer quelques factures… toujours un enchevêtrement bureaucratique auquel je dois faire face. Pendant que je suis dehors, je fais aussi les courses : j'achète du pain, de la viande ou des fruits. Et puis j'achète les journaux. Une fois que je les ai achetés, je me sens obligé de les lire dès que je suis rentré chez moi, ou du moins d’en regarder les gros titres pour me persuader qu'il n'y a rien qui vaille la peine d'être lu. Chaque jour, je me dis que lire les journaux est une perte de temps, mais je ne peux pas m'en passer. Ils sont comme une drogue. Bref, ce n'est que l'après-midi que je suis assis à mon bureau, qui est toujours submergé de lettres qui attendent des réponses, et c'est là un autre obstacle à surmonter. Italo Calvino lisant les journaux Enfin, je me mets à écrire et c’est là que les vrais problèmes arrivent. Ce n'est qu'en fin d'après-midi que je commence à écrire des phrases, à les corriger, à les recouvrir de ratures, à les remplir d'incisives et à les réécrire. À ce moment précis, le téléphone ou la sonnette retentit. Généralement, c’est un ami, un traducteur ou un intervieweur qui débarque. En parlant de ça, cet après-midi, les intervieweurs, je ne sais pas si j'aurai le temps de me préparer. Je pourrais essayer d'improviser, mais je pense qu'une interview doit être préparée à l'avance pour avoir l'air spontanée. Il est rare qu'un intervieweur pose des questions auxquelles vous ne vous attendez pas. J'ai donné beaucoup d'interviews et j'en ai conclu que les questions se ressemblent toujours. Je pourrais toujours donner les mêmes réponses. Mais je crois que je dois changer mes réponses car à chaque entretien quelque chose a changé, soit en moi soit dans le monde. Une réponse qui était bonne la première fois peut ne plus être bonne la seconde fois. Cela pourrait être la base d'un livre. On me donne une liste de questions, toujours la même ; chaque chapitre contiendrait les réponses que je donnerais à des moments différents. Les changements deviendraient alors l'itinéraire, l'histoire que vit le protagoniste. Peut-être pourrais-je ainsi découvrir quelques vérités sur moi-même. Mais je dois rentrer chez moi ; les intervieweurs sont sur le point d'arriver. Mon Dieu ! *** Une interview d'Italo Calvino pour The Paris Review (par William Weaver & Damien Pettigrew, 1983) Intervieweur : Comment écrivez-vous ? Comment se passe l'acte physique d'écrire chez vous ? Calvino : J'écris à la main, en faisant beaucoup, beaucoup de corrections. Je dirais que je raye plus que j'écris. Je dois chercher les mots quand je parle, et j'ai la même difficulté quand j'écris. Ensuite, je fais un certain nombre d'ajouts, d'interpolations, que j'écris d'une toute petite écriture. Il arrive un moment où moi-même je ne peux pas lire mon écriture. Alors j'utilise une loupe pour comprendre ce que j'ai écrit. J'ai deux écritures différentes : l'une est grande, avec des lettres assez grosses : Les « o » et les « a » ont un gros trou au centre. C'est la main que j'utilise quand je copie ou quand je suis assez sûr de ce que j'écris. Mon autre main correspond à un état mental moins confiant et produit une écriture très petite : les « o » sont comme des points. C'est très difficile à déchiffrer, même pour moi. Mes pages sont toujours couvertes de lignes barrées et de corrections. Il fut un temps où je faisais plusieurs brouillons manuscrits. Maintenant, après le premier brouillon, écrit à la main et entièrement griffonné, je commence à le dactylographier, à le déchiffrer au fur et à mesure. Quand je relis enfin le tapuscrit, je découvre un tout autre texte. Ensuite, je fais d'autres corrections. Souvent, la page devient tellement illisible que je la tape une deuxième fois. Intervieweur : Travaillez-vous tous les jours ou seulement certains jours et à certaines heures ? Calvino : En théorie, je voudrais travailler tous les jours. Mais le matin, j'invente toutes les excuses possibles pour ne pas travailler : je dois sortir, faire quelques courses, acheter le journal. En règle générale, je perds la matinée. Donc je finis par m'asseoir pour écrire l'après-midi. Je suis un écrivain de jour, mais depuis que je perds mes matinées, je suis devenu un écrivain de l'après-midi. Je pourrais écrire la nuit, mais quand je le fais, je ne dors pas. Alors j'essaie d'éviter ça. Intervieweur : Avez-vous toujours une tâche définie, une chose de spécifique sur laquelle vous décidez de travailler ? Ou avez-vous plusieurs projets en cours à la fois ? Calvino : J'ai toujours plusieurs projets. J'ai une liste d'une vingtaine de livres que j'aimerais écrire. Mais vient toujours le moment où je décide que je vais écrire ce livre en particulier. Je suis très lent à démarrer. Si j'ai une idée de roman, je trouve tous les prétextes imaginables pour ne pas m’y mettre. Une fois que j'ai commencé, je peux être assez rapide. En d'autres termes, j'écris vite, mais j'ai d'énormes périodes creuses. C'est un peu comme l'histoire du grand artiste chinois : l'Empereur lui demande de dessiner un crabe, et l'artiste répond : « J'ai besoin de dix ans, d'une grande maison et de vingt serviteurs. » Les dix années passent et l'Empereur lui demande le dessin du crabe. « J'ai besoin de deux ans de plus ». Puis il demande une semaine supplémentaire. Et enfin il prend sa plume et dessine le crabe en un instant, d'un seul geste rapide. Intervieweur : Tourgueniev a dit : « Je préférerais ne pas avoir assez de structure que d'en avoir trop, car la structure pourrait interférer avec la vérité de ce que je dis. » Pourriez-vous commenter cette citation en vous référant à votre écriture ? Calvino : Il est vrai que durant ces dix dernières années, la structure de mes livres a eu une place très importante, peut-être trop importante. Ce n'est que lorsque j'ai atteint une structure rigoureuse que j’ai quelque chose qui tient debout, une œuvre complète. Par exemple, quand j'ai commencé à écrire Les Villes invisibles , je n'avais qu'une vague idée de ce que serait le cadre, la structure du livre. Mais ensuite, petit à petit, la structure est devenue si importante qu'elle a emporté tout le livre ; elle est devenue l'intrigue d'un livre qui n'avait pas d'intrigue. Avec Le Château des destins croisés , on peut dire la même chose : la structure est le livre lui-même. À ce moment-là, j'avais atteint un tel niveau d'obsession pour la structure que j'en devenais presque fou. On peut dire de Si par une nuit d'hiver un voyageur qu'il n'aurait pas pu exister sans une structure très précise, très articulée. Bien sûr, tous ces efforts ne doivent en aucun cas devenir la préoccupation du lecteur. L'important est de faire en sorte que le lecteur prenne plaisir à lire le livre, indépendamment du travail de l’auteur. Intervieweur : Pourriez-vous écrire dans une chambre d'hôtel ? Calvino : Une chambre d'hôtel est l'espace idéal : vide, anonyme. Il n'y a pas de pile de lettres à laquelle il faut répondre. Il y a très peu de tâches à accomplir. En ce sens, une chambre d'hôtel est vraiment idéale. Mais je trouve que j'ai besoin d'un espace à moi, un repaire. Mais j'imagine que si quelque chose est vraiment clair dans mon esprit, alors je pourrais l'écrire de n’importe où, même d’une chambre d'hôtel. Intervieweur : Quand avez-vous commencé à écrire ? Calvino : Adolescent, je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire plus tard. J'ai commencé à écrire assez tôt. Mais avant que je n'écrive, ma passion était le dessin : je dessinais des caricatures de mes camarades de classe, de mes professeurs, des dessins fantaisistes, mais sans formation. Quand j'étais petit, ma mère m'a inscrit à un cours de dessin par correspondance. La première chose que j'aie jamais publiée était un dessin. J'avais onze ans. Il est paru dans un magazine publié par cette école par correspondance. J'étais leur plus jeune élève. Puis, j'ai écrit des poèmes. Vers l'âge de seize ans, j'ai essayé d'écrire des pièces de théâtre. Pour mes pièces de théâtre, j'étais à la fois l'illustrateur et l'auteur. Mais quand j'ai commencé à écrire sérieusement, j'ai senti que mon dessin manquait de style. Alors j'ai donc abandonné le dessin. « Calvino était un écrivain génial et brillant. Il a emmené la fiction dans de nouveaux endroits où elle n'avait jamais été auparavant » - John Updike. Intervieweur : Quels sont les écrivains que vous avez lus avec le plus de plaisir et ceux qui vous ont le plus marqué ? Calvino : De temps en temps, quand je relis des livres de mon adolescence et de ma jeunesse, je suis surpris de retrouver une part de moi-même que j’avais oubliée, alors qu'elle a continué à agir en moi. Il y a quelque temps, par exemple, j'ai relu « Saint Julien l'Hospitalier » de Flaubert, et je me suis souvenu combien celui-ci, avec sa vision du monde animalier comme une tapisserie gothique, a influencé mes premières fictions. Certains écrivains que j'ai lus enfant, comme Stevenson, sont restés pour moi des modèles de style, de légèreté, d'élan narratif et d'énergie. Les auteurs de mes lectures d'enfance, comme Kipling et Stevenson, restent mes modèles. A côté d'eux je placerais La Chartreuse de Parme de Stendhal. Intervieweur : Les romanciers sont-ils des menteurs ? Et s'ils ne le sont pas, quel genre de vérité écrivent-ils ? Calvino : Les romanciers racontent cette part de vérité cachée au fond de chaque mensonge. Pour un psychanalyste, il importe peu que vous disiez la vérité ou que vous mentiez, car les mensonges sont aussi intéressants, éloquents et révélateurs que n'importe quelle prétendue vérité. Je me méfie des écrivains qui prétendent dire toute la vérité sur eux-mêmes, sur la vie ou sur le monde. Je préfère m'en tenir aux vérités que je trouve chez les écrivains qui se présentent comme les menteurs les plus audacieux. Mon but en écrivant Si par une nuit d'hiver un voyageur , roman entièrement basé sur le fantastique, était de trouver ainsi une vérité que je n'aurais pas pu trouver autrement. publié en 1979 Intervieweur : Croyez-vous que les écrivains écrivent ce qu'ils peuvent ou plutôt ce qu'ils doivent écrire ? Calvino : Les écrivains écrivent ce qu'ils peuvent. L'acte d'écrire est une fonction qui ne devient effective que si elle permet d'exprimer son intériorité. Un écrivain ressent plusieurs sortes de contraintes. Des contraintes littéraires, comme le nombre de vers dans un sonnet ou les règles de la tragédie classique ; celles-ci font partie de la structure de l'œuvre au sein de laquelle la personnalité de l'écrivain est libre de s'exprimer. Mais il y a aussi les contraintes sociales, telles que les devoirs religieux, éthiques, philosophiques et politiques ; celles-ci ne peuvent être imposées directement à l'œuvre, mais doivent être filtrées à travers l'intériorité de l'écrivain. Intervieweur : Vous êtes-vous déjà ennuyé ? Calvino : Oui, dans mon enfance. Mais l'ennui de l'enfance est un ennui particulier. C'est un ennui plein de rêves, une sorte de projection dans un autre lieu, dans une autre réalité. A l'âge adulte, l'ennui est fait de répétitions ; c'est la continuation de quelque chose dont on n'attend plus aucune surprise. Si seulement j'avais le temps de m'ennuyer aujourd'hui ! Ce que j'ai, c'est la peur de me répéter dans mon travail littéraire. C'est la raison pour laquelle je dois à chaque fois me lancer un nouveau défi à relever. Je dois trouver quelque chose qui ressemblera à une nouveauté, quelque chose qui dépasse un peu mes capacités. ----- Interview publiée dans le magazine The Paris Review  à l’automne 1983. Traduction par Christine Leang. Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici . *** Italo Calvino est né en 1923 à Santiago de Las Vegas, Cuba. Il est l’auteur, entre autres, de Le Vicomte pourfendu (1952), Le Baron perché (1957), Marcovaldo (1963), Le Château des destins croisés (1969), Les villes invisibles (1972). *** Rejoignez l'une de nos formations pour apprendre à écrire un roman et devenir écrivain :

  • Les écrivains au travail : Jeffrey Eugenides

    Jeffrey Eugenides est l’un de mes maîtres absolus en matière d’écriture et de littérature car il excelle sur tous les fronts : la narration, la caractérisation, l’univers, la prose. J’ai lu et relu l’intégralité de son œuvre, et regrette qu’il soit un « écrivain lent qui publie très peu », comme il se qualifie lui-même, car je me languis de découvrir ses prochains livres. C’est en faisant des recherches sur mon auteur de prédilection que je suis tombée sur cette interview de lui, découvrant ainsi l’existence de The Paris Review, dont j’ai décidé de partager des extraits dans ce blog, sous la rubrique « Les écrivains au travail ». Dans les échanges qui suivent, Jeffrey Eugenides parle de sa vocation et de ses habitudes d’écrivain. Il développe aussi des aspects très techniques de l’écriture, tels que la voix narrative . Il explique ainsi comment il s’y est pris pour choisir le narrateur qui raconte l’histoire dans chacun de ses romans. Ses propos sur ce procédé littéraire difficile à maîtriser – souvent bâclé chez les écrivains débutants, quand il n’est pas tout bonnement ignoré – nous éclairent sur les spécificités techniques, méconnues et sous-évaluées, du métier de romancier. Interview menée par James Gibbons en août 2011. L’entretien s’étala sur deux sessions au mois d’août, dans la maison d’Eugenides à Princeton, où il vit avec sa femme et sa fille. Puis les questions furent de nouveau passées en revue au téléphone. Enfin, l’auteur réécrivit certaines réponses sur le papier à en-tête des hôtels où il s’arrêtait, à Los Angeles, San Francisco, Portland, Seattle, Chicago et Toronto, au cours d’une longue tournée pour la promotion de son dernier livre, Le Roman du mariage . Les habitudes d’écriture de Jeffrey Eugenides Intervieweur : Nous nous trouvons dans une très belle pièce. Est-ce ici que vous écrivez ? Eugenides : Il s’agit de mon bureau d’été. Je pensais que ce serait le studio de mes rêves, mais en fait, la baie vitrée est source de distractions. Alors j’écris dans une chambre lugubre à l’étage. Léonard de Vinci a dit que les petites pièces permettent à l’esprit de se concentrer. J’aime travailler dans de petites pièces exiguës avec peu de choses à l’intérieur. Je ne peux pas composer dans un espace agréable. Je songe même à monter dans le grenier, car c’est l’endroit le plus austère et le plus retiré de la maison. Intervieweur : Dans les autres endroits où vous avez vécu, avez-vous réalisé votre travail dans des pièces tout aussi petites ? Eugenides : J’ai principalement écrit mes livres dans des chambres d’appartements. Cette maison est la première que nous possédons. J’avais donc presque cinquante ans quand j’ai eu mon premier studio d’écrivain. Intervieweur : Suivez-vous une routine d’écriture stricte ? Eugenides : Oui. Je commence vers dix heures du matin et j’écris jusqu’à l’heure du dîner, presque tous les jours. Parfois, je ne suis pas productif et je m’endors sur ma chaise. Mais si je m’efforce de rester dans la pièce toute la journée, quelque chose finit par sortir. Je traite l’écriture comme un travail de bureau. Intervieweur : Écrivez-vous toujours sur ordinateur ? Eugenides : Je compose sur ordinateur. De temps en temps, j’imprime ce sur quoi je travaille et j’y apporte des corrections manuscrites. Puis, je retourne la feuille et j’écris de nouveaux paragraphes au dos. La composition de l’œuvre Lorsque vous travaillez sur un roman aussi long que Middlesex , tout ce qui vous entoure semble faire référence à ce roman. Intervieweur : Réécrivez-vous vos phrases encore et encore, ou sont-elles déjà assez abouties dès le premier jet ? Eugenides : Le fait que je travaille tous les jours et que je publie si rarement montre que je retravaille et réécris beaucoup. Intervieweur : Faites-vous un plan avant d’écrire vos romans ? Eugenides : D’abord, je plonge tête baissée dans l’écriture, et au bout d’un moment je réalise que je ne sais pas ce que je fais, ni où je vais. Alors je commence à travailler à un plan, souvent flou, que je revois plusieurs fois. Mais c’est souvent en écrivant que les meilleures idées, celles auxquelles on ne s’attendait pas, viennent. Et ce sont généralement ces mêmes points de l’intrigue qui surprennent le lecteur. Intervieweur : Qu’en est-il de la structuration métaphorique ? La soie, par exemple, est très importante dans Middlesex . Dans quelle mesure planifiez-vous ce genre de motifs récurrents ? Eugenides : Lorsque vous travaillez sur un roman aussi long que Middlesex , tout ce qui vous entoure semble faire référence à ce roman. Vous tombez constamment sur des choses qui correspondent métaphoriquement à votre thématique. Lentement, au fur et à mesure que vous écrivez le livre, vous prenez conscience de ces correspondances, et vous essayez de les assembler en un tout cohérent qui deviendra votre roman. Intervieweur : À quel moment vous sentez-vous à l’aise de donner vos brouillons à lire ? Eugenides : Extrêmement tard. Des années et des années passent sans que personne ne voie quoi que ce soit. Je veux que mes erreurs deviennent évidentes pour moi avant que quelqu’un d’autre n’ait à souffrir en les lisant, donc je ne ressens jamais le besoin de faire lire quoi que ce soit avant un long moment. Ecrivain : une vocation organisée Eugenides enseigne la création littéraire à Princeton Intervieweur : Quand avez-vous décidé de devenir écrivain ? Eugenides : Très tôt, lors de ma première année de lycée. Nous avons étudié Portrait de l’artiste en jeune homme cette année-là, et cela m’a beaucoup marqué. La puissance de la langue de Joyce et l’histoire de Stephen Dedalus refusant de devenir prêtre pour embrasser une vocation artistique m’ont captivé. Dedalus veut créer "une conscience inexistante". C’est ce que je voulais faire, même si je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire. Je me souviens cependant avoir pensé qu’écrivain était le meilleur métier qu’une personne puisse exercer. Je m’y suis alors pris méthodiquement. Je me suis inscrit à l’université Brown pour me forcer à étudier toute la littérature anglaise, en commençant par Beowulf . Puisque je voulais essayer d’apporter ma contribution à la littérature, je devais commencer par tout connaître de celle-ci. Intervieweur : Quels écrivains ont été les plus importants pour vous ? Eugenides : A l’université, les écrivains qui m’intéressaient le plus étaient les grands modernistes : Joyce, Proust, Faulkner. À partir de là, j’ai découvert Musil, Woolf et d’autres. Ma génération a fait les choses à l’envers. Nous avons été nourris de lectures expérimentales avant même de lire la littérature du XIXe siècle, contre laquelle les modernistes et les postmodernes réagissaient. C’était comme étudier l’histoire de l’art en commençant par le Cubisme avant se pencher sur la Renaissance italienne. Au début de la vingtaine, j’ai lu Tolstoï pour la première fois et là j’ai découvert ce qui me manquait. J’ai aimé la spécificité et la nature introspective de Joyce. Mais j’aimais encore plus la clarté de Tolstoï, et la vivacité de ses personnages. Toute ma carrière jusqu’à présent a été une tentative de réconcilier ces deux pôles de la littérature. La voix narrative : une création de l’auteur Une voix narrative vous permet de dire des choses que vous ne pourriez pas dire autrement. Elle vous libère de la prison de l ’ ego et des limitations de la pensée habituelle. Intervieweur : The Virgin Suicides est si onirique qu’il apparaît comme une sorte de poème en prose. Aviez-vous prévu dès le début de raconter The Virgin Suicides à la première personne du pluriel ? Eugenides : La première personne du pluriel était très rare lorsque je l’ai utilisée en 1993. Ces derniers temps, beaucoup d’écrivains y ont recours, souvent, comme moi, dans des romans sur l’enfance et l’adolescence. Une voix narrative vous permet de dire des choses que vous ne pourriez pas dire autrement. Elle vous libère de la prison de l’ego et des limitations de la pensée habituelle. L’un des grands mystères de l’écriture de fiction, et l’un de ses plus grands plaisirs, est la découverte d’une voix qui ouvre un canal vers une connaissance détachée de sa personne, mais spécifique. Intervieweur : L’idée d’un narrateur intersexué pour Middlesex était complètement novatrice. Eugenides : Les gens me demandent souvent pourquoi j’ai choisi d’écrire un roman du point de vue d’une personne intersexuée. Ma réponse est que chaque roman devrait être raconté par une personne intersexuée. Le travail du romancier est d’habiter à la fois des personnages masculins et féminins. Donc, dans un sens, chaque romancier devrait posséder une imagination hermaphrodite. Intervieweur : Selon vous, quelle est la différence entre écrire avec un point de vue masculin et un point de vue féminin ? Eugenides : Je ne pense pas en termes de point de vue masculin ou féminin. Je pense en termes de personnes individuelles. Je n’écris jamais sur les "femmes". J’écris sur une femme, un homme ou une personne intersexuée. La fiction devrait être spécifique plutôt que générale, car les gens sont spécifiques. Intervieweur : Pensez-vous que les hommes et les femmes écrivent différemment ? Eugenides : La pensée stéréotypée dit que les hommes écrivent de manière linéaire et logique, et que les femmes écrivent de manière plus détournée et intuitive. Eh bien la première description correspond à Flannery O’Connor, et la deuxième à Proust. Je ne pense donc pas que la distinction soit très utile. Encore une fois, avec Middlesex , j’ai essayé d’être aussi précis que possible. J’ai analysé Cal comme le ferait un médecin. Tout ce que j’avais à faire était de trouver la voix particulière de Cal. Elle n’avait pas besoin de sonner féminine ou hermaphrodite. De toute façon, ces catégorisations me laissent sceptique. Le travail du romancier est d ’ habiter à la fois des personnages masculins et féminins. Intervieweur : Avez-vous eu des retours sur Middlesex de lecteurs hermaphrodites ? Eugenides : Pas plus tard que la semaine dernière, une personne est venue me voir lors d’une lecture et m’a chuchoté à l’oreille qu’il souffrait du syndrome de déficit en 5-alpha-réductase. Il était la première personne que j’aie jamais rencontrée avec ce syndrome, en raison de sa rareté. Il m’a donné une lettre, dans laquelle il me remerciait d’avoir écrit Middlesex . Le livre lui avait sauvé la vie au lycée. Il a également écrit qu’en plus d’être reconnaissant, il était parfois en colère parce j’avais écrit le livre qu’il aurait voulu écrire lui-même. Intervieweur : Quand Calliope est scolarisée dans une école privée, elle est en quelque sorte une paria, non pas à cause de son état physique, mais à cause de sa classe sociale. De même dans Le Roman du mariage , Mitchell est exposé à un monde différent du sien lorsqu’il arrive dans la famille de Madeleine. Il semble que vous souhaitiez écrire sur la classe supérieure du point de vue des personnes qui n’en sont pas issues. Eugenides : Ma mère est née dans une famille rurale du Kentucky ; elle était complètement sudiste dans son discours et ses manières. Pendant la Grande Dépression, sa famille et elle ont chargé leur camion de tout ce qu’ils possédaient et sont partis pour Detroit, dans l’espoir de trouver du travail. À Detroit, le père de ma mère a abandonné sa famille. Ma mère a donc été élevée par ma grand-mère, qui subvenait aux besoins de tous avec son travail de serveuse, et plus tard, en tant qu’ouvrière à l’usine Packard. Mon père était le fils d’immigrants grecs. Mon grand-père tenait un bar. Jeune homme, mon père a envisagé de reprendre le bar de son père, mais a finalement poursuivi une carrière dans l’armée, puis s’est retrouvé dans le secteur des prêts immobiliers. Il y a réussi, si bien qu’au moment où je suis arrivé, le plus jeune de trois fils, notre famille avait rejoint la classe moyenne supérieure, du moins financièrement. Je vous raconte tout cela pour vous donner une idée d’où je venais quand, au collège, j’ai été envoyé dans une école privée. Pour la première fois, j’étais au contact d’enfants de familles fortunées. Ces enfants donnaient l’impression que tout leur était dû. A côté d’eux, je me sentais appartenir à une génération de péquenauds. Nous n’avions pas le même genre de meubles, nous n’avions pas les mêmes traditions, nous ne partions pas en vacances à Vinalhaven, nous ne recevions pas autour de cocktails parties . Alors, je me mis à détester mes cheveux bouclés et mon nez aquilin. En tant que Grec, j’étais considéré comme « ethnique », un mot que je déteste. Qui n’est pas ethnique, au fond ? J’avais quatorze ans et j’ai pris conscience de ma classe sociale. Les enfants riches de mon école étaient souvent des mauvais élèves, tandis que les enfants « ethniques » réussissaient leurs études. J’ai donc développé à la fois un complexe de supériorité et d’infériorité vis-à-vis des enfants riches. Nous avions l’air bizarre et ne savions pas comment nous habiller, mais nous étions plus intelligents. Il est indéniable que cette expérience a façonné ma vision du monde. Intervieweur : Dans une récente interview, Philip Roth a déclaré qu’après avoir terminé un long livre, un écrivain entre en rébellion contre son précédent livre. Avez-vous ressenti le désir de faire quelque chose de tout à fait différent après Middlesex ? Eugenides : Quand vous finissez un livre, vous en avez assez de travailler sur la même chose et vous avez clairement envie de faire quelque chose de différent. Middlesex est assez différent de The Virgin Suicides . Le Roman du mariage est assez différent mes deux premiers romans. C’est ce qui le rend intéressant. En écrivant de nouveaux livres, vous essayez d’apprendre à écrire différemment. Vous ne voulez pas simplement répéter la même chose. Mon conseil aux jeunes écrivains est de ne pas tout vouloir réussir à la fois. Intervieweur : Une différence évidente dans Le Roman du mariage est la voix narrative, qui est moins ludique, plus austère, que celles de The Virgin Suicides et Middlesex . Était-ce une décision consciente de raconter l’histoire d’une manière plus sobre ? Eugenides : Oui. J’ai essayé de trouver une voix narrative qui serait à la fois omnisciente et autoritaire, mais aussi teintée de la conscience des personnages. D’une part, cette voix narrative devait refléter la façon de penser de mes personnages, exprimer leur jeunesse, leur personnalité et leur niveau d’éducation. D’autre part, cette voix devait être suffisamment flexible pour offrir un espace où les commentaires du narrateur s’intégreraient naturellement. Je ne pense pas que la voix soit austère, mais elle est certainement moins manifeste que les voix de mes autres romans. Dans The Virgin Suicides , je n’entre jamais dans la tête des filles Lisbon pour dire au lecteur ce qu’elles pensent ; la caractérisation est traitée de manière objective. Ces limites auto-imposées m’ont été utiles en tant que romancier débutant car, à ce moment-là, je n’avais pas les compétences nécessaires pour développer les personnages. Rendre les filles mystérieuses et inaccessibles aux garçons qui en étaient obsédés étaient donc stratégique. Je me suis alors concentré sur un autre aspect : la voix narrative. Mon conseil aux jeunes écrivains est de ne pas tout vouloir réussir à la fois. Souvent, en limitant vos options et en maximisant un seul aspect de votre livre, vous pouvez accomplir bien plus que ce que vous aviez prévu. Intervieweur : Écrivez-vous en pensant à votre lectorat ? Ou êtes-vous plutôt comme Gertrude Stein, qui écrivait pour elle-même et pour des étrangers ? Eugenides : Je dis à mes étudiants que lorsqu’ils écrivent, ils doivent imaginer qu’ils écrivent la meilleure lettre qu’ils aient jamais écrite à l’ami le plus intelligent qu’ils possèdent. De cette façon, ils n’écriront rien de stupide. Ils n’expliqueront pas des choses qui n’ont pas besoin de l’être, ce qui est une bonne chose car les lecteurs sont intelligents et ne souhaitent pas faire l’objet de condescendance. Ils adopteront une tonalité intime et naturelle. Pour ma part, quand j’écris, je me soucie du lecteur. Pas du « lectorat » ou du « public ». Juste le lecteur. Cette personne qui est seule dans une pièce, à qui je vais prendre du temps. Je veux que mes livres vaillent le temps que le lecteur va y consacrer. Et c’est pourquoi je ne publie jamais un livre qui ne me semble pas encore prêt. ----- Interview publiée dans le magazine The Paris Review  à l’hiver 2011. Traduction par Christine Leang. Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici . *** Jeffrey Eugenides est né en 1960 dans le Michigan. Il est l’auteur de The Virgin Suicides (1993), Middlesex (2002), Le Roman du mariage (2011) et Des raisons de se plaindre (2017). Il a reçu le prix Pulitzer en 2003. *** Pour apprendre et maîtriser les techniques de la narration, rejoignez l’une de nos sessions de formation :

  • Les écrivains au travail : Toni Morrison

    Il y a trente ans exactement, Toni Morrison recevait le prix Nobel de littérature , devenant ainsi la huitième femme à remporter cette distinction. Nous sommes en 1993 ; elle a alors soixante-deux ans. Monument de la littérature américaine, Toni Morrison a pourtant commencé à écrire tardivement, à l’âge de trente-neuf ans. Toni Morrison nobelisée en 1993 Mère célibataire, elle élève seule ses deux enfants, cumule deux emplois, et se lève tous les matins à quatre heures pour écrire une heure par jour . Son premier roman, The Bluest Eye (en français, L’Œil le plus bleu ), paru en 1970, se vend mal. Son deuxième roman, Sula, est nommé pour le National Book Award, l’un des prix littéraires les plus prestigieux aux Etats-Unis. C’est son troisième roman, Song of Solomon (Le Chant de Salomon ), paru en 1977, qui lui vaut la consécration en remportant de nombreux prix. En 1983, soit quinze ans après ses débuts en écriture, Toni Morrison quitte son emploi principal pour consacrer plus de temps à sa production littéraire. Elle continue toutefois d’enseigner la littérature à l’université de Princeton , poste qu’elle occupera jusqu’à la retraite. Durant l’été 1993, soit quelques mois avant son couronnement du prestigieux prix de l’académie suédoise, deux auteures de la revue littéraire The Paris Review, Elissa Schappell et Claudia Brodsky Lacour , interviewent Toni Morrison. Extraits. *** Nous nous sommes entretenues avec Toni Morrison un dimanche après-midi sur le campus luxuriant de l'Université de Princeton. L'entretien a eu lieu dans son bureau. Sur sa table se trouvait un mug à l'effigie de Shirley Temple, rempli des crayons qu'elle utilise pour écrire ses premiers brouillons. Une cafetière et des tasses se tenaient à disposition. Malgré les hauts plafonds, le grand bureau et les fauteuils à bascule, la pièce donnait l'impression chaleureuse d'une cuisine. Sans doute parce que parler d'écriture avec Toni Morrison est le genre de discussion intime qui a souvent lieu dans une cuisine. J’enseigne à mes élèves que l’une des choses les plus importantes est de savoir à quelle heure ils sont les plus créatifs. Au cours de l'interview, la voix sonore de Toni Morrison s’est parfois transformée en un rire grondant, et l’auteure a ponctué certaines déclarations d'un claquement de main sur le bureau. Elle peut exposer sa colère face à la violence qui règne États-Unis et, l’instant d’après, vilipender les animateurs de télé-poubelle sur laquelle elle avoue zapper parfois tard dans l'après-midi, quand son travail est terminé. Les habitudes d'écriture de Toni Morrison Intervieweur : Vous commencez à écrire avant l'aube. Cette habitude est-elle née pour des raisons pratiques, ou le petit matin est-il un moment particulièrement fructueux pour vous ? Morrison : Écrire avant l’aube a commencé par nécessité. Mes enfants étaient jeunes quand j’ai commencé à écrire. Je devais utiliser le temps qui m’était donné avant qu’ils ne se réveillent et se mettent à dire « Maman » vers cinq heures du matin. En 1983 quand j’écrivais Beloved , j'ai finalement réalisé que j'étais plus lucide, plus confiante et généralement plus intelligente le matin. L'habitude de me lever tôt, que j'avais prise par nécessité, était désormais un choix. Je ne suis pas très brillante ni inventive une fois le soleil couché. J’enseigne à mes élèves que l’une des choses les plus importantes est de savoir à quelle heure ils sont les plus créatifs. Ils doivent se poser les questions « A quoi ressemble la pièce idéale pour écrire ? » ; « Y a-t-il de la musique ou du silence ? » ; « De quoi ai-je besoin pour libérer mon imagination ? » Intervieweur : Qu’en est-il de votre routine d’écriture ? Morrison : J’ai une routine d’écriture idéale : disposer de neuf jours consécutifs durant lesquels je n’aurais besoin ni de quitter la maison ni de prendre d’appels téléphoniques. Et avoir de l’espace, un espace avec d’immenses tables. Mais je n’ai jamais pu expérimenter cet idéal, ni écrire sur de longues plages de temps. Principalement parce que j'ai toujours eu un travail de neuf heures à dix-sept heures. J’ai donc toujours écrit à la hâte, beaucoup le week-end et avant l'aube. Intervieweur : Pourriez-vous écrire sur la semelle d'une chaussure en montant dans un train, comme Robert Frost ? Pourriez-vous écrire dans un avion ? Morrison : Parfois, une idée, une phrase avec laquelle j'avais du mal, se met soudainement en place. Alors j'écris sur des bouts de papier, du papier à lettres d'hôtel, dans la voiture. Lorsque cela arrive, vous le savez. Il est alors impératif de noter la séquence de mots, sinon vous la laissez s'échapper pour toujours. La composition de l'oeuvre Le labeur, le fait de s’éreinter à travers le manuscrit pour en résoudre toutes les difficultés est extrêmement important. Intervieweur : Combien de fois diriez-vous que vous réécrivez un paragraphe avant d’en être satisfaite ? Morrison : Autant de fois que possible. Il y a des paragraphes que je réécris six fois, sept fois, treize fois. Mais il y a une frontière entre la réécriture et l’usure, le fait de retravailler un texte jusqu’à sa mort. Il est important de savoir quand vous êtes dans l’usure. Si un texte ne fonctionne pas, il faut le mettre au rebut. Intervieweur : Vous est-il déjà arrivé de relire ce qui a été publié et de vouloir de le réécrire ? Morrison : Souvent. A chaque publication. Intervieweur : Vous dites à vos étudiants qu’ils doivent envisager le processus de réécriture comme l’une des principales satisfactions du travail d’écriture. Prenez-vous plus de plaisir à rédiger la première ébauche ou à réviser l’ouvrage lui-même ? Morrison : Les deux étapes sont différentes. Pour moi, le labeur, le fait de s’éreinter à travers le manuscrit pour en résoudre toutes les difficultés est extrêmement important. Plus important que le fait de publier. E crivain : une vocation parfois tardive Il faut critiquer son travail, plutôt que de se complaire dans les phrases qu’on trouve réussies. Intervieweur : Enfant, saviez-vous que vous vouliez devenir écrivain ? Morrison : Non, je voulais être lectrice. Je pensais que tout ce qui devait être écrit l’avait déjà été, ou le serait. J’ai écrit mon premier livre parce qu’il n’existait pas encore et que je voulais le lire une fois terminé. Je suis une excellente lectrice. Si vous savez lire votre propre travail – c’est-à-dire avec la distance critique nécessaire – cela fait de vous un meilleur écrivain. Quand j'enseigne la création littéraire, je parle toujours de la nécessité d'apprendre à lire son travail. Il faut s’en éloigner et le lire comme si c’était la première fois qu’on le découvrait. Le critiquer, plutôt que de se complaire dans les phrases qu’on trouve réussies. A mes débuts, je me souviens avoir passé tout un été à écrire quelque chose dont j’étais très fière, mais que je n’ai pas pu reprendre avant l’hiver. J’étais convaincue que ces cinquante pages étaient excellentes. Mais quand je les ai relues, chacune des cinquante pages était horrible. Je savais que je pouvais tout recommencer, mais je n’arrivais pas à me remettre du fait que je pensais que c'était si bien. Et c’est effrayant, parce qu’alors vous vous rendez compte que vous ne savez rien. Intervieweur : Quand avez-vous su que vous deviendriez écrivain ? Morrison : Très tard. Les gens disaient que j’étais douée, mais leurs critères n'étaient pas les miens. Donc ce qu’ils disaient ne m’intéressait pas. C’est au moment où j’écrivais mon troisième livre, Le Chant de Salomon , que j’ai commencé à penser que l’écriture occuperait une partie centrale dans ma vie. Pour une femme, dire : « Je suis écrivain », c’est difficile. La création des personnages chez Toni Morrison Intervieweur : Lorsque vous créez un personnage, vient-il entièrement de votre imagination ? Morrison : Je ne pars jamais de quelqu'un que je connais pour créer mes personnages. Dans L’Œil le plus bleu , j’ai utilisé des gestes et paroles de ma mère à certains endroits, mais je n’ai plus jamais fait ça depuis. Je suis vraiment très consciencieuse à ce sujet. Intervieweur : Pourquoi donc ? Morrison : Créer en pillant la vie des autres a des implications morales et éthiques. Toute personne est propriétaire de sa vie et possède un brevet sur celle-ci. Il ne devrait pas être disponible pour la fiction. Intervieweur : Avez-vous déjà eu l'impression que vos personnages échappaient à votre contrôle ? Morrison : Non. Mes personnages sont imaginés avec beaucoup de soin. J’ai l’impression de savoir tout ce qu’il y a à savoir sur eux, même des choses que je n’écris pas, comme la façon dont ils se peignent les cheveux. Si les personnages pouvaient écrire des livres, ils le feraient, mais ils ne le peuvent pas. Alors vous devez leur dire : « Taisez-vous. Laissez-moi faire mon travail. » Le style : une histoire d'économie Savoir quand s’arrêter s’apprend. Intervieweur : Le style est très important pour vous. Pouvez-vous nous parler de la place du style dans votre roman Jazz ? Morrison : Avec Jazz , je voulais transmettre comme un musicien : montrer qu’il a plus que ce que vous lisez, sans que ce soit dit. C’est un exercice de retenue. Savoir quand s’arrêter s’apprend. Ce n’est qu’après avoir écrit Le Chant de Salomon que je me suis sentie suffisamment en confiance pour expérimenter l’économie d’images, de langage. Travailler soigneusement ce qu'il y a entre les mots, ce qui n'est pas dit. C’est ce que vous n’écrivez pas qui donne souvent son pouvoir à ce que vous écrivez. En écrivant Jazz , je me sentais comme un musicien de jazz, c’est-à-dire quelqu'un qui pratique sans relâche pour pouvoir donner à son art une apparence gracieuse et sans effort. L'art n'apparaît naturel et élégant que grâce à une pratique constante et à l’application de ses techniques formelles. L’auteur ne doit pas rassasier le lecteur. Le sentiment de faim à la fin d’une œuvre d’art – cette envie d’en savoir plus – crée un lien très puissant avec le lecteur. Intervieweur : Pourquoi avez-vous choisi d’enseigner aux étudiants de premier cycle ? Morrison : Princeton prend soin de ses étudiants de premier cycle, contrairement à d’autres universités qui les délaissent pour s’investir sur les étudiants de second ou troisième cycle. Je n’aime pas que les étudiants de première ou de deuxième année soient traités comme des cobayes sur lesquelles les étudiants diplômés s’entrainent à enseigner. Ces jeunes méritent la meilleure instruction. J’ai toujours pensé que les écoles publiques devraient enseigner la bonne littérature, et non une littérature au rabais. La raison pour laquelle certains enfants décrochent, c’est qu’ils s’ennuient à mourir. On ne peut donc pas leur enseigner des choses ennuyeuses. Il faut leur donner le meilleur pour les impliquer. Intervieweur : La colère est-elle parfois votre moteur pour l’écriture ? Morrison : Non. La colère est une émotion très intense, mais infime. Cela ne dure pas et ne produit rien. Ce n'est pas créatif. En tout cas, pas pour moi. Chacun de mes livres me demande au moins trois ans de travail. Être en colère pendant trois ans, c’est long ! ----- Interview publiée dans le magazine The Paris Review  à l’automne 1993. Traduction par Christine Leang. Pour lire l’interview complète (en anglais), cliquez ici . *** Toni Morrison est née en 1931 dans l’Ohio, et morte en 2019 à New York. Elle est l’auteure de onze romans, dont les fameux Beloved (1987), Jazz (1992) et Home (2012), tous traduits aux éditions Christian Bourgeois, ainsi que de nombreux essais. Elle est lauréate du prix Pulitzer en 1988 et du prix Nobel de littérature en 1993. *** Pour apprendre à écrire un roman ou devenir un écrivain discipliné comme Toni Morrison, rejoignez l’une de nos formations :

  • Ma rencontre avec Christopher Merrill

    Cette semaine, j’ai eu l’immense privilège de rencontrer une figure éminente du monde de la littérature : le professeur Christopher Merrill . D'abord poète, essayiste, journaliste et traducteur, il est ainsi devenu le directeur du prestigieux International Writing Program , proposé par la non moins prestigieuse Université de l’Iowa.   Un événement littéraire d’exception à Doha   Le Qatar, où je vis depuis bientôt trois ans, fournit des efforts considérables pour se développer dans les domaines de l’éducation et de la culture. De fait, de plus en plus d’événements d’envergure internationale s’y organisent. Pour des raisons qui m’échappent, ces manifestations bénéficient de peu de visibilité et restent donc assez confidentielles, si bien que le public se déplaçant pour ces événements est plus proche de celui d’une réception privée que d’un bain de foule. C’est ainsi que l’an dernier, je me suis retrouvée dans la même pièce que l’artiste Jeff Koons, ainsi qu’une trentaine d’autres intéressés. Cette année, c’est le professeur Merrill que j’ai pu approcher et rencontrer en personne.   Organisée par le service culturel de l’ambassade des Etats-Unis, la table ronde réunissait Kummam Al Maadeed, jeune écrivaine qatarienne, et Christopher Merrill. La modératrice était Mohana Rajakumar, scénariste et romancière. De gauche à droite : Christopher Merrill, Mohana Rajakumar et Kummam Al Maadeed En attendant que l’événement commence, j’ai eu la chance d’un tête-à-tête avec le professeur Merrill. Intimidée à l’idée de parler à cette figure importante, je me suis retrouvée face à un monsieur d’une amabilité et d’une humilité déconcertantes — signes de grandeur humaine. En l’espace de quelques questions/réponses, nous avons découvert que nous comptions au moins un contact en commun : Alice Pung , talentueuse écrivaine australienne que j’avais rencontrée au Festival de Littérature à Shanghai en 2008, avec qui je partage des origines et une histoire familiale communes. Alice a été admise en 2009 à l’ International Writing Program , déjà dirigé par le professeur Merrill à l’époque. Mais au fait, qu’est-ce que l’ International Writing Program  ?   Pour expliquer l’importance de ce programme, commençons par un peu d’histoire.   L’université de l’Iowa : temple de la création littéraire   Une des salles de travail de l'Iowa Writer's Workshop Si en France, la création littéraire n’est devenue une discipline universitaire que récemment (les premiers masters ont vu le jour en 2012-2013), aux Etats-Unis les cursus formant à l’écriture existent depuis plus d’un siècle. Dans ce domaine, l’université de l’Iowa est pionnière, avec le lancement de son premier cours d’écriture créative dès 1897. En 1936, l’ Iowa Writers’ Workshop est officiellement fondé, proposant le premier Masters of Fine Arts en création littéraire, formant les écrivains du futur. La méthodologie enseignée est, à l’époque, novatrice voire controversée : elle repose sur la conviction que l’écriture, comme toute discipline, doit s’inscrire dans une démarche rigoureuse et requiert un apprentissage technique, et ne repose pas sur la croyance populaire que les artistes ont besoin d’être libres et de « se lâcher ». Aujourd’hui encore, ce cursus universitaire demeure l’un des plus prisés par les aspirants écrivains américains. Les ambitieux sont nombreux mais les élus sont rares, puisque chaque année le taux d’admission est de 3%. Comment expliquer un tel engouement pour cette université ? Sans doute parce que parmi leurs anciens élèves, on compte pas moins d’une cinquantaine de récipiendaires des prix Pulitzer, Booker et National Book Award : Tennessee Williams, John Cheever, Flannery O’Connor, Philip Roth, Raymond Carver , John Irving, Marilynne Robinson, Sherman Alexie , Junot Diaz , Yiyun Li... pour ne citer que les plus grands.   En 1967, alors que l’ Iowa Writers’ Workshop était sous la direction de Paul Engle, celui-ci décida avec son épouse Hualing Nieh, écrivaine chinoise, de fonder l’ International Writing Program . Si l’ Iowa Writers’ Workshop forme les futurs écrivains américains, l’ International Writing Program a pour but de réunir des auteurs émergents du monde entier, notamment ceux qui viennent de pays où la liberté d’expression n’est pas une évidence. L’œuvre des Engle leur vaudra d’ailleurs d’être nommés pour le prix Nobel de la paix en 1976. Depuis le lancement du programme, l’université de l’Iowa accueille chaque année en résidence une trentaine d’écrivains venus du monde entier. Trois d’entre eux sont devenus, après leur séjour à l’ International Writing Program , des prix Nobel de littérature : Orhan Pamuk (2006), Mo Yan (2012) et Louise Glück (2020).   On comprend mieux le rayonnement de l’université de l’Iowa et l’admiration que j’ai ressentie en me retrouvant face à Christopher Merrill, directeur de l’ International Writing Program depuis 2000.   Oser approcher les grands auteurs   Lors de la table ronde, j’ai pu poser la question suivante : « Selon une citation d’Umberto Eco, chaque écrivain raconte toujours une même obsession. Quelle est votre obsession ? » Dans un rire communicatif, le professeur Merrill a répondu que bien souvent l’écrivain pense écrire un livre sur tel sujet, mais se retrouve à ressasser de façon inconsciente une question qui le taraude depuis toujours. Je suis repartie sans savoir quelle était son obsession d’écrivain... Les surréalistes français ont profondément influencé la production littéraire du professeur Merrill. « La pratique de l’écriture automatique, qui est de leur invention, constitue une grande partie de ma façon de travailler. » Les personnes qui ont suivi l’une de mes format ions savent que je donne systématiquement l’écriture automatique comme exercice dans mes ateliers d’écriture , et que j’encourage chaque aspirant écrivain à la pratiquer tous les jours. Nous savons à présent, et de source sûre, qu’elle est aussi une discipline pour les plus grands ! Le propos qui m’aura le plus marquée dans les interventions du professeur Merrill est le suivant : « La lecture précède toujours l’écriture. On ne peut pas devenir un écrivain professionnel en étant un lecteur amateur. On doit d’abord chercher à devenir un lecteur professionnel. » Un précepte que l’écrasante majorité des auteurs partagent et qui m’a poussée à lancer mon propre club de lecture en ligne en 2023. Ayant appris à la fin de son intervention que le professeur Merrill était francophone, je suis retournée m’adresser à lui. Les personnes de l’auditoire souhaitant lui parler étaient nombreuses, et dans la file, devant moi, une jeune étudiante qatarienne lui a demandé : — Comment écrire un roman ? Faut-il établir un plan préalable ? — Vous avez une romancière juste derrière vous, elle va vous répondre ! s’est exclamé le professeur Merrill. Et me voilà à faire un cours express sur la construction romanesque, en 5-6 phrases et 2-3 concepts ! Heureuse d’avoir pu épargner au professeur une longue tirade, je me suis sentie encore plus libre de lui poser de nouvelles questions en retour. Comme j’aime à le dire aux participants de ma formation «  Devenir un écrivain discipliné  », il ne faut pas hésiter à s’adresser directement à ses auteurs favoris ou à ces figures qui nous intimident, tant leurs accomplissements sont grands par rapport aux nôtres. Malgré leur stature, les grands écrivains restent humains, et sont souvent ouverts à un échange a vec un écrivain moins expérimenté voire amateur. Oser leur parler quand on les a face à soi lors de manifestations littéraires, ou leur écrire quand l'occasion se présente, peut marquer le d ébut d’une rencontre déterminante. A chacune de nos interactions, le professeur Merrill s’est montré attentif à mes paroles, et intéressé par mes questions. Par la suite, il a accueilli avec beaucoup de gratitude les exemplaires de mes trois livres que j’ai laissés à son attention. Quelle joie, lorsque j’ai reçu un mail de sa part, me remerciant pour mon geste, et m’apprenant qu’il avait lui-même laissé pour moi un exemplaire de son dernier recueil de poèmes, Boat, dédicacé, à la réception de son hôtel. Christopher Merrill  est l’auteur de huit recueils de poèmes et de sept essais. Il a traduit de nombreux recueils de poèmes d’auteurs étrangers, et participé à des ouvrages collectifs. Directeur de l’ International Writing Program à l’université de l’Iowa depuis 2000, il a été fait Chevalier de  l’Ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la Culture en France en 2006, et a été nommé membre de la Commission nationale américaine pour l'UNESCO en 2011. *** Pour en savoir plus sur nos ateliers d'écriture et formations au métier d'écrivain, consultez notre catalogue :

  • Comment publier son livre : les différents types d’édition

    Selon le magazine Lire , plus de  50% des Français ont envie d’écrire un livre ou l’ont déjà fait, et 4 % ont déjà tenté d’être publié en envoyant un manuscrit à une maison d’édition. Mais saviez-vous qu’ il existe plusieurs façons d’accéder à la publication  ? Pour que votre texte passe de l’état de manuscrit à celui de livre, découvrez les trois différents types de publication : L’édition à compte d’éditeur L’édition à compte d’auteur L’auto-édition  Définition, avantages et inconvénients de chacun de ces modes d’édition : on fait le point !   A compte d’éditeur Vous avez envoyé votre manuscrit à une maison d’édition. Celle-ci a accepté votre texte et vous propose de signer un contrat d'édition . La maison d’édition s’occupe de la fabrication du livre et de sa promotion. Elle prend en charge l’intégralité des frais d’impression et de publicité. La librairie Gallimard à Paris Avantages : La maison d’édition assume tous les risques éditoriaux et financiers. L’auteur n’a aucune dépense à avancer. La maison d'édition réalise un travail d'édition : conseils à l'auteur pour l'amélioration de son texte et la réécriture, relecture et correction syntaxique. Le livre bénéficie d’un réseau de distribution large, c’est-à-dire de points de vente en librairies et sur les sites de vente en ligne (Amazon, Fnac, Les libraires, etc.). Le livre et l’auteur font l’objet d’une couverture médiatique plus ou moins importante, en fonction de l’envergure de la maison d’édition. Des signatures sont organisées par l’éditeur dans des librairies et des salons littéraires. La maison d’édition met à disposition de l’auteur plusieurs exemplaires gratuits, appelés « exemplaires d'auteurs », et lui propose également l’achat d’exemplaires à tarif préférentiel (sans pour autant l’exiger). L’édition à compte d’éditeur demeure la « voie royale » pour tout auteur souhaitant percer dans le monde de la littérature. En effet, seuls les auteurs publiés à compte d’éditeur ont accès, entre autres, aux très demandées résidences d’écriture et bourses d’état pour la création littéraire. Inconvénients : Les manuscrits font l’objet d’un tri très sélectif. En moyenne, 1 manuscrit sur 1 500 est accepté par les maisons d’édition. Cette sélection exigeante garantie, la plupart du temps, la qualité littéraire du texte. En signant un contrat qui le lie à la maison d’édition, l’auteur n’est plus propriétaire de son texte. Il le cède en contrepartie du versement de droits d’auteur . Les droits d’auteur sont proportionnels au nombre d’exemplaires vendus et plafonnent généralement 8 à 10% du prix de vente du livre. Dans l’immense majorité des cas, la rémunération de l’auteur reste donc très faible (900 euros par an, en moyenne).   A compte d’auteur L’auteur rémunère  une maison d’édition pour que celle-ci fabrique et diffuse des exemplaires de son livre. Exemples de maisons d'édition pratiquant la publication à compte d'auteur Avantages : La maison d’édition n’ayant aucune dépense à avancer, elle ne prend aucun risque et, de fait, accepte plus largement les manuscrits, avec toutefois une exigence moindre quant à leur qualité. Ainsi dit-on de l’édition à compte d’auteur qu’elle tire profit des auteurs « recalés », c’est-à-dire ceux qui ont été refusés par les maisons d’édition à compte d’éditeur. C’est le cas célèbre de Marcel Proust , refusé par Gallimard, qui choisit alors l’édition à compte d’auteur chez Grasset, finançant lui-même la publication de son premier roman, Du Côté de chez Swann . Finalement, Gallimard lui rachètera ses droits d’auteur pour publier à compte d’éditeur l’intégralité d’ A la recherche du temps perdu . Inconvénients : L’auteur doit avancer l’intégralité des frais d’impression et de promotion, qui s’élèvent généralement à plusieurs milliers d’euros. L’auteur ne bénéficie pas du même réseau de distribution que dans le cas d’une publication à compte d’éditeur. Son livre reste donc assez confidentiel, touchant un lectorat restreint. L'édition à compte d'auteur ne garantit pas la qualité littéraire du texte. A noter : Depuis quelques années, avec la mise en place de «  l’impression à la demande  », de plus en plus de maisons d’édition proposent des contrats d'édition « à compte d’éditeur » qui sont en fait de l’édition à compte d’auteur dissimulée (on les appelle aussi « contrats de compte à demi »). La maison d’édition exige de l’auteur l’achat d’un certain nombre d’exemplaires, s’assurant ainsi de ventes minimales, et ne lance de tirage que lorsqu’un ou plusieurs acheteurs ont passé commande du livre. Ainsi, la maison d’édition ne prend aucun risque financier. Dans ce mode de publication, la diffusion reste souvent limitée car aucun exemplaire n’est disponible en librairie.   L’auto-édition Elle consiste à publier soi-même son propre livre, sans passer par un intermédiaire du monde de l’édition. L’auteur est alors son propre éditeur. Il peut faire appel à un prestataire de services qui facturera, en fonction de la prestation choisie, la mise en page, la création de la couverture, la relecture, l’impression, la gestion de la distribution. Sites internet proposant une aide à l'auto-édition Avantages : L’auteur a la certitude d’avoir son livre imprimé instantanément, et d’obtenir des exemplaires « à la demande ». L’auto-édition est moins coûteuse que l’édition à compte d’auteur. L’intégralité des ventes revient à l’auteur. Inconvénients : L’auteur doit assurer lui-même la fabrication, la promotion et la commercialisation de son livre. Le livre n’aura pas accès aux réseaux de distribution traditionnels et ne touchera qu’un lectorat retreint. Il est extrêmement rare que les livres auto-édités se retrouvent en librairies ou en bibliothèques. L’auto-édition est perçue comme la « voie de l’amateurisme ». Comme pour l’édition à compte d’auteur, on dit qu’un grand nombre d’auteurs se tournent vers l’auto-édition faute d’avoir réussi à convaincre une maison d’édition d’accepter leur manuscrit. L'auto-édition étant ouverte à tous, sans restriction ni exigence de qualité, votre manuscrit se retrouve noyé au milieu d'une offre des plus disparates. Beaucoup de livres auto-édités sont remplis de coquilles et d'erreurs syntaxiques, n'ayant pas fait l'objet d'un travail d'édition par des professionnels.   A noter : En 2021, sur les 88 000 livres déposés au titre du dépôt légal à la Bibliothèque nationale de France , un tiers des déposants sont des auteurs auto-édités.   Publier son livre : quel type d’édition choisir ? Tout dépend de votre objectif et du lectorat que vous souhaitez toucher. Si votre objectif est de laisser une trace de votre histoire personnelle à votre descendance (récit de famille, texte autobiographique) ou que l’écriture n’est qu’un loisir, avec pour unique lectorat vos proches, l’auto-édition est une bonne option. Si l’idée de voir votre manuscrit prendre la forme d’un livre dans les règles de l’art du métier, mais que votre texte a été refusé ou que vous vous adressez à un lectorat restreint, l’édition à compte d’auteur est une solution à envisager. Si vous souhaitez faire de l’écriture l’une de vos activités professionnelles et embrasser une carrière littéraire , visez la publication à compte d’éditeur . Ne vous arrêtez pas au premier refus, persévérez en retravaillant votre manuscrit, ou écrivez un autre livre, jusqu’à convaincre une maison d’édition de signer un contrat d'édition avec vous. La semaine prochaine, je vous proposerai une série d’articles sur le sujet «  Comment augmenter ses chances d’être publié à compte d’éditeur  ». *** Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir, dès leur parution, nos nouveaux billets de blog :

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